Policy · Note analytique

Haïti deux ans après : la mission kényane, les mercenaires et l'impasse qui se confirme

| Note analytique | 8 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

Depuis notre analyse de mars 2024 sur les limites structurelles de la mission de sécurité kényane en Haïti, les développements sur le terrain ont confirmé, point par point, le diagnostic initial. Les 1 100 policiers kényans n'ont pas sauvé Haïti. La Mission multinationale d'appui à la sécurité (MMAS) a produit des résultats marginaux face à une crise qui a continué de s'aggraver.

Introduction

Depuis notre analyse de mars 2024 sur les limites structurelles de la mission de sécurité kényane en Haïti, les développements sur le terrain ont confirmé, point par point, le diagnostic initial. Les 1 100 policiers kényans n’ont pas sauvé Haïti. La Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) a produit des résultats marginaux face à une crise qui a continué de s’aggraver. Le gouvernement haïtien, face à l’échec de la mission internationale, a franchi un seuil en recourant à des contractuels militaires privés. Cette note actualise l’analyse à la lumière de deux années d’opérations et tire les implications pour la suite.

1. Le bilan opérationnel de la MMAS : des résultats très en deçà des attentes

Un effectif qui n’a jamais atteint la masse critique

Le déploiement de la MMAS, entamé en juin 2024, a souffert dès le départ d’un sous-dimensionnement chronique. Le contingent kényan — environ 1 000 policiers effectivement déployés — a été renforcé par des contributions modestes des Bahamas, de la Jamaïque, d’Antigua-et-Barbuda et du Bangladesh, portant l’effectif total à environ 2 500 personnels au premier trimestre 2026. Ce chiffre reste très inférieur aux 5 000 à 8 000 personnels que les experts estimaient nécessaires pour une mission crédible.

À titre de comparaison, la MINUSTAH a compté jusqu’à 12 000 militaires et policiers pendant treize ans sans parvenir à démanteler les structures criminelles. La MMAS opère avec un cinquième de ces effectifs face à un ennemi considérablement plus puissant et mieux organisé qu’en 2004.

Des opérations limitées à des zones restreintes

Les forces de la MMAS ont mené des opérations dans plusieurs quartiers de Port-au-Prince, obtenant des succès ponctuels — sécurisation temporaire de certains axes routiers, protection du périmètre de l’aéroport international, escortes de convois humanitaires. Mais ces gains n’ont pas été consolidés. Les gangs, organisés en coalition sous la bannière « Viv Ansanm », contrôlent toujours plus de 85 % de la capitale et ont étendu leur emprise à des villes secondaires comme Gonaïves et Cap-Haïtien.

La barrière linguistique que nous signalions en 2024 s’est avérée un obstacle opérationnel majeur. L’incapacité des contingents anglophones à communiquer directement avec la population en créole haïtien ou en français a compromis la collecte de renseignements humains et alimenté une méfiance mutuelle entre les forces internationales et les habitants des quartiers où elles opèrent. Des incidents de communication ayant conduit à des situations de tension avec des civils ont été rapportés par des organisations humanitaires présentes sur le terrain.

Le recours aux mercenaires : un aveu d’échec

Le développement le plus significatif — et le plus préoccupant — est la décision du gouvernement haïtien de recruter des contractuels militaires privés pour compenser les insuffisances de la MMAS. Des entreprises de sécurité privées, dont certaines emploient d’anciens militaires latino-américains et d’Europe de l’Est, ont été engagées pour des opérations de sécurisation et de renseignement.

Ce recours aux mercenaires soulève des questions fondamentales de droit international et de redevabilité. Contrairement aux forces d’une mission mandatée par l’ONU, les contractuels privés n’opèrent pas sous un cadre juridique clair en matière de respect du droit humanitaire et des droits de l’homme. L’expérience d’autres théâtres — l’Irak avec Blackwater, la Libye avec le groupe Wagner, le Mozambique avec le Dyck Advisory Group — montre que l’emploi de forces privées dans des contextes de conflit interne génère systématiquement des abus, une opacité des opérations et une érosion de la souveraineté de l’État employeur (Avant, 2005).

2. L’aggravation de la crise humanitaire et économique

Une violence qui ne faiblit pas

Les données compilées par ACLED et le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti indiquent que le niveau de violence en 2025-2026 n’a pas diminué de manière significative par rapport à 2024. Les enlèvements, les assassinats ciblés et les violences sexuelles restent à des niveaux alarmants. Le nombre de personnes déplacées internes a dépassé 700 000 au début de 2026, contre environ 362 000 au moment de notre analyse initiale (OIM, mars 2024) — un quasi-doublement en deux ans.

Les gangs ont perfectionné leur modèle de gouvernance parallèle, mettant en place des systèmes de taxation, de résolution de conflits et de distribution de services de base dans les territoires qu’ils contrôlent. Cette « gouvernance criminelle » — documentée par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime — rend le démantèlement des gangs d’autant plus complexe que leur emprise repose désormais sur une économie politique structurée et non plus seulement sur la violence brute.

Un effondrement économique qui s’accélère

L’économie haïtienne a poursuivi sa contraction en 2025, avec un recul estimé du PIB de 3 %. Les recettes fiscales, déjà parmi les plus faibles au monde, ont encore diminué. L’inflation a atteint 35 % en glissement annuel, rendant les produits de première nécessité inaccessibles pour une part croissante de la population. Les transferts de la diaspora — environ 4 milliards de dollars par an — constituent désormais la quasi-totalité des entrées de devises, l’aide internationale étant en déclin et les exportations pratiquement inexistantes.

Le Programme alimentaire mondial estimé que plus de 5 millions d’Haïtiens — près de la moitié de la population — souffrent d’insécurité alimentaire aiguë, dont 1,6 million au stade d’urgence (IPC phase 4). La malnutrition infantile atteint des niveaux critiques dans les zones contrôlées par les gangs, où l’accès humanitaire est sévèrement restreint.

3. Ce que les deux années écoulées confirment

La sécurité ne peut être traitée isolément

Le diagnostic que nous posions en 2024 — selon lequel une approche exclusivement sécuritaire est vouée à l’échec en l’absence de réformes structurelles de la gouvernance et de l’économie — est désormais amplement validé par les faits. La MMAS n’a pas échoué par incompétence de ses personnels, mais parce que le cadre de la mission ne correspondait pas à la nature du problème. On ne résout pas une crise de gouvernance criminelle avec un contingent de police sous-dimensionné et dépourvu de mandat coercitif.

L’absence de pays francophones reste une lacune critique

Aucun pays francophone n’a rejoint la coalition depuis 2024. La France a maintenu sa position de retrait opérationnel, se limitant à l’initiative mémorielle sur la dette de 1825. Le Rwanda, le Sénégal et le Bénin — qui auraient pu apporter compétence linguistique, expérience opérationnelle et proximité culturelle — n’ont pas été mobilisés. Cette lacune, qui semblait secondaire aux yeux des architectes de la mission, s’est révélée structurante.

Le multilatéralisme sécuritaire est en crise

L’incapacité à monter une mission de taille adéquate pour Haïti reflète une crise plus large du multilatéralisme sécuritaire. Les États-Unis, sous l’administration Trump, ont réduit leur contribution financière à la MMAS et montré peu d’intérêt pour une transformation de la mission en opération de maintien de la paix sous chapitre VII. Le Conseil de sécurité, paralysé par les divisions entre ses membres permanents, n’a pas été en mesure de renforcer le mandat. Les contributeurs de troupes potentiels — en particulier les pays africains et latino-américains disposant d’expérience en maintien de la paix — n’ont pas été incités financièrement à participer.

4. Pistes pour sortir de l’impasse

Transformer la MMAS en opération de maintien de la paix sous chapitre VII

La solution la plus directe — et la plus difficile politiquement — reste la transformation de la MMAS en une opération de maintien de la paix de l’ONU sous chapitre VII, avec un effectif de 8 000 à 10 000 personnels, des capacités de renseignement et un volet judiciaire intégré. Cette transformation nécessite un vote du Conseil de sécurité que l’administration américaine actuelle ne soutient pas. L’Union européenne, la France et le Canada devraient néanmoins plaider activement pour cette option, qui reste la seule à même de fournir le cadre juridique, les ressources et la durabilité nécessaires.

Créer un mécanisme judiciaire international pour Haïti

L’impunité des chefs de gangs et de leurs soutiens politiques et économiques est le principal obstacle à la stabilisation. Un mécanisme judiciaire international — inspiré de la CICIG au Guatemala ou du Tribunal spécial pour le Liban — permettrait de poursuivre les responsables dans des juridictions situées en dehors d’Haïti, contournant ainsi le système judiciaire national paralysé. Ce mécanisme devrait cibler non seulement les chefs de gangs mais aussi les élites économiques et politiques qui financent et protègent les organisations criminelles.

Investir dans la gouvernance et l’économie en parallèle de la sécurité

Il est temps d’abandonner le séquençage « sécurité d’abord, développement ensuite » qui a guidé l’action internationale depuis deux décennies. Les investissements dans la gouvernance — système judiciaire, administration fiscale, services publics de base — et dans l’économie — zones franches, agriculture, infrastructure — doivent être lancés simultanément aux opérations de sécurité, y compris dans les zones partiellement contrôlées par les gangs. L’expérience de la Colombie dans les zones de consolidation territoriale offre un modèle de développement en zone de conflit qui mérite d’être étudié.

Mobiliser la diaspora comme acteur stratégique

La diaspora haïtienne reste le principal atout inexploité. Au-delà des transferts de fonds, qui représentent plus de 30 % du PIB, la diaspora dispose d’un capital humain — médecins, ingénieurs, juristes, entrepreneurs — dont Haïti a un besoin vital. Un programme structuré de mobilisation de la diaspora, avec des incitations fiscales, des garanties de sécurité et un cadre institutionnel clair, pourrait transformer cette ressource latente en moteur de reconstruction.

Conclusion

Deux ans après le déploiement de la MMAS, Haïti est dans une situation pire qu’en 2024. La mission kényane n’a pas échoué faute de courage ou de compétence de ses personnels, mais parce qu’elle a été conçue pour un problème qui n’est pas celui d’Haïti. Le pays n’a pas besoin d’un supplément de police internationale ; il a besoin d’une refondation de sa gouvernance, de son économie et de son contrat social. Tant que la communauté internationale persistera à traiter les symptômes — la violence des gangs — sans s’attaquer aux causes — la gouvernance criminalisée, la concentration économique, l’exclusion sociale —, les missions se succéderont et échoueront. Le coût de l’inaction est mesurable en vies humaines : chaque mois de retard dans la mise en place d’une réponse adéquate se traduit par des centaines de morts, des milliers de déplacés et l’enracinement d’un système criminel de plus en plus difficile à démanteler.


Publié sur erickilama.com. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur.

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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