L’administration Trump II a radicalisé trois instruments hérités — tarifs, dollar, sanctions — au point d’en faire les moteurs d’une coercition qui s’exerce désormais par les infrastructures financières et par les réseaux de circulation des biens, plutôt que par le contrôle territorial.

Les cadres théoriques disponibles — interdépendance armée1, capital symbolique2, théories des cycles hégémoniques3 — éclairent chacun un fragment de cette configuration sans en restituer l’unité.

La figure de Nabuchodonosor II, roi néo-babylonien dont la mémoire nous est transmise par les sources cunéiformes et par le livre biblique de Daniel, offre l’avantage de rassembler dans un seul geste les quatre niveaux que la théorie politique traite généralement séparément.

Ce brief prolonge La convergence des crises et Non Expedit : le recours souverain du Vatican en les articulant en une seule lecture.

Quatre points saillants

L’essentiel en 30 secondes

Une grille d’analyse utile n’est pas un parallèle moral ; c’est un cadre qui rend visibles des relations invisibles. La figure de Nabuchodonosor II, telle qu’elle nous est transmise par les sources cunéiformes et par le livre de Daniel (chapitres 2 à 4), articule en un même geste quatre mécanismes que les sciences sociales contemporaines traitent généralement séparément : extraction sélective au profit du centre, fragilité des fondations d’une puissance qui se pense monolithique, hypertrophie d’une souveraineté sans contre-pouvoir, et production iconographique comme instrument de légitimité. L’administration américaine mobilise ces quatre mécanismes simultanément et avec une intensité qui justifie de les analyser ensemble. Ce brief propose une lecture structurelle de la configuration Trump II à partir de cette grille, nourrie des données récentes du Fonds monétaire international, de l’Office of Foreign Assets Control du Trésor américain et des principaux observatoires du pouvoir politique international. Trois leviers, quatre points de fragilité, un dispositif iconographique, cinq indicateurs à surveiller — pour sortir de la description journalistique et reprendre la main analytique.

I. La grille babylonienne : quatre mécanismes

L’intérêt de la figure n’est pas narratif. Il tient à ce qu’elle réunit, dans une seule lecture, quatre mécanismes que la théorie politique contemporaine traite habituellement en silo.

Premier mécanisme : l’extraction par déportation. Les campagnes néo-babyloniennes contre Juda de 597 et 587 avant notre ère, documentées par les Chroniques babyloniennes (Grayson, Assyrian and Babylonian Chronicles, 1975), ne relèvent pas d’une logique d’extermination mais d’extraction sélective. Les élites scribales, sacerdotales et artisanales judéennes sont transférées vers Babylone, où elles enrichissent l’appareil administratif du centre — les tablettes d’Al-Yahudu, éditées par Pearce et Wunsch en 2014, attestent leur intégration dans l’économie babylonienne. Le mécanisme n’est ni pillage ni génocide : il est ingénierie de la dépendance. Le centre prélève sur la périphérie ce qu’elle a de plus actif et le réinjecte dans sa propre machine, neutralisant simultanément les foyers de souveraineté concurrente.

Deuxième mécanisme : la statue composite. Le deuxième chapitre du livre de Daniel décrit un colosse à la tête d’or, à la poitrine d’argent, au ventre d’airain, aux jambes de fer et aux pieds faits, selon la Vulgate, partim ferreum, partim fictile — fer mêlé d’argile. Une pierre détachée sans main humaine frappe la statue aux pieds et la brise. Le rédacteur hellénistique (Collins, Daniel, Hermeneia, 1993) charge l’image d’une lecture eschatologique des empires, mais son noyau analytique est politique : une puissance qui se pense monolithique dissimule presque toujours une hétérogénéité matérielle de sa base. La métallurgie composite trahit la fragilité structurelle. L’effondrement ne s’initie pas à la tête — c’est-à-dire au sommet de l’appareil d’État — mais aux pieds, c’est-à-dire aux fondations matérielles, démographiques, productives.

Troisième mécanisme : la folie cyclique. Le quatrième chapitre du livre de Daniel raconte que Nabuchodonosor traverse sept temps d’aliénation, paissant comme un bœuf, jusqu’à ce qu’il reconnaisse une souveraineté qui dépasse la sienne. Le récit est tardif et partiellement légendaire, mais sa fonction est théorique : il formule la loi selon laquelle la souveraineté sans contre-pouvoir externe s’autodétruit par hypertrophie. Les institutions qui ne rencontrent aucune résistance structurée cessent, à terme, de se percevoir elles-mêmes.

Quatrième mécanisme : la production iconographique. Nabuchodonosor est d’abord, dans les sources assyro-babyloniennes, un roi bâtisseur — la porte d’Ishtar, la ziggourat d’Etemenanki, les palais du sud, les jardins suspendus dont la localisation reste débattue (Dalley, The Mystery of the Hanging Garden of Babylon, 2013). Le cylindre d’inscription de l’Esagil (EŠ 7834) énonce explicitement le programme : bâtir, c’est manifester la légitimité reçue de Marduk. Le projet impérial néo-babylonien comporte structurellement une dimension monumentale et iconographique ; il ne se contente pas de coercer, il produit du visible. La statue d’or dressée dans la plaine de Doura au troisième chapitre du livre de Daniel en fournit l’exemple maximaliste : objet non seulement de vénération mais de test d’allégeance publique.

La grille complète articule donc quatre niveaux — extraction périphérique, fragilité composite, hypertrophie souveraine, production iconographique — dont la simultanéité, et non l’addition, fait la spécificité analytique.

II. Les trois leviers contemporains de l’extraction

L’équivalent topologique de la déportation babylonienne, aujourd’hui, ne passe pas par le transfert physique des élites mais par la coercition réticulaire des flux économiques. Trois leviers conjoints produisent l’effet d’extraction.

Le premier est tarifaire. Le taux moyen effectif sur les importations américaines est passé d’environ deux virgule quatre pour cent en janvier 2025 à plus de dix-huit pour cent au premier trimestre 2026, avec des pics sectoriels supérieurs à soixante pour cent sur l’acier, l’aluminium, les semi-conducteurs et les véhicules électriques — estimations convergentes du Peterson Institute for International Economics de mars 2026. La grammaire mobilisée n’est plus celle de la balance commerciale mais celle de l’exception de sécurité nationale, introduite par la section 232 du Trade Expansion Act de 1962 et prolongée par l’International Emergency Economic Powers Act de 1977. Ce déplacement conceptuel est décisif : le tarif n’y est plus un instrument d’ajustement relatif, il y devient une sanction. La sectorialisation cible précisément les chaînes de valeur où l’extraction de rente reste possible.

Le second est monétaire. Le dollar représente environ cinquante-huit pour cent des réserves de change mondiales selon les dernières données du Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves du Fonds monétaire international au quatrième trimestre 2025, quatre-vingt-huit pour cent des transactions de change selon la dernière Triennial Central Bank Survey de la Banque des règlements internationaux, et environ quarante pour cent des paiements internationaux documentés par SWIFT. Ilzetzki, Reinhart et Rogoff ont montré, dans « Why Is the Euro Punching Below Its Weight? » (Economic Policy, 2020) puis dans leur mise à jour NBER de 2024, que cette persistance n’est pas un simple effet d’inertie mais le produit d’externalités de réseau dont la démolition est coûteuse pour quiconque en dépend. Gopinath, avec le Dominant Currency Paradigm (American Economic Review, 2020), établit que la facturation en dollar amplifie la transmission de la politique monétaire américaine au reste du monde — canal silencieux mais structurel de coercition.

Le troisième est sanctionnaire. La liste Specially Designated Nationals de l’Office of Foreign Assets Control dépasse dix-sept mille entités fin 2025, ce qui constitue un record historique et excède l’addition cumulée des sanctions onusiennes actives. Farrell et Newman, avec « Weaponized Interdependence » (International Security, 2019), théorisent deux mécanismes que l’administration exploite simultanément. Le premier, l’effet panoptique, désigne la visibilité informationnelle sur les flux mondiaux que seul un centre disposant du contrôle de SWIFT, CHIPS et Fedwire peut exploiter. Le second, l’effet de goulot, désigne la concentration topologique de certaines infrastructures — compensation dollar, fonderies sous le contrôle du Committee on Foreign Investment in the United States, logiciels de conception de semi-conducteurs — qui permet une exclusion ciblée. Drezner, Farrell et Newman ont ensuite documenté, dans The Uses and Abuses of Weaponized Interdependence (Brookings, 2021), l’effet de seuil : au-delà d’une certaine fréquence d’usage, l’instrument érode sa propre base en poussant les acteurs exposés à des dédollarisations défensives. Les arrangements bilatéraux yuan-réal, yuan-rouble et yuan-rial conclus depuis 2022, ainsi que la croissance du Cross-Border Interbank Payment System chinois de près de quarante-cinq pour cent en volume sur 2024-2025, en sont la manifestation.

L’articulation des trois leviers reproduit en configuration réticulaire ce que Babylone produisait en configuration territoriale : extraction des élites productives étrangères, soumission par la discipline monétaire, coercition ciblée des récalcitrants. La nouveauté est topologique, pas conceptuelle.

III. Les pieds composites : où se joue la fragilité

La grille babylonienne déplace la lecture classique du déclin hégémonique. La question n’est pas de savoir si la tête d’or — puissance militaire, centralité monétaire, leadership technologique — reste brillante. Elle est de savoir si les pieds tiennent.

Trois corpus théoriques éclairent ce déplacement. Paul Kennedy, dans The Rise and Fall of the Great Powers (Random House, 1987), formule la loi du imperial overstretch : le décalage croissant entre engagements stratégiques globaux et base productive intérieure précipite, à terme, une contraction forcée. La trajectoire américaine présente des marqueurs lourds. La dette publique fédérale a atteint cent vingt-deux pour cent du produit intérieur brut fin 2025 selon le Long-Term Budget Outlook du Congressional Budget Office de 2025, avec une trajectoire centrale qui la porte entre cent cinquante et cent cinquante-six pour cent à l’horizon 2035. La charge d’intérêts dépasse désormais trois virgule deux pour cent du produit intérieur brut — soit plus que le budget de défense. Le déficit primaire structurel avoisine six pour cent en période d’expansion économique. Ce ne sont pas des anomalies conjoncturelles : ce sont des signaux de surextension.

Charles Kindleberger, dans The World in Depression 1929-1939 (University of California Press, 1973), a ensuite théorisé la fonction hégémonique par la fourniture de cinq biens publics internationaux — marché ouvert en dernier ressort, prêteur en dernier ressort, stabilité des taux de change, coordination macroéconomique, gestion des crises. Le danger n’est pas l’absence d’hégémon, mais la transition : un hégémon qui ne veut ou ne peut plus fournir ces biens publics, sans successeur capable de le relayer, installe une configuration d’instabilité systémique. Les Spring Meetings du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale d’avril 2026 confirment la matérialisation du piège : la révision à trois virgule un pour cent de la croissance mondiale contre trois virgule quatre escomptés avant le choc au Moyen-Orient, et la formulation selon laquelle la dégradation serait désormais « incompressible, même dans le scénario le plus optimiste », traduisent l’érosion active de la fourniture américaine de stabilité.

Giovanni Arrighi, dans The Long Twentieth Century (Verso, 1994), ajoute la dimension longue. Il identifie quatre cycles systémiques d’accumulation — génois, hollandais, britannique, américain — chacun se concluant par une « belle époque » de financiarisation qui prélude à la transition. Le marqueur est invariable : quand l’hégémon migre de l’accumulation productive vers l’accumulation financière, la transition est entamée. La capitalisation boursière américaine avoisine deux cents pour cent du produit intérieur brut au début 2026 ; les profits du secteur financier dépassent trente pour cent des profits totaux des entreprises. Arrighi prévoyait une transition vers l’Asie ; la configuration observée est plus fragmentée, sans successeur clair — et c’est précisément ce qui la rend dangereuse.

À ces marqueurs économiques s’ajoutent des signaux sociaux et institutionnels qu’une lecture strictement budgétaire sous-estime. L’indicateur DW-NOMINATE de polarisation parlementaire américaine atteint son plus haut niveau depuis 1879. L’espérance de vie a reculé d’environ un virgule huit année depuis 2014, portée par les deaths of despair documentés par Anne Case et Angus Deaton (American Economic Review, 2017). La dépendance aux terres rares importées de Chine reste supérieure à soixante-dix pour cent en 2024 malgré les annonces de réindustrialisation stratégique. Ces marqueurs décrivent l’argile qui entoure le fer dans la métaphore de Daniel : ils ne compromettent pas la projection de puissance à court terme, mais ils rendent structurellement incertaine la cohésion du socle.

IV. La statue de Doura : fonction opératoire de l’iconographie

Le troisième chapitre du livre de Daniel raconte que Nabuchodonosor érige une statue d’or de soixante coudées et exige la prosternation collective au son d’un orchestre composite — cor, flûte, cithare, sambuque, psaltérion, cornemuse. Ceux qui refusent sont jetés dans la fournaise. La statue est un dispositif de souveraineté : elle oblige chaque acteur à se positionner publiquement par rapport au symbole, transformant la non-prosternation en acte d’opposition mesurable. C’est exactement la fonction du dispositif iconographique massif déployé par l’administration Trump II.

Trois cadres théoriques en rendent compte précisément. Ernst Kantorowicz, dans The King’s Two Bodies (Princeton University Press, 1957), établit la distinction médiévale entre corps naturel et corps politique du souverain : le premier mortel et faillible, le second immortel et intangible. Le dispositif iconographique présidentiel inverse cette dualité : c’est précisément le corps naturel, vieillissant et judiciairement exposé, qui est sanctifié, non transcendé. Les représentations thaumaturgiques post-attentat de Butler en juillet 2024, la commercialisation des God Bless the USA Bibles à partir de mars 2024, le poing levé érigé en imago officielle, ou encore les images génératives associant la figure présidentielle à une aura christique, produisent une sacralisation directe de la personne plutôt qu’une élévation symbolique de la fonction.

Pierre Bourdieu, dans Sur l’État (Seuil, 2012) comme dans Langage et pouvoir symbolique (Seuil, 2001), montre que le capital symbolique — « toute espèce de capital perçue par des agents dotés des catégories de perception qui les amènent à la reconnaître » — s’accumule par saturation plutôt que par argumentation. La théorie du « Cyrus moderne » portée par la Nouvelle Réforme Apostolique fournit la matrice théologique de cette saturation : selon la lecture d’Ésaïe 45, 1, un dirigeant que le magistère juge impie peut être néanmoins l’instrument de la volonté divine. Matthew Taylor, dans The Violent Take It By Force (Broadleaf, 2024), et André Gagné, dans American Evangelicals for Trump (Routledge, 2020), ont cartographié la structure ecclésiale qui diffuse ce cadre. Il a un effet spécifique : il désamorce préventivement la critique morale, religieuse ou éthique, en faisant de la défaillance personnelle un signe de l’élection providentielle.

Giorgio Agamben, dans Le règne et la gloire (Seuil, 2008), montre que le pouvoir politique occidental s’est toujours dédoublé entre regnum — gouvernement effectif — et gloria — manifestation rituelle. La gloire n’y est pas décorative : elle est ce qui produit l’allégeance avant même que le pouvoir ait à la commander. Les rassemblements, les inaugurations spectaculaires, la production massive de merchandise présidentiel — baskets à trois cent quatre-vingt-dix-neuf dollars, cartes numériques non fongibles, montres — ne sont pas des actes de communication au sens classique. Ce sont des liturgies civiques qui installent un régime de visibilité permanente.

La spécificité du dispositif n’est donc pas la communication politique, qui existe dans toute démocratie. Elle est la fonction structurelle : l’iconographie devient test d’allégeance. Chaque élu républicain, chaque dirigeant d’entreprise, chaque université, chaque allié étranger doit se positionner publiquement par rapport au symbole ; la neutralité elle-même devient lisible comme défection.

Les bases sociologiques de cette efficacité sont documentées. Les enquêtes du Public Religion Research Institute (American Values Atlas 2025) et du Pew Research Center (In Their Own Words: Behind Americans’ Views of “MAGA”, 2024) mesurent à environ vingt-trois pour cent la population américaine qui adhère à des éléments du cadrage christianiste-nationaliste, dont dix pour cent au noyau dur. Les fractures internes à cette base — tension entre évangéliques charismatiques et calvinistes confessionnels, entre nationalistes catholiques traditionalistes et protestants pentecôtistes — constituent le principal point de vulnérabilité du dispositif. Un désaveu magistériel externe d’envergure — encyclique, déclaration interreligieuse coordonnée — ferait basculer la lecture de « Cyrus instrument » à « Nabuchodonosor démesuré », et serait proportionnellement coûteux en capital symbolique.

V. Cinq indicateurs à suivre à dix-huit mois

La grille babylonienne n’est pas un récit. C’est un protocole d’observation. Son utilité analytique tient à ce qu’elle permet de formuler des signaux concrets, assortis de seuils fixés à l’avance qu’il n’est pas permis de réviser rétrospectivement. Un indicateur dont on déplace le seuil après coup cesse d’avoir une valeur probante.

Le rapport La convergence des crises identifiait neuf boucles de rétroaction dans la configuration 2026, dont sept amplificatrices et aucune stabilisatrice. Trois sont actuellement activées, ce que les documents du Fonds monétaire international et du Global Financial Stability Report publiés à Washington cette semaine confirment : le choc énergétique et la prime géopolitique persistante sur le Brent, la transmission anticipée des tarifs effectifs à l’inflation sous-jacente américaine pour zéro virgule huit à un virgule quatre point en 2026 selon les estimations du Peterson Institute et de la Banque fédérale de réserve de New York, et la dégradation documentée des conditions de refinancement pour vingt-deux économies émergentes. Les quatre boucles latentes — recomposition asymétrique des chaînes de valeur, polarisation politique intérieure des grandes démocraties, fragilisation institutionnelle multilatérale, tension iconographique et religieuse internationale — peuvent, si elles s’activent conjointement, produire un saut qualitatif vers une polycrise pleinement déclarée.

Cinq indicateurs permettent de discriminer entre scénarios.

Premier indicateur — le taux tarifaire effectif américain. Franchissement durable du seuil de vingt-deux pour cent au quatrième trimestre 2026. Au-delà, l’effet récessif domine statistiquement l’effet d’extraction de rente, et le mécanisme d’extraction périphérique se retourne contre le centre. La littérature des modèles d’équilibre général permet de cadrer ce seuil, même si sa calibration reste débattue.

Deuxième indicateur — la géographie des défauts souverains sous pression OFAC. Trois restructurations simultanées, à dix-huit mois, dans la liste de pays combinant service de la dette supérieur à vingt-cinq pour cent des recettes, exposition aux sanctions secondaires et absence de ligne de swap avec la Réserve fédérale — Égypte, Pakistan, Sri Lanka, Tunisie, Liban, Argentine. Le seuil signale que le mécanisme multilatéral de restructuration s’efface devant la logique sanctionnaire unilatérale.

Troisième indicateur — les fractures internes à la base évangélique américaine. Suivre l’évolution trimestrielle des enquêtes du Public Religion Research Institute, spécifiquement la métrique d’adhésion au cadrage christianiste-nationaliste dans le segment évangélique blanc. Une chute de plus de cinq points entre 2025 et 2027 signalerait l’érosion du substrat iconographique, et par conséquent la perte progressive du dispositif d’allégeance publique.

Quatrième indicateur — le ratio des alignements bilatéraux versus des arrangements alternatifs. Mesurer le nombre de pays signant, sur une fenêtre glissante de douze mois, des accords bilatéraux d’alignement tarifaire post-2025 — Royaume-Uni en mai 2025, Japon en août 2025, Vietnam en octobre 2025 — par rapport au nombre de pays rejoignant des arrangements alternatifs (Cross-Border Interbank Payment System chinois, BRICS+, plateforme mBridge). Un ratio durablement inférieur à un à fin 2026 signalerait la défection systémique et l’amorce d’une recomposition des coalitions de discipline.

Cinquième indicateur — la trajectoire de l’encyclique Magnifica Humanitas. Annoncée pour fin 2026 sous le pontificat de Léon XIV, cette encyclique consacrée au travail et à la dignité à l’âge de l’intelligence artificielle constituerait un événement iconographique majeur si son contenu articulait explicitement un contre-cadrage au registre « Cyrus moderne ». Les précédents sont disponibles : Pacem in Terris (Jean XXIII, 1963) reconfigura le cadrage de la crise des missiles ; Laudato Si’ (François, 2015) reconfigura le débat climatique pré-COP21. L’étude de Mathieu Couttenier, Sophie Hatte, Lucile Laugerette et Tommaso Sonno publiée au CEPR en 2025 quantifie un effet pacificateur mesurable des discours pontificaux explicites dans les zones de forte densité ecclésiale, là où les déclarations équivalentes du Conseil de sécurité des Nations unies n’en produisent aucun. Une encyclique de contre-cadrage produirait un effet de délégitimation qui n’a pas d’équivalent dans les institutions internationales.

La méthode exige que les cinq seuils soient fixés avant observation, sans réajustement rétrospectif. La grille babylonienne ne peut valoir comme outil analytique que si elle accepte la possibilité d’être démentie.

VI. Ce que la grille change

Ce brief ne prétend pas que la configuration actuelle se réduit à son miroir babylonien. Il soutient qu’un analyste ou un décideur confronté à cette configuration tirera avantage à articuler, dans une seule grille, les quatre niveaux que les grilles existantes traitent séparément : l’extraction réticulaire, la fragilité des fondations matérielles, l’hypertrophie d’une souveraineté sans contre-pouvoir efficace, et la production iconographique comme test d’allégeance.

Les trajectoires d’empire antiques ne fournissent jamais de pronostic direct. Elles fournissent des questions. Où se logent précisément les pieds composites du dispositif actuel ? Quels acteurs ont intérêt à ce que la statue reste dressée, et lesquels ont intérêt à la déplacer ? Quel seuil de friction ferait basculer l’instrument d’extraction en facteur de coût pour le centre lui-même ? Ces questions sont opérationnelles pour une diplomatie européenne qui cherche à lire sans angoisse une puissance avec laquelle elle reste alliée mais qui a changé de régime politique, et pour des acteurs économiques qui doivent anticiper la probabilité que les infrastructures financières sur lesquelles ils reposent deviennent des leviers de contrainte.

Il ne s’agit pas de prédire la chute. Il s’agit de rendre mesurable ce que les lectures confessionnelles et les lectures strictement économiques laissent hors champ. C’est à ce prix qu’une analyse géopolitique conserve sa valeur propre : fournir les questions que personne d’autre n’est en mesure de poser.


Pour aller plus loin

Notes

Sources


  1. Interdépendance armée (weaponized interdependence) — mode de coercition par lequel les États exploitent l’asymétrie des dépendances produites par les réseaux économiques internationaux (paiements interbancaires, infrastructures financières, chaînes d’approvisionnement critiques). Concept théorisé par Henry Farrell et Abraham L. Newman, « Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion », International Security, vol. 44, n° 1, 2019. Les auteurs distinguent deux leviers : l’effet panoptique (contrôle informationnel sur les flux) et l’effet de goulot (exclusion ciblée via la centralité topologique). ↩︎

  2. Capital symbolique — forme d’autorité qu’un pouvoir accumule par la reconnaissance publique de sa légitimité, distincte du capital économique et du capital politique strict. Concept central développé par Pierre Bourdieu (Langage et pouvoir symbolique, Seuil, 2001 ; Sur l’État, Seuil, 2012). Giorgio Agamben en propose une lecture parallèle dans Le règne et la gloire (Seuil, 2008), qui montre que le pouvoir s’est toujours dédoublé entre regnum — gouvernement effectif — et gloria — manifestation rituelle. ↩︎

  3. Cycles hégémoniques — courant d’analyse qui étudie la trajectoire longue des puissances dominantes : conditions de leur ascension, signaux de leur déclin, modalités de leur remplacement. Les trois jalons principaux : Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers (Random House, 1987), qui théorise le imperial overstretch ; Charles Kindleberger, The World in Depression 1929-1939 (University of California Press, 1973), qui identifie les cinq biens publics qu’un hégémon doit fournir au système ; Giovanni Arrighi, The Long Twentieth Century (Verso, 1994), qui caractérise les quatre cycles systémiques d’accumulation du capitalisme moderne. ↩︎