Policy Brief | Eric Kilama | 29 mars 2026
Ce document propose une analyse du réarmement européen, du mécanisme SAFE, des options nucléaires françaises et des positions possibles pour le sommet d’Évian. Il est conçu pour une lecture de quinze minutes.
Contexte
L’Union européenne dépense 381 milliards d’euros en défense en 2026, soit 2,03 % de son PIB collectif, un seuil franchi pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide. L’accélération est considérable : plus 63 % entre 2020 et 2026, portée par la guerre en Ukraine, la réforme de la Schuldenbremse allemande et l’activation de la clause dérogatoire du Pacte de stabilité par dix-sept États membres. Le plan SAFE mobilise 150 milliards d’euros de prêts européens. L’initiative LEAP, lancée par cinq pays à Cracovie en février 2026, vise la production de systèmes autonomes. Le discours politique converge vers la « souveraineté stratégique ». Les budgets suivent. L’architecture industrielle, non.
Trois développements majeurs intervenus en mars 2026 ont transformé le cadre d’analyse. La stratégie de défense nationale américaine (NDS 2026) relègue explicitement l’Europe au second plan au profit d’une posture hémisphérique, ce qui transforme le burden-sharing en burden-shifting. La proposition du Président Macron de partager des exercices nucléaires avec l’Allemagne constitue le changement le plus significatif de la doctrine nucléaire française depuis trente ans. Le G7 MAE de Vaux-de-Cernay a révélé un dissensus transatlantique structurel, avec l’échec de Rubio à obtenir un soutien allié pour les opérations contre l’Iran et l’émergence d’une posture française de désescalade conditionnelle. Le lien transatlantique n’est pas rompu. Il est redéfini — unilatéralement, par Washington.
L’arithmétique du réarmement
Le réarmement est réel mais sa géographie est déséquilibrée. Cinq pays (Allemagne, France, Italie, Pologne, Pays-Bas) concentrent 72 % de l’effort total. Le concept de dette grise développé par le CAE (Note n. 88, mars 2026) permet de mesurer l’asymétrie de départ : l’Allemagne accuse un retard cumulé d’équipements de -1,9 % du PIB, tandis que la France affiche un excédent de +1,1 %. Les deux pays ne réarment pas pour les mêmes raisons : Berlin reconstitue un stock, Paris modernise un stock existant.
L’espace budgétaire est inégal. Le différentiel r-g (taux d’intérêt moins croissance) est redevenu positif pour les pays les plus endettés (Italie, Grèce), ce qui signifie que le réarmement y implique un arbitrage direct avec les dépenses sociales. Pour les pays à dette modérée (Allemagne, France, Pays-Bas), un espace fiscal existe si la condition Blanchard (2019, AER) est remplie (r-g négatif), mais cette condition est nécessaire et non suffisante : le niveau initial de dette et la crédibilité de la trajectoire budgétaire conditionnent l’espace réel. Or cet espace n’est pas utilisé pour investir dans les capacités de production. L’Allemagne est dans une position unique depuis la réforme de la Schuldenbremse, avec un espace budgétaire que les autres membres n’ont pas. Elle en use pour acheter américain. Le paradoxe est entier.
L’accélération est toutefois fragile. Un cessez-le-feu en Ukraine réduirait immédiatement la pression politique sur les budgets de défense, avec un risque de retour au sous-investissement structurel qui caractérise le pattern historique européen post-Guerre froide. L’Europe réarme sous la pression des crises. Dès que la pression retombe, les budgets suivent. Tooze (2020, IRRC) documente ce cycle de mobilisation-démobilisation des démocraties européennes depuis 1914 ; Acemoglu et al. (2022, QJE) montrent que les guerres transforment les États mais que la transformation n’est ni automatique ni permanente.
Le paradoxe industriel
Sur les 63 milliards d’euros de commandes d’urgence passées entre mars 2022 et décembre 2025, 63 % ont bénéficié à l’industrie américaine (F-35, Patriot, HIMARS). Le ratio intra-européen des achats de défense est passé de 45 % à 37 % entre 2020 et 2025 selon les données de l’Agence européenne de défense (Defence Data, 2024). L’Europe réarme. Pas son industrie.
Le paradoxe est le suivant : SAFE finance la demande tout en laissant l’offre industrielle européenne en l’état. Les délais de livraison sont de 24-36 mois pour les systèmes européens contre 12-18 mois pour les systèmes américains. La clause de préférence européenne de SAFE est assortie d’exceptions (urgence opérationnelle, absence de fournisseur européen, interopérabilité) qui couvrent la quasi-totalité des achats majeurs. On peut estimer qu’au moins 14 milliards sur les 38 milliards de premiers investissements SAFE approuvés concernent des systèmes pour lesquels une exception peut être invoquée. La préférence européenne est une fiction juridique adossée à des exceptions qui l’annulent.
La fragmentation industrielle européenne aggrave le problème. L’Europe compte 178 programmes de systèmes d’armes différents, contre 30 aux États-Unis. Le Leopard 2 existe en 17 versions nationales. Bartelme, Costinot, Donaldson et Rodriguez-Clare (2025, JPE) estiment que la consolidation vers un duopole européen par segment dégagerait des économies de l’ordre de 25 milliards d’euros. SAFE sans consolidation est non seulement inefficient mais activement inflationniste, puisqu’il finance des séries de production dupliquées à échelle sous-optimale. La consolidation elle-même n’est toutefois pas sans coûts : la réduction à un duopole par segment suppose des choix politiques lourds (fermeture de lignes nationales, dépendance à un nombre réduit de fournisseurs) et des coûts de transition que la fragmentation politique européenne amplifie, comme Alesina et Spolaore le montrent dans l’autre sens.
La base industrielle repose sur des PME dont la fragilité est documentée : les PME industrielles européennes ne répercutent que 17,6 % de la hausse de leurs coûts géopolitiques, contre 40 % pour les grandes entreprises. Le réarmement augmente la demande adressée à des PME qui absorbent déjà les chocs dans leurs marges, un risque de défaillances en chaîne si la montée en cadence n’est pas accompagnée d’instruments de soutien en capital.
Le mécanisme SAFE et ses limites
SAFE est le deuxième instrument de dette commune européenne après NextGenerationEU. Le mécanisme peut être qualifié de « NextGenEU de la défense, avec les mêmes défauts et un tabou supplémentaire » : l’Union emprunte pour financer des achats que chaque État pourrait, en vertu de l’article 346 TFUE, exclure de toute régulation européenne.
Le diagnostic est sans ambiguïté : SAFE finance les achats, pas les capacités de production. La structure de prêt orienté les incitations vers l’achat plutôt que vers l’investissement industriel. La Commission est à la fois émettrice de dette, allocataire des fonds et contrôleur du respect des conditions, une confusion des rôles que les premiers décaissements (38 milliards approuvés sans critères d’allocation publics) illustrent.
Plus fondamentalement, SAFE ne prévoit aucun mécanisme de capture de valeur pour le contribuable européen : ni participations, ni royalties, ni droits de propriété intellectuelle partagés. Le risque est socialisé, le rendement est privatisé. C’est le schéma classique du capitalisme de perte publique et de gain privé, appliqué à la défense. Le CHIPS and Science Act américain, qui inclut des clauses de clawback, des obligations de profit-sharing et un volet recherche fondamentale distinct du volet production, offre un modèle de conditionnalité qui fait défaut à SAFE.
La doctrine nucléaire française après la proposition Macron
La proposition de partager des exercices nucléaires avec l’Allemagne ouvre un espace stratégique dont les contours restent à définir. Les termes du débat méritent d’être clarifiés. D’un côté, le geste est politique mais la réalité opérationnelle est limitée, la doctrine française reposant sur la stricte souveraineté présidentielle. De l’autre, la catégorie pertinente est la crédibilité de la dissuasion, qui est un acte communicationnel et non juridique.
Le point de convergence est que la NDS 2026 invalide l’hypothèse fondatrice de la sécurité européenne d’après-guerre, à savoir la garantie américaine. La seule dissuasion nucléaire résiduelle en Europe est française. Le débat n’est plus de savoir si la France veut partager, mais si l’Europe peut survivre sans que la France partage. La question est existentielle. L’hésitation ne l’est plus.
Pour Évian, cette analyse recommande une institutionnalisation minimale : un dialogue nucléaire européen formel associant la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, distinct du Groupe des plans nucléaires de l’OTAN, doté d’un secrétariat permanent. Cette option donne une substance institutionnelle à la proposition sans modifier la doctrine d’emploi.
Options pour Évian
La France dispose de plusieurs positions possibles sur les niveaux de dépense de défense. La position maximaliste propose un plancher de 2,5 % du PIB, cohérente avec la trajectoire mais porteuse d’une fracture avec l’Italie et le Canada. La position différenciée, que cette analyse recommande, calibre les engagements sur la dette grise et l’espace fiscal de chaque membre : 2,5 % pour l’Allemagne, 2,2-2,3 % pour la France et le Royaume-Uni, calendrier étendu pour l’Italie. La position minimaliste maintient l’objectif de 2 % et déplace le débat vers la qualité de la dépense, préservant la soutenabilité sociale mais au prix d’une vulnérabilité stratégique accrue.
Le contexte géostratégique déterminera laquelle de ces positions est tenable en juin. Un cessez-le-feu en Ukraine affaiblirait la pression sur les budgets et rendrait la position différenciée plus difficile à défendre. Une intensification du conflit iranien amplifierait l’urgence et rendrait la position maximaliste plus crédible. Un signal de désengagement américain de l’OTAN transformerait Évian en sommet fondateur de l’autonomie stratégique européenne. Chaque scénario redistribue les cartes.
L’acquis de Vaux-de-Cernay, la posture de désescalade conditionnelle qui découple solidarité défensive et cobelligérance offensive, ne survit que si la France dispose d’une capacité de défense crédible indépendante des opérations américaines. Le réarmement européen est l’instrument de cette crédibilité. Sans lui, la désescalade conditionnelle est un slogan.
Recommandations
Recommandation 1 : Un cadre de conditionnalité SAFE contraignant. La Commission européenne et l’EDA doivent mettre en œuvre un mécanisme en six piliers : ratio intra-européen contraignant de 65 % d’achats européens d’ici 2030, plancher R&D de 15 %, clawback contractuel et golden shares dans les capacités stratégiques, consolidation industrielle séquencée, co-investissement dans la base PME de la BITD, et reformulation de LEAP comme mission industrielle mesurable (100 000 systèmes autonomes par an d’ici 2029). Le monitoring doit être confié à un Comité de conditionnalité indépendant, ni la Commission ni l’EDA, doté d’un pouvoir de recommandation publique et d’un mécanisme de bonus-malus sur les taux SAFE.
Recommandation 2 : Un dialogue nucléaire européen institutionnalisé. L’Élysée et le SGDSN doivent préparer, en coordination avec Londres, la proposition d’un format permanent de dialogue nucléaire associant la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Ce dialogue doit être présenté à Évian comme une contribution française à la sécurité européenne, distincte du cadre OTAN, et adossé à un secrétariat permanent. L’extension à la Pologne est envisageable dans un second temps.
Recommandation 3 : Un engagement de cohérence défense-développement-climat. La DGA et le SGDSN doivent articuler, dans la position française pour Évian, la sanctuarisation de l’APD par un plancher budgétaire adossé à la clause dérogatoire (tout État activant la clause pour la défense s’engage à maintenir son ratio APD/RNB au minimum à son niveau de 2025), le concept de mission duale défense-climat (pourcentage minimum d’équipements SAFE compatibles climat), et un engagement social du réarmement (maintien des ratios de dépenses sociales). Cette cohérence est la condition de crédibilité de la posture française auprès des pays du Sud global et des partenaires G7 engagés sur l’agenda climatique. Promettre les deux sans les protéger l’un de l’autre n’est pas une stratégie ; c’est de la comptabilité créative.
Recommandation 4 : Un engagement quantitatif différencié. La position française à Évian doit proposer des trajectoires de dépenses calibrées sur la dette grise et l’espace fiscal de chaque membre, plutôt qu’un objectif uniforme. L’Élysée doit préparer cette position en bilatéral avec Berlin (engagement sur 2,5 %, contrepartie sur le ratio intra-européen) et avec Rome et Ottawa (calendrier étendu avec jalons intermédiaires). Le SGDSN doit préparer une grille de décision ajustable en temps réel aux scénarios identifiés (cessez-le-feu Ukraine, intensification Iran, désengagement OTAN).
Recommandation 5 : Une agence européenne de procurement de défense. La France doit proposer, dans le cadre des discussions post-Évian au Conseil européen, la création d’une agence distincte de l’EDA, dotée d’un mandat explicite de consolidation industrielle et d’un budget d’achats groupés adossé à SAFE. Cette proposition doit être préparée par la DGA en coordination avec la Chancellerie fédérale, sur la base d’une approche séquencée : procurement conjoint volontaire pour les items non-sensibles (munitions, logistique) dès 2027, puis extension progressive aux systèmes d’armes à partir de 2030. L’article 346 TFUE doit être réinterprété pour autoriser, et non empêcher, l’agrégation européenne de la demande.
Road-map
La séquence proposée s’articule en plusieurs temps. Dans les semaines qui précèdent Évian, le SGDSN et le cabinet du Président finalisent la grille de décision conditionnelle aux scénarios identifiés, la DGA prépare le dossier technique sur le dialogue nucléaire et l’agence de procurement, et les bilatérales avec Berlin, Londres, Rome et Ottawa sont conduites pour cartographier les coalitions. À Évian, la France propose le cadre différencié, le dialogue nucléaire, et l’engagement de cohérence dans un paquet intégré. Dans les six mois suivant Évian, le Conseil européen est saisi de la proposition d’agence de procurement, le Comité de conditionnalité SAFE est constitué, et les premiers achats groupés sont lancés pour les items non-sensibles.
L’Europe réarme, mais elle ne sait pas encore ce qu’elle construit. La présidence française du G7 est l’occasion de transformer cette accumulation de dépenses nationales juxtaposées en un investissement stratégique intégré. La condition de cette transformation est politique, pas budgétaire : elle suppose que la France articule à Évian non pas un montant mais une architecture. L’argent est là. La vision, pas encore.
Sources : CAE Note n. 88, mars 2026 ; Acemoglu et al. (2022), « War, Socialism, and the Rise of Fascism », QJE ; Alesina et Spolaore (2006), « Conflict, Défense Spending, and the Number of Nations » ; Blanchard (2019), « Public Debt and Low Interest Rates », AER ; Bartelme, Costinot, Donaldson et Rodriguez-Clare (2025), « The Textbook Case for Industrial Policy », JPE ; Tooze (2020), « The Great War, the Conditions of Democracy », IRRC ; Evenett (2023), « Geopolitics, Conflict, Decoupling, and Divestment from Russia », Global Trade Alert / CEPR ; Agence européenne de défense, Defence Data 2024 ; Moretti, Steinwender et Van Reenen (2025, RES) ; Kilama (2026) ; Trésor-Eco n. 360.