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Reconfiguration des flux énergétiques post-Ormuz : l'avantage structurel chinois

| Policy Brief | 18 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

Étude analytique, 29 mars 2026

Étude analytique, 29 mars 2026


Table des matières

  1. Résumé analytique
  2. La géographie du choc
  3. L’avantage structurel chinois
  4. La vulnérabilité européenne
  5. Les dommages collatéraux : Sud global et GCC
  6. Transition énergétique : accélération ou frein ?
  7. Enjeux pour la France
  8. Recommandations

1. Résumé analytique

Le blocage sélectif du détroit d’Ormuz, qui retire environ 20 % du pétrole mondial transporté par voie maritime, ne constitue pas un choc symétrique. Il redistribue la rente énergétique selon une géographie nouvelle, dont la Chine est la principale bénéficiaire et l’Europe la première perdante. Cette étude analyse la reconfiguration des flux énergétiques mondiaux induite par la crise d’Ormuz sous l’angle de l’asymétrie structurelle. La Chine cumule quatre atouts : acheteur exclusif du pétrole iranien, russe et vénézuélien, mix énergétique dominé par le charbon, transition accélérée vers les véhicules électriques, accès préférentiel au détroit. Elle se trouve dans une position d’isolement relatif face au choc. L’Europe, à l’inverse, découvre que sa sortie de la dépendance au gaz russe l’a conduite vers une dépendance au GNL américain dont la fragilité est désormais exposée. Les pays en développement — Afrique, Conseil de coopération du Golfe, Asie du Sud — subissent les dommages collatéraux d’un conflit auquel ils ne participent pas. La trajectoire du Brent — de 86 dollars pré-conflit à un pic de 126 dollars avant une stabilisation à 92 dollars — intègre une prime de risque géopolitique durable. Celle-ci pourrait accélérer la transition énergétique pour certains acteurs ou, au contraire, la freiner pour les économies les plus vulnérables. La France, en tant que présidente du G7, dispose d’une fenêtre étroite pour structurer une réponse européenne à cette asymétrie.


2. La géographie du choc

Le détroit d’Ormuz n’a jamais été fermé dans l’histoire moderne du commerce pétrolier. Les « guerres des tankers » de 1984-1988 avaient perturbé le transit sans l’interrompre ; la crise de 1990 avait redirigé les flux irakiens et koweïtiens sans affecter le passage lui-même.1 La configuration actuelle est donc sans précédent : un blocage sélectif, discriminant entre destinataires, qui transforme un goulet d’étranglement géographique en instrument de politique étrangère.

L’Agence internationale de l’énergie qualifie cette perturbation de « plus grand défi pour la sécurité énergétique de l’histoire ».2 L’expression n’est pas hyperbolique. En volume, le retrait de 20 % du pétrole maritime mondial dépasse l’embargo arabe de 1973, qui avait porté sur environ 9 % de la production mondiale. Il se rapproche du choc combiné de la révolution iranienne et de la guerre Iran-Irak, qui avait retiré environ 10 % de la production entre 1979 et 1981.3

Mais l’asymétrie du choc en modifie radicalement la nature. Le monde de l’énergie s’est fracturé en blocs. La Chine, l’Inde et le Pakistan conservent un accès au détroit et au pétrole iranien — une zone d’approvisionnement préférentiel de fait. L’Europe, le Japon et la Corée du Sud subissent le blocage de plein fouet. Quant aux pays du Golfe, à l’Afrique et aux petites économies importatrices, ils sont pris dans les dommages collatéraux d’un conflit dont ils ne maîtrisent aucun paramètre. Ils paient le prix sans avoir voix au chapitre.

La trajectoire des prix reflète cette géographie fracturée. Le Brent est passé de 86 dollars le baril avant le conflit à un pic de 126 dollars le 8 mars, avant de redescendre à 92 dollars après l’annonce de la pause des frappes sur les infrastructures énergétiques iraniennes.4 Ce différentiel de 34 dollars en vingt jours représente l’une des volatilités les plus élevées depuis le choc de 2008, un niveau de perception du risque géopolitique que l’indice GPR de Caldara et Iacoviello – fondé sur la couverture médiatique des tensions, et non sur une mesure du risque objectif – situe à un pic comparable à février 2022.5 Bassam Fattouh, directeur de l’Oxford Institute for Energy Studies, reformule l’enjeu : la question n’est plus de savoir si le marché peut absorber le choc. Elle est de déterminer qui l’absorbe et qui le subit.6

La libération d’urgence de 400 millions de barils de réserves stratégiques par l’AIE, le 11 mars, a contribué à contenir la spirale haussière, mais cette intervention est par définition temporaire : au rythme actuel, les réserves libérées couvrent environ quatre mois de déficit.7


3. L’avantage structurel chinois

La position chinoise face à la crise d’Ormuz ne relève pas de la chance. C’est le résultat d’une stratégie de couverture énergétique construite sur une décennie. Plusieurs composantes structurelles expliquent cette résilience.

Le mix énergétique. Le charbon représente encore 55 % de la consommation énergétique primaire chinoise, contre 11 % pour le pétrole dans la production d’électricité.8 Cette dépendance au charbon, régulièrement dénoncée sous l’angle climatique, fonctionne ici comme un amortisseur. La Chine est le seul grand acteur économique mondial dont le système électrique n’est pas directement menacé par une perturbation pétrolière. Le pétrole chinois alimente principalement le transport et la pétrochimie, deux secteurs pour lesquels des substituts existent ou sont en déploiement.

La transition vers les véhicules électriques. En 2025, les véhicules électriques et hybrides rechargeables ont représenté plus de 50 % des ventes de voitures neuves en Chine.9 Cette pénétration accélérée réduit structurellement l’élasticité de la demande pétrolière chinoise à la marge. Chaque point de pourcentage supplémentaire de pénétration EV réduit la demande chinoise de pétrole d’environ 100 000 barils par jour, selon les estimations de BloombergNEF.10

L’accès exclusif au pétrole sanctionné. La Chine est devenue, de fait, l’acheteur unique du pétrole iranien, russe (sous sanctions) et vénézuélien. Depuis le début du conflit, environ 11,7 millions de barils ont été expédiés vers la Chine depuis ces trois origines, selon les données de suivi maritime.11 Ce brut, acheté avec une décote de 15 à 25 dollars par rapport au Brent, constitue un avantage compétitif direct pour les raffineries chinoises. L’exclusivité de cet accès transforme ce qui était un contournement de sanctions en un monopole d’approvisionnement de fait. Les travaux de Fernández-Villaverde et al. sur les sanctions pétrolières et le « dark shipping » documentent les mécanismes logistiques – transbordement en mer, désactivation de transpondeurs, recours à des flottes fantômes – par lesquels ce circuit parallèle s’est institutionnalisé.12

L’accès préférentiel au détroit. Le blocage sélectif d’Ormuz, qui laisse passer les navires à destination de la Chine, de l’Inde et du Pakistan, consacre une hiérarchie géopolitique nouvelle dans l’architecture énergétique mondiale. Cette sélectivité n’est pas un accident. Elle reflète le calcul iranien selon lequel la Chine, dernier acheteur de brut iranien, constitue le partenaire économique à préserver en toute circonstance.13

Rabah Arezki, ancien économiste en chef de la Banque mondiale pour l’Afrique, observe que cette configuration inverse la géographie des chocs pétroliers historiques.14 En 1973, les pays industrialisés occidentaux subissaient ensemble le même choc. En 2026, le choc discrimine au sein même des grandes puissances économiques. Il fonctionne comme instrument de reclassement géopolitique autant que comme événement de marché.

La Russie constitue un bénéficiaire secondaire de cette reconfiguration. Le cours de l’Ourals dépasse les 70 dollars le baril, très au-dessus du budget fédéral russe calibré à 59 dollars, ce qui fournit à Moscou des marges budgétaires inattendues en plein conflit ukrainien.15


4. La vulnérabilité européenne

L’Europe entre dans la crise d’Ormuz avec un handicap structurel que la crise ukrainienne n’a pas corrigé mais déplacé. La sortie accélérée de la dépendance au gaz russe, engagée depuis 2022, a été compensée par un recours massif au GNL américain, qui représente désormais environ 45 % des importations européennes de gaz naturel liquéfié.16 Cette substitution a remplacé une dépendance par une autre, avec un risque géopolitique différent mais non inférieur.

Les stocks de gaz européens se situent à 46 milliards de mètres cubes fin février 2026, un niveau historiquement bas pour cette période de l’année.17 Ce déficit n’est pas directement imputable à la crise d’Ormuz : le gaz naturel transite principalement par d’autres routes. Mais il expose la fragilité du système énergétique européen dans un contexte de choc pétrolier simultané. La corrélation entre prix du pétrole et prix du gaz sur les marchés asiatiques, liée aux contrats indexés, transmet une partie de la hausse pétrolière au marché gazier mondial. La pression sur les stocks européens s’en trouve amplifiée.

Les travaux respectifs de James Hamilton et de Lutz Kilian permettent d’identifier une asymétrie fondamentale dans les canaux de transmission actuels.18 Kilian insiste sur une distinction analytique décisive : les effets macroéconomiques d’une hausse du prix du pétrole dépendent de son origine – choc d’offre physique, expansion de la demande globale, ou montée de la demande de précaution. Le choc d’Ormuz combine ces trois composantes : un retrait physique de l’offre (blocage du détroit), une demande de précaution (constitution de stocks), et une recomposition de la demande (vers les fournisseurs non bloqués). Pour les États-Unis, premier producteur mondial de pétrole et exportateur net depuis 2019, la hausse du brut produit des effets contradictoires : contraction de la consommation, mais amélioration de la balance commerciale énergétique et hausse des revenus dans les États producteurs. Pour l’Europe, importatrice nette sur l’ensemble de la chaîne, la transmission est univoque. Inflation importée, dégradation des termes de l’échange, resserrement monétaire contraint : les trois canaux opèrent simultanément.

Le FMI retient une élasticité moyenne selon laquelle chaque hausse de 10 % du prix du pétrole se traduit par 0,4 point d’inflation headline supplémentaire et 0,2 point de production en moins au niveau mondial.19 Appliqué mécaniquement au différentiel actuel – environ 40 % de hausse par rapport au niveau pré-conflit – ce coefficient suggérerait 1,6 point d’inflation et 0,8 point de croissance en moins. Ces estimations constituent un plafond : Kilian et Zhou montrent que le passthrough vers l’inflation sous-jacente est significativement plus faible, sauf en zone euro et au Royaume-Uni, et que l’effet dépend de la réponse monétaire et de l’ancrage des anticipations. La croissance tendancielle de la zone euro se situe autour de 1 %. Le risque de récession technique est donc substantiel. L’effet multiplicateur de l’incertitude financière sur l’activité réelle, tel que documenté par Bloom, aggrave cette estimation : en période de choc géopolitique, le report des décisions d’investissement amplifie la contraction au-delà de ce que les seuls canaux de prix prédisent.20

Hamilton et Kilian soulignent, dans des travaux distincts, que la probabilité de stagflation dépend moins du niveau absolu des prix que de la durée de la perturbation et de la réponse monétaire.21 Si la BCE maintient des taux restrictifs pour contenir l’inflation importée, elle aggrave la contraction de l’activité. Si elle assouplit pour soutenir la croissance, elle risque de désancrer les anticipations d’inflation. Ce dilemme, structurellement analogue à celui de la Réserve fédérale en 1974 et en 1979, n’admet pas de solution technique satisfaisante. Maurice Obstfeld rappelle que le trilemme de politique monétaire – impossibilité de maintenir simultanément taux de changé fixe, mobilité des capitaux et autonomie monétaire – contraint les banques centrales de la zone euro à absorber le choc d’offre sans pouvoir ajuster le changé, concentrant la totalité de l’ajustement sur les taux d’intérêt et l’activité réelle.


5. Les dommages collatéraux : Sud global et GCC

Les économies en développement subissent un triple choc dont l’ampleur est inversement proportionnelle à leur responsabilité dans le conflit.

Le Conseil de coopération du Golfe présente le paradoxe le plus aigu. Exportateurs majeurs d’hydrocarbures, les pays du GCC tirent des revenus considérables de la hausse des prix, mais la fermeture d’Ormuz bloque simultanément leurs exportations et leurs importations. Goldman Sachs estimé les contractions de PIB entre 3 % pour les Émirats arabes unis et 14 % pour le Koweït et le Qatar si le blocage se prolonge.22 Plus immédiatement, le GCC importe environ 85 % de ses denrées alimentaires, dont une part substantielle transite par Ormuz. La crise alimentaire déclenchée par la fermeture du détroit constitue, selon les premières évaluations du Programme alimentaire mondial, une urgence de niveau 3.23

L’Afrique est affectée par un canal spécifique rarement évoqué dans les analyses centrées sur les grandes puissances. Environ 70 % du carburant aviation consommé sur le continent transite par le détroit d’Ormuz.24 La flambée du kérosène se transmet directement au prix des billets d’avion, renchérissant les coûts de transport dans un continent dont la connectivité aérienne est déjà structurellement déficitaire. Le kérosène domestique, utilisé pour la cuisson et l’éclairage dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest et de l’Est, subit une hausse symétrique qui affecte directement les ménages les plus pauvres.

Arezki établit un parallèle avec le choc de 1973, mais en souligne les différences structurelles.25 En 1973, les pays en développement exportateurs de pétrole — Nigeria, Algérie, Venezuela — avaient partiellement bénéficié du choc. En 2026, le blocage sélectif concentré les bénéfices sur un nombre restreint d’acteurs : Chine, Russie, Iran. Les pays africains, y compris les exportateurs comme le Nigeria et l’Angola, sont pénalisés par la perturbation logistique et la hausse des coûts d’importation de produits raffinés. Le choc est plus régressif que ses prédécesseurs historiques.

L’Asie du Sud constitue un cas intermédiaire. L’Inde et le Pakistan conservent un accès au détroit, mais l’inflation importée par la hausse du brut pèse sur des économies dont les subventions aux carburants sont déjà sous tension budgétaire. Le Bangladesh et le Sri Lanka, importateurs nets sans accès préférentiel, sont les plus exposés.


6. Transition énergétique : accélération ou frein ?

Chaque choc pétrolier historique a produit un moment d’accélération des politiques de diversification énergétique, suivi d’un reflux une fois les prix stabilisés. Le programme nucléaire français, accéléré après 1973, et les normes CAFE américaines, renforcées après 1979, sont les exemples les plus souvent cités.26 La question est de savoir si la crise d’Ormuz reproduit ce schéma ou s’en distingue.

Deux forces contradictoires sont à l’oeuvre. La première pousse à l’accélération. La démonstration que le détroit d’Ormuz peut être utilisé comme instrument de coercition rend tangible, pour les décideurs politiques, le coût de la dépendance aux hydrocarbures importés. La Chine, dont l’avantage structurel repose en partie sur la pénétration des véhicules électriques, fournit involontairement un modèle de résilience par la transition. Les pays européens disposent, avec le Pacte vert, d’un cadre réglementaire préexistant qu’un choc de cette ampleur pourrait consolider politiquement.

La seconde force pousse au ralentissement. Les pays en développement, confrontés à une urgence d’approvisionnement immédiate, n’ont ni le capital ni le temps de basculer vers des alternatives. La hausse des prix de l’énergie, si elle se prolonge, risque de détourner les investissements publics des infrastructures renouvelables vers la sécurisation de l’approvisionnement fossile. L’Agence internationale pour les énergies renouvelables signale que plusieurs projets solaires et éoliens en Afrique et en Asie du Sud-Est font déjà l’objet de moratoires budgétaires liés à la crise.27

Le verdict dépend de la durée du choc. Un conflit résolu en quelques mois produira un effet comparable à 1990 : hausse temporaire des prix, ajustement marginal des politiques, retour au statu quo ante. Un blocage prolongé d’Ormuz — six mois ou plus — pourrait en revanche constituer le point de bascule que les économistes de l’énergie appellent le « choc irréversible » : celui après lequel la géographie des investissements énergétiques se reconfigure durablement.28 La réponse chinoise combine résilience fossile à court terme et transition accélérée à moyen terme. L’avantage ira aux acteurs capables de gérer les deux temporalités simultanément.


7. Enjeux pour la France

La France est exposée à la crise d’Ormuz de manière composite : son approvisionnement en pétrole, dont environ 15 % transite par le détroit ; sa position de présidente du G7, qui lui confère une responsabilité de coordination que personne d’autre ne veut assumer ; ses relations bilatérales avec les pays du Golfe, actif diplomatique construit sur plusieurs décennies. Ces dimensions interagissent.

La vulnérabilité énergétique directe est atténuée par le mix électrique français, dominé par le nucléaire à 65 %. La France partage avec la Chine, pour des raisons historiques différentes, la caractéristique d’un système électrique peu dépendant des hydrocarbures. Cette spécificité constitue un avantage compétitif en contexte de choc pétrolier, mais ne protège pas contre l’inflation importée sur les carburants de transport et les produits pétrochimiques.

L’enjeu principal est celui de la coordination européenne. L’asymétrie d’accès à Ormuz entre l’Europe et la Chine crée un différentiel de compétitivité qui s’accumule chaque semaine. Le coût de l’énergie pour l’industrie européenne, déjà supérieur à celui de ses concurrents américains et chinois avant la crise, se creuse de manière potentiellement irréversible pour les secteurs énergivores. La présidence française du G7 offre une plateforme pour articuler une réponse coordonnée. Mais cette réponse suppose de nommer l’asymétrie — c’est-à-dire de pointer explicitement l’avantage chinois. L’exercice est diplomatiquement délicat quand la médiation de Pékin est simultanément recherchée. C’est pourtant la seule position intellectuellement honnête.

La préparation du sommet G7 Leaders d’Évian, les 15-17 juin, doit intégrer la dimension énergétique de la crise comme paramètre structurant, et non comme sous-thème du dossier iranien. La reconfiguration des flux énergétiques mondiaux est un sujet en soi. Ses implications dépassent la durée du conflit. L’ignorer serait une erreur stratégique.


8. Recommandations

Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale devrait commander une évaluation intégrée de la vulnérabilité énergétique française et européenne en scénario de blocage prolongé d’Ormuz (six mois et plus). Cette évaluation devrait intégrer les effets de second tour sur les chaînes industrielles et le coût comparatif avec les concurrents bénéficiant d’un accès préférentiel au détroit.

La Direction générale de l’énergie et du climat devrait accélérer l’instruction du mécanisme européen d’achats groupés de GNL. La crise d’Ormuz démontre que ce mécanisme ne peut rester un instrument ponctuel : il doit devenir un élément permanent de l’architecture énergétique européenne. La diversification des sources — Qatar, Australie, Afrique de l’Est — doit être priorisée pour réduire la dépendance structurelle au GNL américain.

La représentation permanente auprès de l’Union européenne devrait porter au Conseil une proposition de monitoring systématique du blocage sélectif d’Ormuz. L’objectif : documenter l’asymétrie d’accès entre acteurs et quantifier le différentiel de coût énergétique induit. Ce monitoring fournirait la base factuelle nécessaire à toute démarche diplomatique sur la dimension commerciale du conflit.

La Direction générale des affaires politiques et de sécurité devrait engager, une réflexion prospective sur les implications de long terme de la reconfiguration énergétique en cours. Si le blocage sélectif d’Ormuz devient un précédent, la géographie de la sécurité énergétique mondiale devra être repensée. La France dispose d’atouts sous-exploités dans cette nouvelle configuration : mix nucléaire et partenariats avec les pays producteurs africains.

L’Agence française de développement devrait intégrer dans sa programmation 2026-2027 un volet d’urgence énergétique pour les pays africains les plus affectés par la hausse du kérosène. Les économies dont le transport aérien et les importations de carburant domestique dépendent du transit par Ormuz doivent être ciblées en priorité.




  1. Martin S. Navias et E.R. Hooton, Tanker Wars: The Assault on Merchant Shipping during the Iran-Iraq Conflict, 1980-1988, I.B. Tauris, 1996. ↩︎

  2. AIE, déclaration du directeur exécutif, 5 mars 2026. ↩︎

  3. Hamilton, James D., « Historical Oil Shocks », in Randall E. Parker et Robert Whaples (dir.), Routledge Handbook of Major Events in Economic History, 2013. ↩︎

  4. Bloomberg, cours du Brent daté, 1er-29 mars 2026. ↩︎

  5. Dario Caldara et Matteo Iacoviello, « Measuring Geopolitical Risk », American Economic Review, 2022. ↩︎

  6. Bassam Fattouh, « Hormuz and the New Geography of Oil », OIES Comment, mars 2026. ↩︎

  7. AIE, déclaration d’urgence coordonnée, 11 mars 2026 ; calculs de l’auteur sur la base de 20 % de retrait de flux (environ 3,2 millions de barils/jour). ↩︎

  8. BP, Statistical Review of World Energy, 2025. ↩︎

  9. China Association of Automobile Manufacturers (CAAM), données mensuelles, décembre 2025. ↩︎

  10. BloombergNEF, Electric Vehicle Outlook, 2025. ↩︎

  11. TankerTrackers.com et Kpler, données de suivi maritime, 1er-28 mars 2026. ↩︎

  12. Jesús Fernández-Villaverde et al., « Oil Sanctions and Dark Shipping », 2025 ; Lutz Kilian, « Oil Embargo and Price Cap on Russia », 2025. ↩︎

  13. Erica Downs, « China-Iran Energy Relations », in Manochehr Dorraj et Carrier L. Currier (dir.), China’s Energy Relations with the Developing World, Continuum, 2011 ; actualisé par les données de suivi maritime mars 2026. ↩︎

  14. Rabah Arezki et al., « Commodity Price Shocks, Conflict and Growth: The Role of Institutional Quality and Political Violence », in Resource Curse or Cure?, Springer, 2012. ↩︎

  15. Ministère des Finances de la Fédération de Russie, hypothèses budgétaires 2026 ; Argus Media, cotation Ourals, mars 2026. ↩︎

  16. Commission européenne, données sur les importations de GNL, rapport trimestriel, T1 2026. ↩︎

  17. Gas Infrastructure Europe (GIE), AGSI+ Transparency Platform, données au 28 février 2026. ↩︎

  18. Hamilton, James D., « Oil and the Macroeconomy since World War II », Journal of Political Economy, vol. 91, n. 2, 1983 ; Lutz Kilian, « Not All Oil Price Shocks Are Alike: Disentangling Demand and Supply Shocks in the Crude Oil Market », American Economic Review, 2009. ↩︎

  19. FMI, déclaration de la directrice générale, 20 mars 2026 ; voir aussi World Economic Outlook, chapitre « Commodity Markets », octobre 2025. ↩︎

  20. Nicholas Bloom, « The Finance Uncertainty Multiplier », Journal of Political Economy, 2024 ; Nicholas Bloom, « The Impact of Uncertainty Shocks », Econometrica, 2009. ↩︎

  21. James D. Hamilton, « Oil and the Macroeconomy since World War II », Journal of Political Economy, vol. 91, n. 2, 1983 ; Lutz Kilian, « Oil Price Shocks and Inflation », 2025 ; Lutz Kilian, « The Economic Effects of Energy Price Shocks », Journal of Economic Literature, 2008 ; Adrien Auclert et al., « Managing an Energy Shock: Fiscal and Monetary Policy », 2024 ; Maurice Obstfeld, Jay C. Shambaugh et Alan M. Taylor, « Financial Stability, the Trilemma, and International Reserves », American Economic Journal: Macroeconomics, vol. 2, n. 2, 2010. ↩︎

  22. Goldman Sachs, « GCC Economic Impact of Hormuz Disruption », Global Economics Paper, 15 mars 2026. ↩︎

  23. Programme alimentaire mondial, évaluation préliminaire, région MENA, 20 mars 2026. ↩︎

  24. IATA, données sur le carburant aviation, allocations régionales, 2025. ↩︎

  25. Rabah Arezki et Markus Brückner, « Oil Rents, Corruption, and State Stability: Évidence from Panel Data Regressions », European Economic Review, vol. 55, n° 7, 2011 . ↩︎

  26. Daniel Yergin, The Prize: The Epic Quest for Oil, Money and Power, Free Press, 1991. ↩︎

  27. IRENA, « Impact of the Hormuz Crisis on Renewable Energy Investment », note préliminaire, mars 2026. ↩︎

  28. Christiane Baumeister et James D. Hamilton, « Structural Interpretation of Vector Autoregressions with Incomplete Identification: Revisiting the Role of Oil Supply and Demand Shocks », American Economic Review, vol. 109, n° 5, 2019. ↩︎

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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