Eric Gabin Kilama | Mars 2026
1. L’échange — cinq jours, trois camps
Le 25 mars 2026, Jostein Hauge, économiste de l’université de Cambridge spécialiste de politique industrielle, ouvre les hostilités sur X : « La Banque mondiale a reconnu que sa guerre de plusieurs décennies contre la politique industrielle était erronée — ses anciens conseils ont la valeur d’une disquette. »1 Le World Development Report 2025 de la Banque mondiale, consacré à la revitalisation du secteur manufacturier, avait effectivement enterré l’hostilité historique de l’institution envers l’intervention étatique — sans formuler d’excuses pour les décennies de conditionnalité qui avaient imposé le contraire.
Le lendemain, Jason Hickel — anthropologue économique à l’Université autonome de Barcelone, figure intellectuelle de la décroissance, polémiste méthodique — publie ce qui ressemble à un acte d’accusation : « Nous compilons des preuves sur les préjudices extraordinaires causés par les programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale dans le Sud global depuis les années 1980. Le bilan empirique est dévastateur. » L’article, cosigné avec Salmaan Keshavjee (Harvard Medical School), Luke Burkett et Eugene Richardson, s’intitule « Structural adjustment: damages, reparations and pathways to nonrecurrence » et paraît dans BMJ Global Health2. Le titre dit tout : il ne s’agit pas d’évaluer l’efficacité d’un instrument de politique économique. Il s’agit de constituer un dossier à charge, de chiffrer les dommages et de réclamer des réparations. Le vocabulaire est celui du droit international, pas celui de l’économétrie. Et le journal est un journal médical, pas un journal d’économie — un choix de terrain qui détermine la suite.
Le même jour, Thomas Piketty relaie sur X une étude du World Inequality Lab signée Paula Druschke et Gonzalo Nievas (WIL 2026/06) : « 70 % des fonds de la Banque mondiale et du FMI alloués aux pays alignés sur le G7 »3. La convergence inscrit la critique de l’ajustement structurel dans un cadre plus large — celui de la géopolitique du financement multilatéral.
La première riposte arrive dès le 27 mars. Tibor Rutar, sociologue à l’Université de Maribor, publie sur son Substack Political Economy, Stats, and Society une dissection technique de l’article : « Looking under the hood of Hickel’s new broadside against neoliberalism »4. Rutar n’est pas un inconnu dans ce duel — il a publié en 2024 une critique peer-reviewed de Sullivan et Hickel sur capitalisme et pauvreté dans la Sociological Review. C’est un adversaire intellectuel établi, pas un commentateur d’occasion.
Rutar ne défend pas l’ajustement structurel. Il démonte la mécanique probatoire de Hickel pièce par pièce. Le post hoc ergo propter hoc des graphiques temporels. L’oscillation entre « associations » dans le texte et « impacts » dans le résumé. La citation sélective — sur le Kenya, Hickel cite une étude de 2005 pour affirmer que les PAS ont « exacerbé » la transmission du VIH/SIDA, alors que la source conclut littéralement : « there is currently no single study capable of demonstrating a causal link between adjustment policies and exposure to HIV/AIDS »5. Et surtout, Rutar produit sa propre contre-estimation : event study à la Sun-Abraham et DiD synthétique. Résultat : « I find nothing as far as health, incomes of the poor, or corruption are concerned »6. Sa conclusion est la plus honnête de tout le débat : « Either reject all of them as observational slop or be accepting of the good ones on both sides. »
Le deuxième front s’ouvre dans les heures qui suivent. Vincent Geloso, économiste à George Mason University, compile sur X un thread d’études empiriques démontrant les effets positifs de la libéralisation économique sur la croissance et les niveaux de vie7. Ce n’est pas une critique de Hickel — c’est une contre-bibliographie. Geloso ne produit pas d’analyse originale ; il fournit les munitions.
Le 30 mars, Jack Salmon, chercheur au Mercatus Center (George Mason), publie la synthèse de ce courant : « Why the Case Against Economic Freedom Doesn’t Hold Up: What Hickel Gets Wrong About Capitalism and Poverty »8. L’argument est corrélationnel : les pays les plus libres économiquement ont des revenus 6,2 fois plus élevés, une pauvreté 25 fois plus faible, une espérance de vie 17 ans plus longue. Salmon cite le travail de Geloso utilisant les données de luminosité nocturne pour estimer des gains de 18 à 25 % après dix ans de libéralisation. C’est un argumentaire sérieux mais idéologique — il ne parle pas d’ajustement structurel spécifiquement, mais de « liberté économique » en général. La confusion entre les deux est une erreur de catégorie que Salmon ne commet pas explicitement mais qu’il encourage implicitement.
La défense arrive le même jour, à 13h21 UTC. Hickel publie un long thread sur X dont les arguments méritent restitution, parce qu’ils sont plus subtils que ce que le format laisse habituellement attendre9.
Premier argument : « Ce n’est pas un article de recherche. » L’article est un analysis article selon les directives du BMJ Global Health, dont le mandat est de « discuter des questions d’actualité ». Il n’a jamais prétendu mener une évaluation statistique originale.
Deuxième argument : les études causales existent. Hickel cite une série de travaux qui entreprennent effectivement d’évaluer l’effet causal — sur la pauvreté (Stubbs et al., Review of International Political Economy), sur la santé des enfants (International Journal of Epidemiology), sur la mortalité néonatale (Social Science & Medicine). Le problème n’est pas que la littérature causale n’existe pas ; c’est qu’elle est éparse, fragmentaire, et que personne ne l’a systématisée10.
Troisième argument : les graphiques sont des illustrations, pas des preuves. Quatrième : 1980 comme point de départ est la convention de la littérature (Chang, Pollin, Weisbrot, Baker, Rosnick). Cinquième, le plus contestable : sur l’Inde en 1981, Hickel parle de « conditionnalité maison » — une lecture défendable mais élastique. Sixième, le plus révélateur : sur le Kenya, Hickel affirme que « même en retirant le VIH, la mortalité infantile est croissante après 1986 par rapport à la tendance pré-SAP », citant des travaux de l’IRD et du CERDI11. Et de conclure : « Les émeutes du FMI étaient littéralement appelées ainsi. Les gens ne sèment pas le désordre sans raison. »
2. Trois camps, un silence
Ce qui frappe dans cet échange n’est pas la violence des désaccords — c’est la topologie du débat. Trois camps se dessinent, et leur composition disciplinaire est plus instructive que leurs arguments.
Le camp Hickel rassemble des anthropologues, des médecins, des spécialistes d’économie politique et des hétérodoxes. L’article est publié dans un journal médical. Keshavjee est professeur à Harvard Medical School. La revendication de réparations relève du droit international. Piketty et le World Inequality Lab apportent l’appareil statistique descriptif. Hauge, depuis Cambridge, fournit la dimension industrielle. C’est un camp interdisciplinaire, politiquement engagé, méthodologiquement hétérogène — et qui ne revendique pas le terrain de la preuve causale tout en en empruntant le vocabulaire.
Le camp critique est hétérogène, et c’est important. Geloso et Salmon sont à George Mason University, le second au Mercatus Center — un écosystème intellectuel libertarien dont les références implicites sont la Mont Pelerin Society et le Heritage Foundation. Leur argument n’est pas que l’ajustement structurel a réussi — c’est que la libéralisation économique en général améliore les conditions de vie, et que Hickel confond la critique d’un instrument spécifique avec le rejet d’un paradigme. Rutar occupe une position distincte : sociologue à l’Université de Maribor, social-démocrate déclaré, il n’a rien d’un libertarien. Sa critique est purement méthodologique — il est le seul à produire une contre-estimation (event study à la Sun-Abraham, DiD synthétique) plutôt qu’une contre-corrélation. C’est la voix la plus honnête du débat. Mais le camp libertarien a un problème de crédibilité symétrique à celui de Hickel : défendre la « liberté économique » n’est pas la même chose que défendre les programmes d’ajustement structurel du FMI, qui imposaient des réformes par la conditionnalité — c’est-à-dire par la contrainte.
Les silencieux sont le phénomène le plus significatif. William Easterly a publié le papier de référence sur ce sujet exact — « What did structural adjustment adjust? » (Journal of Development Economics, 2005)12. Aucune réaction. Axel Dreher a étudié les effets des programmes FMI sur la croissance avec une rigueur méthodologique que personne dans le débat n’atteint (World Development, 2006)13. Silence. Alexandros Kentikelenis et Thomas Stubbs ont publié en 2023 A Thousand Cuts: Social Protection in the Age of Austerity (Oxford University Press), le travail quantitatif le plus rigoureux sur la conditionnalité du FMI et ses effets sociaux14. Leur cadre conceptuel — quatre canaux par lesquels les PAS affectent la santé — est cité par Hickel. Silence. Le Bureau indépendant d’évaluation (IEO) du FMI, dont les propres rapports valident une partie substantielle des critiques de Hickel, n’a produit aucun commentaire. Et surtout : aucun chercheur du Sud global — ni l’AERC (Nairobi), ni le CERDI (Clermont-Ferrand), ni l’ASE (Cotonou), ni aucune institution africaine dont les populations ont vécu les programmes — n’est entré dans l’échange.
Pourquoi ? Trois hypothèses, non exclusives. Premièrement, Hickel a publié dans BMJ Global Health — un journal médical, pas un journal d’économie. Le papier se présente explicitement comme « not a research article ». Les économistes du développement n’y voient rien à quoi répondre selon les normes de leur discipline. Deuxièmement, le cadrage en termes de « réparations » est juridique, pas empirique — les économistes n’ont pas d’outil pour ce terrain. Troisièmement, et c’est l’hypothèse la plus dérangeante : l’ajustement structurel est un sujet épuisé dans la discipline. Les économistes du développement post-2000 travaillent sur les essais randomisés, les expériences naturelles, la croissance endogène — pas sur la conditionnalité FMI des années 1980. Le sujet est considéré comme réglé, non par la preuve, mais par le désintérêt.
Le résultat est une controverse sociologiquement déformée : un anthropologue engagé débat avec des libertariens, pendant que les spécialistes regardent ailleurs. Le public en tire des conclusions sur le fond à partir d’un échange qui ne représente ni le meilleur de la critique ni le meilleur de la défense.
3. Ce que la littérature apporte — et ce que le débat ignore
Il faut prendre les critiques de Rutar au sérieux, parce qu’elles sont méthodologiquement fondées et intellectuellement honnêtes — deux qualités rares dans ce débat. Mais il faut aussi aller au-delà.
La littérature académique dit plus que ce que Hickel et ses critiques ne le laissent entendre. Easterly (JDE, 2005) ne trouvait aucune relation significative entre programmes du FMI et croissance12. Vreeland (2003) identifiait un effet négatif après correction du biais de sélection par la méthode de Heckman15. Dreher (2006) introduisait une distinction cruciale : le montant du prêt a un effet positif, mais la conditionnalité a un effet négatif ou nul — les deux se compensent13. Stubbs et al. (Social Science & Medicine, 2022) montraient que les conditions structurelles augmentent la pauvreté, tandis que la stabilisation macroéconomique n’a pas d’impact significatif16. Apeti (Economics of Transition, 2025) trouvait des résultats mixtes sur la relation entre conditionnalité et réformes effectives17.
Le travail de Kentikelenis et Stubbs mérite une place à part. Leur cadre conceptuel identifié quatre canaux par lesquels les PAS affectent la santé : réduction des dépenses publiques, libéralisation du marché du travail, privatisation des services, dévaluation monétaire14. Leur livre A Thousand Cuts (2023) documente systématiquement l’écart entre la rhétorique du FMI (« nous avons changé ») et la pratique (les conditions structurelles persistent sous d’autres noms). C’est le travail qui devrait être au centre de ce débat — et qui en est absent.
L’étude de Druschke et Nievas (WIL 2026/06) ajoute une dimension géopolitique rarement quantifiée : 67 à 70 % des fonds du FMI et de la Banque mondiale sont allés à des pays alignés sur le G73. Ce chiffre ne dit rien sur l’efficacité des programmes, mais il dit tout sur leur fonction politique.
La dimension institutionnelle est la plus ironique de toutes. Le FMI dispose d’un IEO dont les propres rapports valident une partie des critiques. En 2007, l’IEO concluait que les conditions structurelles « empiétaient sur la souveraineté nationale » et que leur « lien avec la résolution des crises était ténu »18. En 2018, un nouveau rapport observait que « le rendement en termes de croissance des réformes structurelles est souvent surestimé dans les programmes »19. En 2009, le FMI a formellement aboli les critères de performance structurels — un aveu implicite que l’instrument était défaillant. La revue de la conditionnalité achevée en 2025 a été qualifiée par le Bretton Woods Project de « test of reform or repeat »20.
L’ironie : l’institution a partiellement validé les critiques, mais ne peut pas en tirer les conclusions logiques. Dommages impliquent responsabilité, responsabilité implique dette, dette implique réparations. Le FMI ne peut même pas discuter le premier maillon sans mettre en péril sa légitimité.
4. Le piège épistémologique — pourquoi personne ne tranche
Quatre pièges structurent cette impasse, et aucun ne sera résolu par un thread sur X.
Le piège causal. Hickel produit des associations. Ses critiques exigent des preuves causales. Les deux positions sont cohérentes dans leur propre cadre, et aucune ne peut convaincre l’autre. Le débat est structuré pour être insoluble — non par manque de rigueur des participants, mais parce que l’objet étudié résiste aux méthodes disponibles.
Le piège temporel. Les PAS sont des traitements diffus — trois à dix ans, multi-instruments, chaque pays recevant un cocktail différent. Les méthodes d’évaluation d’impact (DiD, contrôle synthétique, event study) ont été conçues pour des traitements ponctuels. L’inadéquation est méthodologique, pas idéologique. Mais les outils pour la surmonter existent : DiD à adoption échelonnée (Callaway et Sant’Anna 2021, Sun et Abraham 2021, de Chaisemartin et d’Haultfœuille 2020), contrôle synthétique étendu (Arkhangelsky et al. 2021). Ils n’ont jamais été appliqués systématiquement à l’ensemble des programmes du FMI. Rutar l’a fait sur un sous-ensemble limité. Personne ne l’a fait à l’échelle requise.
Le piège institutionnel. Le FMI ne peut pas reconnaître sa responsabilité sans mettre en cause sa légitimité. Hickel tire les conclusions logiques — réparations, non-répétition — mais sans la base probante qui les rendrait juridiquement opérantes. L’impasse est structurelle : celui qui a les données ne peut pas conclure, et celui qui conclut n’a pas les données.
Le piège disciplinaire. C’est le piège que ce débat révèle et que la version précédente de cette note ne nommait pas. Les économistes du développement ont quitté le terrain de l’évaluation macro des programmes du FMI pour celui des essais randomisés et des expériences naturelles à l’échelle micro. La révolution credibility a produit des résultats remarquables sur l’éducation, la santé, les transferts — mais elle a abandonné les grandes questions de politique structurelle. Évaluer l’effet causal de six cents programmes d’ajustement sur quarante ans n’est pas un essai randomisé. C’est un programme de recherche entier, et personne ne le finance parce que les résultats sont politiquement dangereux pour tout le monde : pour le FMI si les dommages sont confirmés, pour les critiques si les résultats sont nuls.
Ma proposition est simple. Le G7, sous présidence française en 2026, devrait financer un programme de recherche pluriannuel, indépendant du FMI, mobilisant les méthodes causales contemporaines sur l’ensemble des programmes depuis 1980. Les données existent — lettres d’intention, conditions de performance, revues de programme, indicateurs de suivi — et elles sont largement numérisées. L’accès devrait être public et les résultats publiés sans clearance institutionnelle. Le coût serait marginal (quelques millions d’euros). Un tel programme devrait impérativement associer comme co-investigateurs principaux les institutions de recherche du Sud — l’AERC (Nairobi), l’ASE (Cotonou), le CERDI (Clermont-Ferrand), le GIGA (Hambourg) — parce que la crédibilité d’une évaluation des PAS en Afrique dépend aussi de qui la conduit.
Il y a une raison personnelle pour laquelle ce débat me concerne directement. Hickel, dans sa défense du cas kényan, cite des travaux de l’IRD et du CERDI — le Centre d’études et de recherches sur le développement international de Clermont-Ferrand. Le CERDI est l’institution où j’ai fait ma thèse. La mesure d’impact des politiques de développement — évaluer si une intervention a causé un changement plutôt que simplement coïncidé avec lui — est littéralement notre métier. Quand Hickel invoque le CERDI pour défendre une conclusion que la méthode CERDI n’autoriserait pas, il y a un problème. Et quand les critiques de Hickel exigent un standard de preuve que quarante ans de recherche n’ont pas produit, il y a un autre problème. Les deux problèmes sont liés, et c’est précisément pourquoi il faut les résoudre — par la recherche, pas par le débat sur Twitter.
5. Verdict
Ce débat est plus intéressant qu’un exercice de fact-checking — il révèle une triple faille : dans notre base probante, dans nos institutions, et dans la sociologie de nos disciplines.
Hickel a raison sur le diagnostic. Les PAS ont causé des souffrances — les émeutes du FMI n’étaient pas des hallucinations collectives, les coupes dans les dépenses de santé n’étaient pas sans conséquences, le Kenya en février 2026 négocie un nouveau programme avec le même FMI quelques mois après que la Gen Z ait pris d’assaut le Parlement pour rejeter le précédent21. L’IEO du FMI le reconnaît. Mais Hickel a tort sur la méthode : son article ne démontre pas ce que son titre implique. Les graphiques sont suggestifs, pas probants. Les citations sont sélectives. L’oscillation entre association et causalité mine un réquisitoire qui aurait pu être dévastateur s’il avait été construit sur des bases plus solides.
Le camp critique a raison sur la méthode — Rutar en particulier. Mais exiger un standard de preuve que personne n’a jamais atteint — y compris les défenseurs de l’ajustement structurel — revient à protéger le statu quo par l’épistémologie. Et le glissement de Salmon et Geloso entre « libéralisation » et « ajustement structurel » est une erreur de catégorie : montrer que la liberté économique corrèle avec la prospérité ne dit rien sur l’efficacité d’un mécanisme de conditionnalité imposé de l’extérieur à des pays en crise. Le FMI n’offrait pas la liberté économique — il l’imposait sous contrainte, à des conditions dictées à Washington, dans un contexte de crise de la dette. Comparer les outcomes des pays « libres » avec ceux des pays « non-libres » sans corriger pour ce mécanisme, c’est le même post hoc que Rutar reproche à Hickel.
Le FMI a raison de reconnaître les erreurs passées. Mais la mission à Nairobi en février 2026 propose un nouveau programme au même pays qui a rejeté le précédent dans la rue. Le cadrage de Hickel en termes de « réparations » et la création du Sevilla Borrower’s Forum en marge de la FfD4 en juillet 2025 — premier espace de coordination autonome des pays emprunteurs, avec secrétariat onusien — montrent que le vocabulaire juridique est en train de devenir un outil de négociation22.
Les silencieux ont le plus tort de tous. Une asymétrie fondamentale traverse ce débat et personne ne la nomme : le fardeau de la preuve. Le FMI a imposé six cents programmes sans démonstration causale préalable de leur efficacité. Exiger que les critiques fournissent cette preuve pour contester les dommages revient à inverser la charge — l’institution qui a agi devrait porter le fardeau de justifier ses actes, pas ceux qui en contestent les effets. L’absence de preuve de dommage n’est pas la preuve d’absence de dommage. Et le fait que les économistes les mieux équipés pour trancher — ceux qui maîtrisent les méthodes causales, qui ont accès aux données, qui publient dans les journaux que les institutions lisent — aient choisi de ne pas jouer est le symptôme le plus grave révélé par cette controverse.
Il y a deux questions distinctes que tout le monde confond. Première question : les PAS ont-ils causé du mal ? C’est une question empirique, et la réponse honnête est : probablement oui, mais nous ne le savons pas avec la rigueur que nos méthodes permettraient d’atteindre. Deuxième question : la conditionnalité est-elle justifiable ? C’est une question normative, et elle ne dépend pas entièrement de la première. Même si les PAS n’avaient causé aucun dommage mesurable, la question de la légitimité d’une institution qui impose des réformes économiques à des pays souverains en échange de liquidités resterait entière.
Le vrai scandale de cette controverse n’est pas que Hickel ait tort sur la méthode, ni que les libertariens confondent liberté et contrainte — c’est que personne n’ait mené la recherche causale rigoureuse que six cents programmes et quarante ans de données rendraient possible. Les données existent. Les méthodes existent. L’enjeu politique est immense. Et en 2026, un anthropologue débat avec des sociologues et des think tanks libertariens sur Twitter pendant que les économistes du développement regardent ailleurs. C’est une faillite collective — des institutions qui n’ont pas voulu savoir, des chercheurs qui ont changé de sujet, et des militants qui ont comblé le vide avec du plaidoyer. Il est temps de mesurer.
Hauge J., post sur X (@haugejostein), 25 mars 2026. La référence est au World Development Report 2025 de la Banque mondiale. ↩︎
Hickel J., Keshavjee S., Burkett L. et Richardson E., « Structural adjustment: damages, reparations and pathways to nonrecurrence », BMJ Global Health, 2026. ↩︎
Druschke P. et Nievas G., « The geopolitics of multilatéral lending: G7 alignment and the allocation of World Bank and IMF funds », World Inequality Lab Working Paper 2026/06. ↩︎ ↩︎
Rutar T., « Looking under the hood of Hickel’s new broadside against neoliberalism », Political Economy, Stats, and Society (Substack), 27 mars 2026. ↩︎
Source citée par Rutar, étude de 2005 sur le Kenya : « there is currently no single study capable of demonstrating a causal link between adjustment policies and exposure to HIV/AIDS ». ↩︎
Rutar T., op. cit. Citation exacte : « Either reject all of them as observational slop or be accepting of the good ones on both sides. » ↩︎
Geloso V., thread sur X (@VincentGeloso), ~27-28 mars 2026. Thread bibliographique compilant des études empiriques sur la libéralisation économique. Geloso est économiste à George Mason University, auteur de travaux utilisant les données de luminosité nocturne pour estimer les effets de la liberté économique. ↩︎
Salmon J., « Why the Case Against Economic Freedom Doesn’t Hold Up: What Hickel Gets Wrong About Capitalism and Poverty », The Unseen and the Unsaid (Substack), 30 mars 2026. Salmon est Research Fellow au Mercatus Center, George Mason University. ↩︎
Hickel J., thread sur X (@jasonhickel), 30 mars 2026, 13h21 UTC. ↩︎
Les études citées par Hickel incluent : Stubbs T. et al., « The impact of IMF conditionality on poverty and inequality », Review of International Political Economy ; Thomson M. et al., « The effects of IMF structural adjustment programs on child health outcomes », International Journal of Epidemiology ; Forster T. et al., « IMF conditionality and neonatal mortality », Social Science & Medicine. ↩︎
Hickel cite des travaux de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et du Centre d’études et de recherches sur le développement international (CERDI, Université Clermont Auvergne). ↩︎
Easterly W., « What did structural adjustment adjust? The association of policies and growth with repeated IMF and World Bank adjustment loans », Journal of Development Economics, vol. 76, n° 1, 2005, pp. 1-22. ↩︎ ↩︎
Dreher A., « IMF and economic growth: The effects of programs, loans, and compliance with conditionality », World Development, vol. 34, n° 5, 2006, pp. 769-788. ↩︎ ↩︎
Kentikelenis A. et Stubbs T., A Thousand Cuts: Social Protection in the Age of Austerity, Oxford University Press, 2023. Le cadre conceptuel à quatre canaux est développé dans Kentikelenis A., « Structural adjustment and health: A conceptual framework and évidence on pathways », Social Science & Medicine, vol. 187, 2017, pp. 296-305. Voir aussi Kentikelenis A., Stubbs T. et King L., « IMF conditionality and development policy space, 1985-2014 », Review of International Political Economy, vol. 23, n° 4, 2016, pp. 543-582. ↩︎ ↩︎
Vreeland J.R., The IMF and Economic Development, Cambridge University Press, 2003. ↩︎
Stubbs T. et al., « Structural adjustment, structural conditions and health outcomes », Social Science & Medicine, 2022. ↩︎
Apeti M.E., « Does IMF conditionality promote structural reforms? », Economics of Transition and Institutional Changé, 2025. ↩︎
Independent Evaluation Office (IEO) of the IMF, « Structural Conditionality in IMF-Supported Programs », 2007. ↩︎
IEO, « Structural Conditionality in IMF-Supported Programs — Evaluation Update », 2018. Citation exacte : « The growth payoff of structural reforms has often been overestimated in programs. » ↩︎
Bretton Woods Project, « IMF Conditionality Review 2025: A Test of Reform or Repeat », 2025. ↩︎
L’ancien programme FMI du Kenya (3,6 milliards de dollars) a expiré ; la mission de février 2026 visait à négocier un programme successeur. Les manifestations de la Gen Z de juin-juillet 2024 — la plus grande mobilisation de l’histoire du Kenya, le Parlement pris d’assaut — avaient conduit le président Ruto à retirer un Finance Bill directement lié aux exigences du FMI. ↩︎
Le Sevilla Borrower’s Forum a été créé en marge de la quatrième conférence internationale sur le financement du développement (FfD4), tenue à Séville du 30 juin au 3 juillet 2025, avec un secrétariat hébergé par les Nations unies. ↩︎