Numéro spécial Vigie — Polycrisis
Série Vigie · Avril 2026 · Épisode 2 sur 4
Cette note est extraite du rapport La convergence des crises, qui cartographie six chaînes causales, neuf boucles de rétroaction dont sept amplificatrices et cinq scénarios probabilisés pour 2026 à partir du cadre FPSQ (Flux, Prix, Stocks, Qualitatif). Le présent épisode se concentre sur la distribution probabiliste des trajectoires 2026 et le mécanisme de bascule entre régimes. Pour la cartographie complète et les asymétries Nord-Sud, se reporter au rapport mère.
Ce numéro spécial de Vigie part d’un constat simple. Les Perspectives de l’économie mondiale publiées par le Fonds monétaire international à Washington le 14 avril annoncent une croissance mondiale de 3,1 % pour 2026. Ce chiffre est une moyenne. Il suggère, implicitement, que les trajectoires possibles s’ordonnent autour de cette valeur, un peu plus haut, un peu plus bas, selon une forme de courbe en cloche familière à tous les macroéconomistes. La thèse de ce brief est que cette intuition est trompeuse en 2026. La distribution des trajectoires possibles n’est pas une courbe en cloche centrée sur 3,1 %. Les trajectoires plausibles se regroupent sur deux points distincts — autour de 2,3 % et autour de 0,9 % — et l’espace entre les deux est quasi vide. Entre les deux, le système ne se dégrade pas graduellement. Il bascule.
Le discours de cadrage de la directrice générale du FMI du 9 avril acte un glissement que la profession peine encore à nommer : « dégradation même dans le scénario le plus optimiste ». Le conflit au Moyen-Orient n’est plus traité comme hypothèse alternative mais intégré au référentiel central du World Economic Outlook. Le soft landing s’éloigne sans qu’aucun événement isolé ne le remplace. Autrement dit, le choc n’est plus un choc : il est devenu l’air ambiant du scénario de base. Cette normalisation a une conséquence directe pour la lecture du 3,1 % publié le 14 avril : une trêve ponctuelle ou une baisse de taux isolée ne suffit plus à ramener la distribution vers son mode supérieur.
Quatre points saillants
- Deux mondes plutôt qu’une moyenne. La distribution de la croissance mondiale 2026 n’est pas une courbe en cloche : deux régimes distincts concentrent 92,5 % des trajectoires plausibles. La zone intermédiaire, celle que suggère la moyenne publiée par le FMI, est peu peuplée.
- Le saut n’est pas progressif, il est seuillé. Lorsque trois enchaînements amplificateurs s’activent en même temps pendant plus de soixante jours ouvrés, les corrélations entre classes d’actifs doublent et le multiplicateur des chocs sectoriels passe de 1,0 à 1,7-2,3.
- Le coût de la bascule : 1,4 point de croissance mondiale sépare le régime supérieur du régime inférieur, soit environ 1 200 milliards de dollars de produit mondial.
- Conséquence pour l’agenda d’Évian : la priorité politique utile n’est pas l’ambition agrégée, c’est la prévention de franchissement du seuil. La géométrie du risque commande une stratégie de digues, non de relance.
L’essentiel en 30 secondes
La gestion macroéconomique classique raisonne sur des moyennes. Dans un système dont les chocs s’éteignent progressivement, réduire un paramètre de risque de 10 % réduit la perte attendue de 10 %. La configuration 2026 rompt cette proportionnalité. Le cadre de quantification développé dans le rapport mère identifie un seuil : lorsque trois enchaînements amplificateurs s’activent en même temps, les corrélations entre les canaux financier, commercial, énergétique et migratoire doublent, et un euro de choc initial, qui produit environ un euro de dommage en régime normal, en produit près de deux en régime de stress. Ce saut transforme la forme de la distribution de probabilité du produit mondial. Entre un scénario de Découplage Ordonné et un scénario d’Embrasement, la croissance mondiale ne glisse pas, elle bascule. Toute stratégie — monétaire, budgétaire, prudentielle, d’allocation d’actifs — calibrée sur la moyenne publiée sous-estimera systématiquement la perte subie si la bascule se produit.
Cinq scénarios, deux régimes
Le cadre de quantification du rapport mère produit cinq scénarios nommés, ordonnés selon deux critères : le nombre de canaux de choc activés (commerce, finance, énergie, migrations, sécurité, climat) et le degré de coordination internationale.1
| Scénario | Probabilité | PIB mondial | Canaux activés |
|---|---|---|---|
| Statu Quo Instable | 22,5 % | +3,0 % | 1 canal (tarifs) |
| Découplage Ordonné | 27,5 % | +2,3 % | 2 canaux (tarifs + finance) |
| Embrasement | 17,5 % | +0,9 % | 3+ canaux simultanés |
| Tenaille | 7,5 % | −0,1 % | 3+ canaux + choc exogène |
| Sursaut | 17,5 % | +2,5 % | Coordination G7 active |
Les cinq scénarios ci-dessus couvrent 92,5 % des trajectoires simulées. Les 7,5 % restants correspondent à des trajectoires résiduelles de faible masse — variantes intermédiaires ou combinaisons instables — qui ne changent pas la géométrie centrale du résultat.
Le premier enseignement est que le tableau dessine deux régimes, pas une moyenne. Les trajectoires plausibles se regroupent sur deux points distincts ; l’espace entre les deux est quasi vide. Un régime supérieur (Statu Quo Instable + Découplage Ordonné + Sursaut = 67,5 % cumulé) se situe autour de 2,3-3,0 % de croissance mondiale. Un régime inférieur (Embrasement + Tenaille = 25 % cumulé) se situe autour de 0-1 %. La zone intermédiaire — une croissance autour de 1,5 % — est peu peuplée, parce qu’aucun mécanisme du système ne la stabilise. Autrement dit, les projections moyennes publiées par les institutions internationales décrivent un état que le système ne visite presque jamais.
Le second enseignement concerne la symétrie apparente des probabilités. Le scénario Sursaut et le scénario d’Embrasement sont tous deux à 17,5 %, ce qui pourrait suggérer qu’ils sont équivalents en attente de politique publique. Cette symétrie est trompeuse. Le Sursaut requiert une action délibérée, coordonnée et financée ; l’Embrasement résulte, à l’inverse, de l’activation spontanée des enchaînements amplificateurs en l’absence de politique active. Les deux scénarios n’ont la même probabilité que parce qu’ils ne demandent pas le même effort politique. L’Embrasement est le chemin suivi par le système si personne ne le détourne ; le Sursaut suppose qu’on le construise.
Le mécanisme de bascule
La bascule entre les deux régimes n’est pas un événement mystérieux. Son fonctionnement peut être décrit en trois étapes observables.2
Étape 1 — régime de faible stress. Quand un ou deux enchaînements sont actifs, les canaux (commerce, finance, énergie, migration, sécurité, climat) fonctionnent comme des compartiments relativement étanches : un choc tarifaire se propage principalement à l’intérieur du canal commercial ; un choc énergétique reste largement cantonné au canal énergétique. Les corrélations entre canaux restent modérées — de l’ordre de 0,2 à 0,4 — et les pertes totales se calculent par addition sectorielle. C’est le régime dans lequel les modèles macroéconomiques standards produisent des prévisions fiables.
Étape 2 — franchissement du seuil. Au-delà d’un seuil d’activation — trois enchaînements amplificateurs actifs en même temps pendant au moins trois mois ouvrés3 — les cloisons entre canaux cèdent. Le même choc tarifaire déborde alors en prime souveraine (canal financier), en prime de risque géopolitique (canal énergétique), en pression migratoire (par la contraction de l’aide publique au développement), en tension budgétaire défense. Les corrélations croisées sautent à 0,6-0,8. Un euro de choc initial, qui produisait environ un euro de dommage agrégé en régime normal, en produit près de deux en régime de stress.4
Étape 3 — régime de stress. Une fois le seuil franchi, le système se comporte comme un tout, non comme une somme de secteurs. Les stratégies de diversification des portefeuilles perdent leur efficacité précisément au moment où elles devraient protéger. Les prévisions calibrées sur les corrélations historiques sous-estiment massivement la perte réalisée. L’ordre de grandeur du saut n’est pas spéculatif : Jordà, Schularick et Taylor (2016) estiment des multiplicateurs fiscaux à 1,6-1,9 en régime de tensions bancaires, contre 0,9-1,1 en régime normal.5 La calibration 2026 extrapole prudemment ces estimations en tenant compte de l’ajout du canal géopolitique et de la neutralisation simultanée des trois freins automatiques documentés dans le premier numéro de la série.
Pourquoi deux régimes changent la gestion du risque
Trois conséquences opérationnelles découlent directement de la structure non linéaire identifiée.
Première conséquence : la moyenne est trompeuse. La croissance mondiale attendue en 2026 sous la distribution complète produite par le rapport mère est de 1,97 % — un chiffre qui suggère une modération ordinaire. Cette moyenne masque que les trajectoires plausibles se répartissent entre deux régimes radicalement différents. La dispersion des résultats possibles est trois fois plus large qu’une courbe en cloche ne le suggère. Pour les décideurs publics, la bonne métrique n’est pas la moyenne, c’est la probabilité de basculement — estimée ici à 25 % (Embrasement + Tenaille cumulés).
Deuxième conséquence : les couvertures traditionnelles perdent en efficacité. Les stratégies de couverture reposent sur la stabilité des corrélations historiques. Un portefeuille diversifié fonctionne parce que ses composantes sont partiellement décorrélées. Dans un régime où les corrélations passent de 0,3 à 0,7 lors d’un choc, l’effet de diversification s’effondre précisément au moment où il est le plus nécessaire. Ce phénomène — documenté dans la littérature de la crise 2008 sous le nom de correlation breakdown — revient comme contrainte structurelle dans la configuration 2026.6
Troisième conséquence : la prévention acquiert un rendement démultiplié. Dans un système linéaire, réduire la probabilité d’un événement de 5 % à 4 % produit un gain proportionnel. Dans un système à seuil, si l’événement évité est la bascule, le gain est multiplié par le différentiel de dommage entre les deux régimes — de l’ordre de 1,4 point de croissance mondiale. La prévention devient mécaniquement la politique publique au plus fort rendement marginal, à condition d’être calibrée sur le franchissement du seuil, non sur la réduction incrémentale des chocs dans chaque canal pris séparément.
Ce que la géométrie à deux régimes implique pour Évian
Le sommet d’Évian de juin 2026 intervient dans un espace décisionnel dont la géométrie est contrainte par la structure même de la distribution.
L’objectif atteignable n’est pas d’augmenter la probabilité du scénario Sursaut de 17,5 % à 30 %. Cela supposerait une ambition de coordination supérieure à ce que les configurations politiques actuelles permettent. L’objectif atteignable est de réduire la probabilité de franchissement du seuil — autrement dit de maintenir le système dans la zone à un ou deux enchaînements actifs, là où les corrélations restent modérées et où les chocs se propagent avec des multiplicateurs proches de 1.
Concrètement, cela signifie que la priorité des décisions d’Évian n’est pas l’ambition agrégée (paquet de relance, moratoire global, réforme institutionnelle), mais la sélectivité ciblée : trois ou quatre décisions calibrées pour empêcher l’activation simultanée des trois enchaînements qui comptent. Le rapport intégrateur identifie trois options correspondant à cette logique — mécanisme de seuils automatiques dans la restructuration des dettes souveraines, moratoire tarifaire lié à l’échéance de la Section 122 du commerce américain, paquet humanitaire pour le Soudan. Chacune agit sur un enchaînement amplificateur spécifique (finance, commerce, migration).7
La géométrie de la décision est inversée par rapport aux sommets des années 2000. Il ne s’agit pas de construire un accord ambitieux dont l’impact se mesurerait sur dix ans, mais de faire tenir une architecture de digues pendant les six à dix-huit mois où le système est le plus exposé à la bascule.
Implications pour la communauté macrofinancière
Trois ajustements de cadre analytique s’imposent.
Pour les tests de résistance macrofinanciers. Les scénarios adverses produits par les autorités de supervision (Banque centrale européenne, Banque d’Angleterre, Réserve fédérale) utilisent typiquement des chocs corrélés avec des corrélations historiques. La calibration sous-estime le risque systémique une fois le seuil franchi. La recommandation opérationnelle est de publier deux versions de chaque scénario : une version à corrélations historiques (régime normal) et une version à corrélations élevées (régime de stress), pour rendre visible le différentiel de risque dans les queues de distribution.8
Pour la communication des banques centrales. La communication actuelle privilégie la stabilité des anticipations par ancrage sur des scénarios centraux. Face à une distribution à deux régimes, cette stratégie peut se retourner : ancrer les anticipations sur le régime supérieur augmente le coût d’un ajustement brutal si la bascule survient. La communication doit graduellement intégrer la présence de deux régimes distincts — non comme alarme, mais comme cadre de lecture des risques.
Pour la modélisation de politique fiscale. Les modèles DSGE et les multiplicateurs fiscaux linéaires doivent être complétés par des spécifications à régime. Les travaux récents de la Fed de Boston, de la Banque d’Angleterre et du FMI sur les multiplicateurs state-dependent fournissent les outils techniques. Leur intégration systématique dans les exercices de programmation budgétaire nationale reste inégale.
Ce que regarder en priorité
Quatre indicateurs permettent de suivre en temps réel la proximité du seuil de bascule.
- Nombre d’enchaînements amplificateurs actifs en même temps (estimation mensuelle). Seuil d’alerte : 2. Seuil critique : 3.
- Indice de risque géopolitique Caldara-Iacoviello, comme mesure du niveau de stress géopolitique global. Seuil d’alerte : 200. Seuil critique : 300.
- Corrélation réalisée sur trente jours entre l’indice EMBI (dette émergente) et l’indice VIX (volatilité actions). Un saut de 0,3 à 0,6 ou plus signale un changement de régime macrofinancier.
- Différentiel Brent-WTI, comme indicateur de tension sur le transport maritime (la prime de risque sur le détroit d’Ormuz se transmet au différentiel).
Le rapport intégrateur documente douze indicateurs de suivi couvrant l’ensemble des canaux. Les quatre retenus ici concernent spécifiquement la proximité du seuil de bascule.
Prolongement
Ce numéro spécial prolonge la Partie III du rapport La convergence des crises en se concentrant sur un résultat spécifique : la non-linéarité du gradient entre scénarios. Le rapport intégrateur présente par ailleurs la calibration complète, les bornes d’incertitude et les tests de sensibilité. Pour les détails méthodologiques, voir le rapport mère.
Autres notes de cette série
- Épisode 1 — Polycrisis 2026 : les stabilisateurs qui ont cédé
- Épisode 3 — Afrique et PMA : la contraction silencieuse
- Épisode 4 — Europe : la souveraineté à l’épreuve des dépendances
→ Rapport mère — La convergence des crises
Notes
Sources
Rapport source. La convergence des crises : anatomie d’une polycrisis sous administration Trump II, rapport intégrateur du projet Polycrisis, Eric Gabin Kilama, mars 2026.
La convergence des crises, Partie III, section « Résultats par scénario (S1 à S5) ». Les probabilités sont issues de 10 000 trajectoires Monte Carlo avec corrélations state-dependent. ↩︎
La convergence des crises, Partie III, section consacrée au mécanisme de bascule. Le rapport mère présente la mécanique complète, ses paramètres et ses bornes d’incertitude. ↩︎
Trois mois ouvrés correspondent à soixante jours ouvrés dans la calibration du rapport mère. ↩︎
Les valeurs 1,7-2,3 du multiplicateur conditionnel à l’état du cycle (state-dependent) proviennent de la calibration du rapport mère, extrapolée à partir des estimations Jordà-Schularick-Taylor (2016) et Auerbach-Gorodnichenko (2012, 2013). ↩︎
Jordà, O., Schularick, M. et Taylor, A.M. (2016). « Sovereigns versus Banks: Credit, Crises, and Consequences », Journal of the European Economic Association, 14(1), 45-79. ↩︎
Longin, F. et Solnik, B. (2001). « Extreme Correlation of International Equity Markets », Journal of Finance, 56(2), 649-676. Forbes, K. et Rigobon, R. (2002). « No Contagion, Only Interdependence », Journal of Finance, 57(5), 2223-2261. ↩︎
La convergence des crises, Partie IV, section « Évian comme moment de vérité ». ↩︎
BCE (2025). Financial Stability Review, November 2025. Le rapport mentionne l’exploration de scénarios à corrélations élevées sans les avoir encore systématisés dans l’exercice de stress test annuel. ↩︎