Numéro spécial Vigie — Polycrisis

Série Vigie · Avril 2026 · Épisode 3 sur 4

Cette note est extraite du rapport La convergence des crises, qui cartographie six chaînes causales, neuf boucles de rétroaction dont sept amplificatrices et cinq scénarios probabilisés pour 2026 à partir du cadre FPSQ (Flux, Prix, Stocks, Qualitatif). Le présent épisode se concentre sur la contraction silencieuse de l’aide publique au développement et le cas-test soudanais. Pour la cartographie complète et les asymétries Nord-Sud, se reporter au rapport mère.


La semaine dernière, le Comité d’aide au développement de l’OCDE a publié ses données préliminaires 2025 : l’aide publique au développement des pays du CAD recule de 23,1 %, avec une baisse de 25,8 % vers les PMA et de 26,3 % vers l’Afrique subsaharienne.1 Cette semaine, les réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale s’ouvrent à Washington sur l’image miroir : 10,7 millions de déplacés internes au Soudan, 25 millions de personnes en risque de famine, appel humanitaire des Nations unies financé à 12 %.

Les deux événements se succèdent à quatre jours d’intervalle sans être lus ensemble. Ils devraient l’être. Les chocs commerciaux, énergétiques et sécuritaires qui dominent l’agenda macrofinancier du Nord convergent, en aval, sur les États fragiles du Sud ; c’est précisément au même moment que leurs capacités d’absorption sont démantelées. La contraction de l’aide n’est pas un ralentissement conjoncturel. C’est le retrait d’une infrastructure de prévention dont l’absence produit des externalités — migrations de masse, effondrement alimentaire, conflits régionaux — dont le coût remonte, mécaniquement, vers les budgets et les politiques du Nord.

Quatre points saillants


L’essentiel en 30 secondes

La polycrisis 2026 est le plus souvent lue depuis le Nord : tarifs, écarts de taux souverains, réarmement, prix de l’énergie. Sa face la plus dangereuse se joue ailleurs — dans les États fragiles où les chocs convergent au moment précis où leurs capacités d’absorption se contractent. L’aide publique au développement des pays du CAD a reculé de 23,1 % en 2025, après une baisse de 6,1 % en 2024, sous l’effet cumulé du retrait américain, des réallocations européennes vers le réarmement et de l’effet d’éviction par les besoins exceptionnels ukrainiens et gazaouis. Le Soudan, avec 10,7 millions de déplacés internes et un appel humanitaire financé à 12 %, concentre cinq des six chaînes causales identifiées par le rapport mère. L’aide au développement n’est pas un poste charitable, c’est l’infrastructure de prévention des crises en amont. Sa contraction silencieuse alimente l’enchaînement le plus dangereux du système 2026 : celui qui relie la fragilité du Sud à la cohésion politique intérieure du Nord.


Ce que signifie « infrastructure de prévention »

L’aide publique au développement est historiquement présentée sous deux cadres concurrents. Le cadre charitable insiste sur la solidarité et la réduction de la pauvreté comme objectifs normatifs. Le cadre instrumental insiste sur le retour sur investissement en termes d’intérêts stratégiques — migration, sécurité, accès aux marchés. Les deux cadres conduisent à considérer l’APD comme une ligne budgétaire discrétionnaire, variable selon les équilibres politiques intérieurs.

Un troisième cadre, plus opératoire, émerge de l’analyse des chaînes causales de la polycrisis. L’APD fonctionne comme infrastructure de prévention — au sens où elle entretient des capacités dont l’absence génère des coûts en aval qui excèdent largement le coût d’entretien. Les systèmes de santé qui contiennent les épidémies avant qu’elles ne migrent. Les programmes de sécurité alimentaire qui empêchent les famines déclencheuses de déplacements. Les programmes de résilience climatique qui maintiennent les productions agricoles dans des régions marginales. Les systèmes judiciaires de base qui permettent aux États fragiles de gouverner leur territoire.

Cette lecture n’est pas une justification a posteriori ; elle est empiriquement documentée. La littérature sur l’aide et la fragilité montre que les dollars d’aide alloués à la résilience ont des rendements nettement supérieurs à leurs coûts en termes d’externalités évitées — migration, conflits, sécurité sanitaire.2 Ce rendement est asymétrique : il est difficile à capturer par l’État donateur lorsque les externalités évitées sont globales, ce qui explique la sous-allocation chronique.

La contraction 2025 n’est pas l’interruption d’un flux charitable ; c’est le démantèlement d’une infrastructure.


L’arithmétique du retrait

Trois mouvements simultanés expliquent la contraction préliminaire de 23,1 % en 2025.3

Premièrement, le retrait américain. La liquidation de l’USAID amorcée début 2025 a transféré une partie des programmes au Département d’État, tout en réduisant significativement les enveloppes globales. Les ordres de grandeur préliminaires suggèrent une réduction de l’ordre de 30 à 40 % des flux américains d’APD sur l’exercice 2025-2026, avec des effets différenciés par région et par secteur. Les programmes de santé globale (PEPFAR, Gavi, Fonds mondial) ont été partiellement préservés par arbitrages politiques ciblés ; les programmes de résilience climatique et de gouvernance ont été les plus durement touchés.

Deuxièmement, les réallocations européennes. Plusieurs pays de l’UE27 et d’Europe occidentale ont ajusté à la baisse leurs engagements d’APD pour libérer des marges budgétaires vers la défense. Plusieurs États membres ont annoncé des réductions significatives de leur ratio APD/RNB. Le total des réductions européennes annoncées ou projetées représente, en ordre de grandeur, plusieurs milliards d’euros annuels par rapport au niveau 2024 — l’estimation agrégée dépend des données finales attendues à l’automne.4

Troisièmement, l’effet d’éviction par les besoins exceptionnels. Les engagements humanitaires sur l’Ukraine et sur Gaza mobilisent une part croissante des enveloppes disponibles, au détriment des crises plus anciennes (Sahel, Corne de l’Afrique, Venezuela). L’éviction cognitive — mécanisme par lequel les crises où les intérêts directs des grandes puissances sont engagés saturent l’agenda international — se double d’une éviction budgétaire mesurable.

Le résultat cumulé, mesuré par les données préliminaires de l’OCDE, est une contraction de 23,1 % de l’APD totale des pays du CAD en 2025. La réduction est de surcroît concentrée sur les PMA et l’Afrique subsaharienne : les flux bilatéraux vers les PMA reculent de 25,8 %, et ceux vers l’Afrique subsaharienne de 26,3 %.


Le Soudan comme cas-test

Parmi les crises qui concentrent la convergence des chaînes causales identifiées par le rapport mère, le Soudan offre le cas le plus complet.5

Échelle humanitaire. 10,7 millions de déplacés internes, 2,1 millions de réfugiés dans les pays voisins (principalement Tchad, Égypte, Soudan du Sud), 25 millions de personnes en risque de famine (Phase 3+ du cadre IPC). L’appel consolidé des Nations unies pour 2025 s’élève à 4,1 milliards de dollars, financé à 12 % au 31 mars 2026.

Convergence des chaînes causales. Le Soudan active simultanément, à des degrés divers, la majorité des chaînes cartographiées par le rapport mère : Ch3 Énergie → Migration (contraction agricole, pression sur les migrations intérieures) ; Ch4 Finance → Sécurité (État en défaut partiel, incapacité de financer les services publics de base) ; Ch5 Migration → Politique intérieure (les réfugiés pesant sur la cohésion sociale au Tchad et en Égypte) ; Ch6 Sécurité → Développement (conflit réduisant les capacités d’absorption de l’aide) ; et Ch2 Tarifs → Finance par contagion secondaire (dépréciation des monnaies régionales, élargissement des spreads souverains voisins). Seule Ch1 Tarifs → Énergie n’est pas directement activée.

Contagion régionale documentée. Le Tchad accueille 1,2 million de réfugiés soudanais, l’Éthiopie 400 000, la République centrafricaine environ 50 000. L’Égypte, qui compte plus de 500 000 Soudanais enregistrés sur son territoire, affronte simultanément une pression budgétaire et une fragilité sécuritaire sur sa frontière sud. La contagion ne se mesure pas uniquement en flux de réfugiés ; elle se mesure en charges pesant sur des budgets publics déjà contraints.

Statut diplomatique. Aucune grande puissance n’investit de capital diplomatique significatif dans la résolution politique du conflit. Le processus de médiation régionale conduit par l’Union africaine et l’IGAD progresse lentement. Les négociations de Jeddah ont produit des engagements non respectés sur le cessez-le-feu humanitaire. Le Soudan illustre le phénomène de crise orpheline — importante par son échelle, ignorée par défaut d’investissement stratégique.


Pourquoi la boucle migration-politique intérieure est la plus dangereuse

Le rapport mère identifie, parmi ses neuf boucles de rétroaction (dont sept amplificatrices), la boucle B5 — contraction de l’aide → fragilité étatique → flux migratoires → polarisation politique intérieure → contraction de l’aide — comme l’une des plus dangereuses, parce qu’elle se verrouille sur elle-même sans mécanisme endogène de rappel. Trois mécanismes rendent cette boucle particulièrement préoccupante.6

Premièrement, la temporalité asymétrique. Les flux migratoires répondent aux chocs d’origine avec un délai de 6 à 18 mois. Les réactions politiques intérieures en Europe suivent avec un délai plus court — les cycles électoraux donnent aux effets politiques une saillance disproportionnée par rapport aux flux réels. Cette asymétrie temporelle conduit à des sur-réactions budgétaires immédiates (contraction d’APD) qui aggravent les conditions d’émigration future, avec un délai qui masque la causalité.

Deuxièmement, l’irréversibilité institutionnelle. Les systèmes d’APD, une fois démantelés, se reconstruisent sur des échelles de 5 à 10 ans. Les réseaux de mise en œuvre (ONG, agences d’implantation, partenariats locaux) disparaissent quand les budgets sont réduits, et ne se reconstituent pas automatiquement quand les budgets sont rétablis. La liquidation partielle de l’USAID produira des effets sur la capacité américaine de coordination humanitaire pendant une décennie, indépendamment des décisions politiques futures.

Troisièmement, l’alignement des incitations politiques. Dans les configurations où les partis anti-immigration capturent entre 20 et 30 % de l’électorat, la contraction de l’APD devient politiquement rentable à court terme, même lorsqu’elle accroît les flux migratoires à moyen terme. La boucle se verrouille par les équilibres politiques intérieurs eux-mêmes, indépendamment de l’analyse rationnelle des effets.

Cette boucle n’est pas spécifiquement africaine ; elle s’active partout où des États fragiles voient simultanément leur capacité d’absorption réduite et leurs flux d’aide externe contractés. La concentration géographique des États fragiles rend cette boucle dominante en Afrique subsaharienne. L’Afrique concentre une part disproportionnée des États fragiles concernés, ce qui lui donne une saillance analytique particulière dans la cartographie 2026.


Ce qu’Évian peut faire

Les options ouvertes à la présidence française du G7 sur le front développement se structurent autour de trois pistes.

Paquet humanitaire Soudan. 3 milliards de dollars sur 18 mois, financé par les donateurs du G7 en remplacement partiel des programmes USAID liquidés. Pour situer l’ordre de grandeur : 3 Md$ représentent 0,4 % du plan ReArm Europe (800 Md€). Le coût est modeste ; le signal politique est majeur : il démontre que le G7 conserve une capacité d’action au-delà du périmètre de ses intérêts directs, et il prévient la contagion de la fragilité vers le Tchad, l’Éthiopie, l’Égypte. La proposition est documentée dans la Partie IV du rapport intégrateur.7

Réforme accélérée du Common Framework du G20. Trois restructurations complétées en cinq ans, des délais moyens supérieurs à 24 mois : le dispositif actuel n’est pas à l’échelle du besoin. Les améliorations opérationnelles sont connues : accélération des délais, inclusion contraignante des créanciers privés, comparabilité de traitement, clarification du statut de la Chine. Aucune de ces améliorations ne requiert une architecture nouvelle ; elles requièrent une décision politique.8 Évian peut servir de point de cristallisation pour cette décision.

Protection de l’APD comme infrastructure. Un engagement politique à Évian consistant à plafonner les réductions nationales d’APD à un seuil défini collectivement — sans nécessairement rétablir les niveaux antérieurs — produirait un signal de stabilisation utile aux systèmes de mise en œuvre. Les opérateurs humanitaires et de développement ont besoin d’une visibilité sur 18 à 24 mois pour préserver leurs capacités. Un accord même modeste sur un plancher multilatéral a une valeur informationnelle supérieure à son montant nominal.


Implications pour les opérateurs du développement

Trois ajustements de cadre justifient une révision des stratégies d’opérateurs (MAE, AFD, BAD, Banque mondiale, Commission DEV).

Priorisation de la résilience anticipatoire. Dans un environnement où les financements se contractent plus vite que les besoins, la priorisation doit privilégier les programmes dont le rendement en termes d’externalités évitées est le plus élevé. Les programmes de sécurité alimentaire, de systèmes de santé de base et de prévention des conflits répondent à ce critère. Les programmes d’infrastructure économique à horizon long, qui ont leur valeur intrinsèque, ne peuvent plus être prioritaires dans la fenêtre 2026-2028.

Financement mixte et levier. La contraction des financements concessionnels doit être partiellement compensée par l’amplification du financement mixte. Les instruments combinant garantie publique et financement privé ont un rendement par euro public supérieur aux financements bilatéraux directs. Les opérateurs européens (AFD, KfW, BEI) disposent d’une expertise sur ces instruments qui gagnerait à être mutualisée.

Coordination avec la sécurité. L’intégration institutionnelle entre développement et sécurité, amorcée dans plusieurs cadres bilatéraux et européens, doit être accélérée sans être confondue avec la militarisation de l’aide. La distinction opérationnelle est connue : le développement conditionne la stabilité à long terme, la sécurité traite les symptômes de court terme, les deux sont nécessaires mais ne sont pas interchangeables. La contraction de l’APD sous la pression budgétaire défense crée le risque d’une substitution — risque qu’il appartient aux opérateurs de documenter empiriquement.


Ce que regarder en priorité

Quatre indicateurs permettent de suivre la dynamique de la contraction silencieuse.


Prolongement

Ce numéro spécial prolonge le chapitre 5 (Développement — la contraction silencieuse) et le chapitre 6 (Migration et cohésion politique) du rapport La convergence des crises. Le rapport mère présente par ailleurs les options pour Évian, la cartographie complète des asymétries Nord-Sud et la batterie d’indicateurs de suivi quantifiés. Pour la cartographie complète, voir le rapport mère.


Autres notes de cette série

Rapport mère — La convergence des crises


Notes


Sources

Rapport source. La convergence des crises : anatomie d’une polycrisis sous administration Trump II, rapport intégrateur du projet Polycrisis, Eric Gabin Kilama, mars 2026.


  1. OCDE, Preliminary official development assistance levels in 2025, données publiées le 9 avril 2026. La donnée reste préliminaire ; les données finales sont annoncées pour décembre 2026. ↩︎

  2. La littérature sur les rendements de l’aide à la résilience est synthétisée dans World Development Report 2023: Migrants, Refugees, and Societies, Banque mondiale. Les estimations convergent sur des ratios bénéfice/coût de l’ordre de 4:1 à 7:1 pour les programmes de prévention des crises humanitaires. ↩︎

  3. OCDE (2026). Preliminary official development assistance levels in 2025. L’APD des pays du CAD recule de 23,1 % en 2025 après -6,1 % en 2024 ; la donnée finale est attendue en décembre 2026. ↩︎

  4. Les trajectoires nationales sont suivies par le DAC Reporting System de l’OCDE et compilées par les plateformes indépendantes (Donor Tracker, ODI). Les 8 Md€ de réductions européennes annoncées sont une estimation agrégée sur 2025-2027. ↩︎

  5. OCHA (2026). Sudan Humanitarian Response Plan 2025 — Funding Update, mars 2026. Les chiffres cités (10,7 M déplacés, 25 M en risque de famine, 12 % de financement) sont ceux du tableau de bord OCHA au 31 mars 2026. ↩︎

  6. La convergence des crises, Partie II, chapitre 6. La qualification « la plus dangereuse » repose sur la combinaison de l’amplitude du gain de boucle et du verrouillage institutionnel. ↩︎

  7. La convergence des crises, Partie IV, « Option 3 — Initiative Soudan ». ↩︎

  8. FMI et Banque mondiale (2024). Global Sovereign Debt Roundtable: Progress Report. Les recommandations opérationnelles sur l’accélération du Common Framework sont formulées depuis 2022 par le FMI et le Bureau du secrétariat du G20. ↩︎