Policy Brief

Mars 2026


L’essentiel en 30 secondes

L’administration Trump II active simultanément trois canaux de crise — financier, commercial, énergétique — dont la convergence vers un noeud causal commun engendre des dynamiques non linéaires. Le passage du scénario central (croissance mondiale à 2,3 %) au scénario d’embrasement (0,9 %) ne s’opère pas par dégradation graduelle mais par effet de seuil dès que trois boucles de rétroaction s’activent simultanément, avec un multiplicateur de 1,7 à 2,3. Les stabilisateurs automatiques du système international — ajustement des changes, stabilisateurs budgétaires, institutions multilatérales — sont neutralisés par la weaponisation de l’interdépendance. Le sommet d’Évian de juin 2026 constitue la dernière fenêtre de coordination avant l’expiration de la Section 122 le 24 juillet, qui créera un cliff réglementaire dans l’architecture tarifaire américaine. Le coût de l’inaction est mesurable : 1 200 milliards de dollars de PIB mondial séparent le scénario de coordination du scénario d’embrasement.


Pourquoi cette polycrisis est différente

Les polycrises antérieures — 2008 (finance), 2015 (migration), 2022 (énergie) — avaient des origines distinctes et des temporalités décalées. La configuration de 2026 se distingue par trois caractéristiques qui rendent les réponses sectorielles structurellement inadaptées.

Unicité de la source. Pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, un même acteur étatique actionne délibérément les leviers tarifaires, énergétiques et sécuritaires dans un cadre stratégique unifié. On ne peut pas traiter séparément les causes lorsqu’elles sont intentionnellement coordonnées par un seul centre de décision. Les droits de douane massifs (Section 301, Section 122), les sanctions pétrolières (Iran, Venezuela, flotte fantôme russe) et le désengagement sécuritaire (NDS 2026, relégation de l’Europe) procèdent d’une même logique de managed decoupling bilatéral.1

Neutralisation des stabilisateurs automatiques. Le dollar ne s’ajuste pas librement lorsque la Fed est contrainte par l’inflation importée des tarifs. Les stabilisateurs budgétaires européens sont saturés par la dépense militaire de ReArm Europe (800 milliards d’euros). Les institutions multilatérales sont affaiblies par le retrait américain — liquidation de l’USAID, contestation du financement de l’OMS. Les réseaux économiques transmettent les chocs de manière non linéaire lorsque les noeuds centraux sont affectés ; or les États-Unis constituent le noeud central du réseau financier, commercial et sécuritaire mondial.2

Temporalité comprimée. La chaîne tarifaire se manifeste en semaines (incertitude sur l’investissement), la chaîne financière en jours (réévaluation des portefeuilles), la chaîne énergétique en mois (ajustement des prix). Cette superposition réduit la fenêtre d’intervention politique : les gouvernements doivent répondre à des chocs multiples avant d’avoir évalué le premier. L’analyse montre que les six chaînes causales identifiées (tarifs-énergie, tarifs-finance, énergie-migration, finance-sécurité, migration-politique intérieure, sécurité-développement) opèrent selon des délais de transmission qui se chevauchent intégralement entre mars et juillet 2026.


Cinq scénarios, un gradient non linéaire

La quantification par le cadre FPSQ (Framework for Probabilistic Scenario Quantification) produit cinq scénarios distribués selon le nombre de canaux activés et le degré de coordination internationale.

ScénarioProbabilitéCroissance PIB mondialDéclencheur principal
Statu Quo Instable22,5 %3,0 %Maintien des tensions sans escalade, Ormuz ouvert, spreads modérés
Découplage Ordonné27,5 %2,3 %Accord Trump-Xi bilatéral de type managed trade, marginalisation de l’UE
Embrasement17,5 %0,9 %Activation simultanée de 3+ boucles amplificatrices, incident Ormuz, contagion financière
Tenaille7,5 %-0,1 %Blocage Ormuz prolongé (4-8 semaines) + crise de la dette souveraine européenne
Sursaut17,5 %2,5 %Coordination G7 d’Évian : seuils automatiques, moratoire tarifaire, paquet humanitaire

Le résultat critique : l’effet de seuil. Le passage du Découplage Ordonné à l’Embrasement n’est pas graduel. Les simulations FPSQ révèlent un cliff lorsque trois boucles amplificatrices ou plus s’activent simultanément. En régime de faible stress (1-2 boucles actives), les corrélations croisées entre canaux de crise restent modérées (0,2-0,4) et la croissance se maintient entre 1,8 % et 3,0 %. Au-delà de trois boucles actives, les corrélations sautent à 0,6-0,8 et le multiplicateur state-dependent passe de 1,0 à 1,7-2,3.3 Ce mécanisme de seuil explique pourquoi les prévisions linéaires — celles qui additionnent les impacts sectoriels — sous-estiment systématiquement le risque d’embrasement. La chute de 1,4 point de croissance entre le scénario 2 et le scénario 3 représente environ 1 200 milliards de dollars de PIB mondial.

Le seul scénario qui ne se réalise pas par défaut est le Sursaut. Il requiert une action délibérée de coordination — ce qui signifie concrètement que l’inaction mène, par le jeu des boucles amplificatrices, vers les scénarios défavorables.


Trois catégories de stratégies robustes

L’approche Robust Décision Making prescrit de privilégier les stratégies qui performent raisonnablement bien dans l’ensemble des scénarios plutôt que celles qui optimisent un scénario particulier. Trois catégories se dégagent.

Stratégies « no regret »

Actions bénéfiques dans tous les scénarios, y compris le Statu Quo Instable :

Stratégies « shaping »

Actions visant à infléchir les probabilités relatives des scénarios :

Stratégies « hedging »

Actions préparant la réponse aux scénarios défavorables :


Trois options pour Évian

Option 1 — Initiative sur les seuils de coordination automatique

Proposer aux partenaires du G7 un mécanisme de coordination conditionnelle, activé automatiquement au franchissement de seuils prédéfinis :

L’automaticité présente un double avantage : elle réduit le risque d’inaction par indécision collective et, par son seul effet d’annonce, elle modifie les anticipations des marchés dans un sens stabilisateur. L’expérience du « whatever it takes » de Draghi (2012) démontre que la crédibilité d’un engagement conditionnel peut produire des effets réels avant même son activation.8

Option 2 — Moratoire tarifaire G7

Profiter de l’expiration de la Section 122 le 24 juillet pour proposer un moratoire tarifaire multilatéral de 12 mois, conditionné à l’ouverture de négociations commerciales plurilatérales. Le calendrier est favorable : Washington aura besoin d’un dispositif de remplacement ou d’un cadre de négociation pour éviter le vide juridique de l’expiration sans renouvellement législatif. L’offre française doit lier explicitement le moratoire commercial à la contribution européenne au partage du fardeau sécuritaire — le point de levier le plus crédible vis-à-vis de l’administration américaine.

Le taux tarifaire effectif moyen pondéré des États-Unis atteint 22 %. Chaque point de tarif additionnel réduit la croissance mondiale de 0,05 à 0,08 point, selon les simulations du FMI. Un moratoire, même temporaire, stabilise les anticipations des entreprises dont les décisions d’investissement sont gelées par l’incertitude sur le régime tarifaire à six mois.9

Option 3 — Initiative Soudan

Placer la crise soudanaise à l’agenda du G7 comme test de crédibilité du système multilatéral. L’objectif n’est pas d’obtenir une résolution du conflit mais de rompre l’éviction cognitive — le mécanisme par lequel la saturation de l’agenda international par les crises où les intérêts des grandes puissances sont directement engagés (Ukraine, Gaza, Taiwan) relègue les crises orphelines dans un angle mort politique.

La proposition concrète : un paquet humanitaire de 3 milliards de dollars sur 18 mois, financé par les donateurs du G7 en remplacement partiel des programmes USAID liquidés. Le coût est modeste — moins de 0,5 % du budget annuel de ReArm Europe. Le signal politique est majeur : il démontre que le G7 conserve une capacité d’action au-delà du périmètre de ses intérêts directs, et il prévient la contagion de la fragilité vers le Tchad (1,2 million de réfugiés soudanais), l’Éthiopie (400 000) et l’Égypte.


Les signposts : surveiller pour anticiper

Le cadre DAPP (Décision-making under Deep Uncertainty with Adaptation Pathways and Policy signposts) prescrit l’identification de signaux observables dont le franchissement déclenche la réévaluation des options politiques. Cinq indicateurs prioritaires méritent un suivi quotidien ou hebdomadaire.

SignpostSeuil d’alerteSeuil critiqueFréquence
Prime d’assurance maritime Ormuz (% valeur cargo)> 1,5 %> 2,5 %Quotidienne
Spread BTP-Bund> 200 bp> 300 bpQuotidienne
Taux tarifaire effectif USA (moyenne pondérée)> 25 %> 30 %Mensuelle
Indice GPR Caldara-Iacoviello> 200> 300Quotidienne
Spreads EMDE (médiane EMBI)> 600 bp> 900 bpQuotidienne

Protocole de réponse. Chaque franchissement de seuil d’alerte déclenche une note d’analyse en 48 heures. Chaque franchissement de seuil critique active une réunion de coordination interministérielle dans la semaine. Le franchissement simultané de trois seuils critiques correspond à l’entrée dans la zone d’Embrasement identifiée par le FPSQ — et déclenche le protocole de crise.

Sept signposts complémentaires (écart Brent-WTI, volume des réexportations d’origine chinoise via le Vietnam et la Malaisie, taux d’exécution de ReArm Europe, variation annuelle de l’APD nette G7, nombre de déplacés internes au Soudan, traversées de la Méditerranée centrale, soutien moyen aux partis anti-immigration dans les cinq principaux pays européens) sont documentés dans le rapport intégrateur et couvrent les six domaines thématiques de la polycrisis.10


Le piège de l’ambition calibrée

Le sommet d’Évian concentré un paradoxe diplomatique classique, aggravé par les circonstances. Un sommet trop ambitieux qui échoue à produire des résultats concrets confirmerait l’impuissance du G7 et accélérerait le scénario de Découplage Ordonné — c’est-à-dire la marginalisation de l’Europe dans un ordre bilatéral sino-américain. Un sommet trop modeste qui sécurise des résultats marginaux signalerait que le dernier forum de coordination des économies avancées a perdu sa capacité de réponse aux chocs systémiques.

La présidence française dispose de trois atouts. La crédibilité diplomatique acquise par la médiation sur l’Iran (suspension conditionnelle de mars 2026). La capacité de lier les enjeux commerciaux et sécuritaires dans un package cohérent — ce que ni l’Allemagne ni le Royaume-Uni ne peuvent faire seuls. Et la temporalité : Évian sera le premier G7 post-NDS 2026, le premier après l’audience SCOTUS sur l’IEEPA, le premier après le sommet Trump-Xi. Chacun de ces jalons aura clarifié le périmètre du négociable.

La trajectoire optimale est celle des résultats limités mais réels. Un mécanisme de seuils automatiques, un moratoire tarifaire conditionnel, un paquet humanitaire pour le Soudan — trois décisions concrètes, calibrées sur ce qui est politiquement atteignable, suffisantes pour réduire la probabilité de l’Embrasement sans prétendre déclencher le Sursaut. Le rapport intégrateur fournit le cadre analytique et les seuils quantifiés. La décision politique reste entière. Mais la fenêtre se ferme : entre Évian et le cliff du 24 juillet, il reste six semaines.


Notes


Sources

Rapport source. La convergence des crises : anatomie d’une polycrisis sous administration Trump II, rapport intégrateur du projet Polycrisis, Eric Kilama, mars 2026.

Notes thématiques du cycle Polycrisis Trump (Eric Kilama, janvier-mars 2026). Ormuz et la reconfiguration énergétique (10 mars). Le Second China Shock (29 mars). ReArm Europe et l’autonomie de défense (17 mars). L’APD face au réarmement (24 mars). Le Soudan, guerre invisible (29 mars). Le sommet Trump-Xi (29 mars). L’Iran : pause et trois lectures (29 mars).

Cadre méthodologique. FPSQ — Framework for Probabilistic Scenario Quantification. Calibration sur Kilian (2009), Auclert et al. (2025), Jordà-Schularick-Taylor (2016), Caldara-Iacoviello (2022). Simulations Monte Carlo, 10 000 trajectoires par scénario, corrélations state-dependent.


  1. Tooze, A. (2022). « Defining Polycrisis », Chartbook. Voir aussi Acemoglu, D. et al. (2015). « Networks, Shocks, and Systemic Risk », American Economic Review↩︎

  2. Acemoglu, D. et al. (2015). « Networks, Shocks, and Systemic Risk », American Economic Review. Gopinath, G. et al. (2024). « Banking, Trade, and the Making of a Dominant Currency », Quarterly Journal of Economics↩︎

  3. Jordà, O., Schularick, M. et Taylor, A.M. (2016). « Sovereigns versus Banks: Credit, Crises, and Conséquences ». Les multiplicateurs state-dependent 1,7-2,3 sont calibrés sur ces estimations, ajustées à la configuration 2026. ↩︎

  4. Maggiori, M., Neiman, B. et Schreger, J. (2021). « Redrawing the Map of Global Capital Flows », Quarterly Journal of Economics↩︎

  5. Kilian, L. (2009). « Not All Oil Price Shocks Are Alike », American Economic Review. Kilian, L. (2025). « Geopolitical Oil Price Risk ». ↩︎

  6. Bown, C.P. (2024). « Reciprocity and the China Shock ». Antràs, P. et Staiger, R. (2024). « Trade Policy and Global Sourcing: A Rationale for Tariff Escalation ». ↩︎

  7. Rogoff, K. et Reinhart, C. (2009). This Time Is Different, Princeton University Press. ↩︎

  8. L’analogie n’est pas parfaite — le G7 n’a pas l’autorité d’une banque centrale — mais le mécanisme informationnel est identique : un engagement conditionnel crédible modifie les anticipations avant son activation. ↩︎

  9. Caldara, D. et al. (2020). « The Economic Effects of Trade Policy Uncertainty », Journal of Monetary Economics. Auclert, A. et al. (2025). « The Macroeconomics of Tariff Shocks ». ↩︎

  10. Caldara, D. et Iacoviello, M. (2022). « Measuring Geopolitical Risk », American Economic Review. Cadre DAPP : rapport intégrateur, Partie IV. ↩︎