Introduction
En septembre 2024, cette note identifiait trois conditions minimales pour une réforme ambitieuse de l’architecture financière internationale : un Nouvel objectif collectif quantifié (NCQG) opérationnel, des contributions déterminées au niveau national (CDN) adossées à des plans de financement, et une Feuille de route du G20 assortie de mécanismes de redevabilité. Dix-huit mois plus tard, le bilan est contrasté. La COP29 de Bakou a produit un NCQG chiffré, le G20 sous présidence brésilienne a avancé sur la taxation internationale, mais la mise en œuvre reste largement en deçà des ambitions affichées. Surtout, le contexte géopolitique s’est durci, rendant la coopération multilatérale plus difficile que jamais. Cette note actualise le diagnostic à la lumière de FfD4 Séville (juin-juillet 2025), dont le Sevilla Commitment pose un cadre ambitieux mais dont la mise en œuvre reste incertaine, et à l’approche des rendez-vous de 2026 : Spring Meetings FMI/Banque mondiale et G7 Évian.
Le NCQG de Bakou : un chiffre, pas encore un mécanisme
La COP29 de Bakou, en novembre 2024, a adopté un NCQG fixant un objectif de 300 milliards de dollars par an d’ici 2035 de la part des pays développés pour le financement climatique des pays en développement. Le texte de décision mentionne également une aspiration à mobiliser 1 300 milliards de dollars par an « de toutes sources » — publiques, privées, bilatérales et multilatérales —, mais ce chiffre plus élevé n’est pas un engagement contraignant. Le compromis se situe très en deçà de la demande initiale des pays en développement, qui réclamaient 1 300 milliards de dollars de financements publics, et reflète le rapport de force défavorable aux pays les plus vulnérables dans ces négociations.
Le problème est que le chiffre ne fait pas le mécanisme. L’accord de Bakou reste flou sur plusieurs points essentiels. La répartition entre financements publics et privés n’est pas clairement définie, ce qui permet aux pays développés de comptabiliser des flux privés mobilisés et des garanties comme contribution à l’objectif — une pratique déjà contestée dans le cadre de l’ancien objectif des 100 milliards. Les critères d’additionnalité ne sont pas précisés : rien ne garantit que les flux comptabilisés au titre du NCQG ne sont pas de simples réétiquetages de flux existants. Le mécanisme de vérification et de redevabilité reste à construire.
Ce que la note de 2024 identifiait comme un risque s’est matérialisé : le NCQG est un engagement politique sans architecture de mise en œuvre. L’enjeu des prochains mois est de transformer cet engagement en engagements nationaux vérifiables et en flux financiers traçables. Le Sevilla Commitment, adopté à FfD4 en juillet 2025, pose les bases de ce cadre institutionnel — mais sa déclinaison opérationnelle reste à construire. Le risque est que Séville reproduise le schéma de Bakou : un engagement politique sans mécanisme de mise en œuvre.
Les CDN de troisième génération : promesses et lacunes
La troisième génération de CDN, dont la soumission était prévue pour début 2025, a produit des résultats inégaux. Quelques pays ont soumis des CDN ambitieuses adossées à des plans de financement détaillés — le Brésil, les Émirats arabes unis, le Kenya figurent parmi les bons exemples. Mais la majorité des pays en développement ont soumis des CDN qui reproduisent les faiblesses des générations précédentes : ambitions conditionnées à un financement international non encore identifié, absence de chiffrage précis des besoins sectoriels, déconnexion entre les engagements climatiques et les stratégies de développement nationales.
Le découplage entre ambitions affichées et moyens de mise en œuvre, déjà identifié en 2024, persiste. Les analyses actualisées du Climate Action Tracker situent la trajectoire mondiale entre 2,4 et 2,7°C de réchauffement sur la base des CDN soumises — une amélioration marginale qui reste très insuffisante.
Le problème n’est pas seulement technique. Les pays les moins avancés et les petits États insulaires en développement n’ont souvent pas les capacités institutionnelles nécessaires pour élaborer des CDN sophistiquées, adossées à des plans de financement sectoriels et à des stratégies de mobilisation des ressources. Le renforcement de ces capacités devrait être une priorité de la coopération internationale, mais il est précisément le type d’investissement structurel que la réorientation de l’aide vers l’humanitaire rend de plus en plus difficile.
Le G20 : avancées sur la taxation, stagnation sur la mise en œuvre
La présidence brésilienne du G20 en 2024 a marqué une avancée significative avec l’adoption d’une déclaration de principe en faveur d’un impôt minimum mondial sur les grandes fortunes. Proposé par Gabriel Zucman et soutenu par la France, le Brésil et l’Union africaine, ce projet vise à générer entre 200 et 250 milliards de dollars par an de recettes fiscales supplémentaires à l’échelle mondiale.
Cependant, la mise en œuvre se heurte à des obstacles considérables. Les États-Unis, sous l’administration Trump, se sont retirés des négociations sur la taxation internationale et ont remis en cause les accords Pilier 1 et Pilier 2 de l’OCDE sur la fiscalité des multinationales. Sans la participation américaine, tout accord sur la taxation des grandes fortunes reste partiel et vulnérable à l’arbitrage réglementaire.
La Feuille de route du G20 pour la finance durable souffre toujours du même déficit de suivi identifié en 2024. Les engagements restent largement déclaratifs. La présidence sud-africaine du G20 en 2025 a tenté d’avancer sur les réformes des banques multilatérales de développement, avec des résultats modestes. La présidence américaine en 2026, sous Trump, est peu susceptible de faire progresser l’agenda de la finance durable.
La réforme des BMD : des progrès techniques, un déficit d’ambition politique
Les recommandations du G20 Capital Adequacy Framework (CAF) ont commencé à produire des effets concrets. La Banque mondiale, sous la direction d’Ajay Banga, a optimisé son bilan en modifiant ses ratios prudentiels, en introduisant des instruments de capital hybride et en développant des mécanismes de transfert de risque vers les marchés. Ces réformes techniques ont permis de dégager environ 50 milliards de dollars de capacité de prêt supplémentaire.
D’autres BMD ont suivi : la Banque africaine de développement, la Banque interaméricaine de développement et la Banque asiatique de développement ont chacune annoncé des mesures d’optimisation de leurs bilans. Le total cumulé de capacité supplémentaire dégagée est estimé entre 80 et 100 milliards de dollars — un progrès significatif, mais qui reste un ordre de grandeur en dessous des besoins identifiés.
Le déficit est politique plus que technique. Les BMD pourraient faire beaucoup plus avec un mandat politique clair de leurs actionnaires pour augmenter leur tolérance au risque et élargir leur champ d’intervention. Mais les principaux actionnaires — États-Unis, Europe, Japon — sont réticents à modifier les paramètres fondamentaux qui régissent ces institutions. La reconstitution de l’ADF-17 (le fonds concessionnel de la BAD), en cours de négociation, sera un test de la volonté des donateurs de maintenir leurs engagements envers les pays les plus pauvres d’Afrique.
FfD4 Séville : un cadre posé, une mise en œuvre en suspens
La Quatrième conférence internationale sur le financement du développement, tenue à Séville du 30 juin au 3 juillet 2025, a produit le Sevilla Commitment — premier cadre intergouvernemental sur le financement du développement depuis 2015 — et lancé 130 initiatives concrètes dans le cadre de la Sevilla Platform for Action. L’évaluation de ces résultats, neuf mois après la conférence, est contrastée.
Cinq enjeux structurants se dégagent du bilan.
La convention-cadre fiscale internationale. La résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies de décembre 2023 a lancé un processus intergouvernemental pour l’élaboration d’une convention-cadre sur la coopération fiscale internationale. Les pays en développement y voient un moyen de reprendre la main sur des règles fiscales jusqu’ici définies au sein de l’OCDE. Les pays de l’OCDE y voient une menace pour leur influence normative. Le Sevilla Commitment a reconnu la légitimité de ce processus, mais les négociations sur le contenu substantiel de la convention restent ouvertes. L’enjeu est désormais de transformer cette reconnaissance de principe en un instrument opérationnel.
La dette souveraine comme condition préalable. Pour plus de vingt pays africains en détresse ou à haut risque de détresse de dette, la restructuration n’est pas un chantier parmi d’autres mais la condition préalable à toute stratégie d’investissement. Aucun instrument de financement, aussi innovant soit-il, ne peut produire de résultats dans un pays dont le service de la dette absorbe une part croissante des recettes budgétaires. La séquentialité des réformes importe : d’abord la soutenabilité de la dette, ensuite la mobilisation de nouveaux financements. Le Cadre commun du G20 a montré ses limites — les restructurations du Ghana et de la Zambie, bien qu’ayant abouti en 2024, ont nécessité plus de trois ans de négociations, et l’Éthiopie n’a atteint un accord avec ses détenteurs d’obligations qu’en janvier 2026. Le comportement de la Chine dans ces restructurations — préférence pour les reprofilages plutôt que les décotes, utilisation de prêts collatéralisés — ajoute une couche de complexité que le Cadre commun n’a pas résolue. Le Sevilla Commitment prévoit de développer des principes partagés de restructuration intégrant l’ensemble des créanciers, et le Sevilla Borrower’s Forum lancé en juillet 2025 offre aux débiteurs un cadre de coordination inédit. Mais la traduction en délais contraignants et en mécanismes opposables reste à opérer.
Les droits de tirage spéciaux et le rechannelling. L’allocation de DTS de 650 milliards de dollars en 2021 et les mécanismes de rechannelling vers les pays en développement — via le Fonds pour la résilience et la durabilité, via les BMD, ou via de nouveaux véhicules — demeurent un levier sous-exploité. Les pays africains n’ont reçu que 5 % de l’allocation malgré 17 % de la population mondiale. Le rechannelling des DTS inutilisés des pays riches pourrait mobiliser entre 50 et 100 milliards de dollars sans nouveau financement budgétaire — un mécanisme d’autant plus pertinent dans un contexte de contraction de l’APD et de retrait américain.
L’initiative de Bridgetown comme modèle de proposition du Sud. L’initiative lancée par Mia Mottley en 2022 a démontré que les petits États vulnérables pouvaient formuler des propositions de réforme systémique — clauses de suspension du service de la dette en cas de catastrophe climatique, recapitalisation des BMD, mécanismes de perte et préjudice. Bridgetown a structuré le débat et a influencé les négociations de Séville. L’enjeu est désormais de passer de l’inspiration à l’institutionnalisation.
L’architecture de mise en œuvre du NCQG. Le suivi du Sevilla Commitment devrait fournir le cadre institutionnel qui manque à l’accord de Bakou : des engagements nationaux de financement climatique vérifiables, un mécanisme de suivi indépendant et des critères clairs de comptabilisation des flux. Le chiffrage sectoriel des besoins — environ 1 600 milliards pour l’énergie et la transition juste, 300 milliards pour le capital naturel, 250 milliards pour l’adaptation climatique (Songwe, Stern et Bhattacharya, 2022) — devrait servir de référence pour évaluer l’adéquation des engagements aux besoins réels.
Recommandations
Transformer le NCQG en engagements nationaux. Chaque pays développé devrait présenter, dans le cadre du suivi du Sevilla Commitment, un plan national de contribution au NCQG détaillant les montants, les instruments et le calendrier. Sans cette déclinaison, l’objectif de 300 milliards — a fortiori l’aspiration de 1 300 milliards toutes sources confondues — reste un mirage.
Opérationnaliser les engagements de Séville sur la dette. Le Sevilla Commitment et le Sevilla Borrower’s Forum ont posé les principes d’une restructuration plus équitable et d’une coordination des débiteurs. La traduction en un mécanisme contraignant, intégrant tous les créanciers — y compris la Chine et les créanciers privés — et prévoyant des délais opposables, est le défi des prochains mois.
Lier l’optimisation des BMD à des réformes de gouvernance. L’augmentation de la capacité de prêt des BMD ne peut pas être découplée d’une réforme de leur gouvernance. Les pays en développement accepteront difficilement que des institutions qu’ils ne contrôlent pas prennent davantage de risques en leur nom.
Faire de la mobilisation des ressources domestiques un pilier opérationnel. La convention-cadre fiscale internationale, si elle aboutit, doit être assortie d’un programme de renforcement des capacités fiscales dans les pays en développement, financé par les économies avancées.
Conclusion
La réforme de l’architecture financière internationale progressé, mais à un rythme incompatible avec l’urgence des défis. Le NCQG existe sans mécanisme, les CDN promettent sans financer, la Feuille de route du G20 prescrit sans vérifier. Le Sevilla Commitment de juillet 2025 a posé un cadre ambitieux, mais sa mise en œuvre neuf mois plus tard reste largement en suspens. L’année 2026 offre une séquence de rendez-vous — Spring Meetings, G7 Évian — qui pourrait transformer les engagements de Séville en mécanismes opérationnels. Mais cela suppose une volonté politique qui, dans le contexte géopolitique actuel, ne peut être tenue pour acquise.
Publié sur erickilama.com. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur.