Eric Gabin Kilama | 31 mars 2026 | erickilama.com
Introduction
En juin 2024, cette note diagnostiquait une crise existentielle de l’industrie de l’aide au développement, sous l’effet conjugué de la géopolitisation des flux, du cercle vicieux de l’humanitarisation et de la crise de la dette souveraine. Depuis cette publication, les événements ont non seulement confirmé ce diagnostic, mais l’ont considérablement aggravé. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, les coupes massives dans l’aide américaine, la dissolution partielle de l’USAID et le recul généralisé de l’APD des pays du G7 au profit des dépenses de défense constituent un choc systémique pour l’architecture de l’aide. Cette note actualise le diagnostic et évalue les marges de manœuvre restantes, à la lumière de la quatrième Conférence sur le financement du développement (FfD4) tenue à Séville en juin-juillet 2025 et dont la mise en œuvre reste en suspens.
Le choc USAID : un séisme pour le système multilatéral
L’événement le plus structurant de la période est la décision de l’administration Trump de procéder à des coupes massives dans le budget de l’aide américaine et d’engager la dissolution partielle de l’USAID, la principale agence de développement des États-Unis. Cette décision, annoncée début 2025 et progressivement mise en œuvre, représente bien plus qu’un ajustement budgétaire : elle signale un désengagement stratégique de la première puissance mondiale du système multilatéral de développement.
Les conséquences sont considérables. Les États-Unis étaient le premier contributeur mondial d’APD en volume absolu. Le gel puis la réduction de leurs engagements affecte l’ensemble de l’écosystème : les organisations multilatérales qui dépendaient des contributions américaines — du Programme alimentaire mondial à Gavi en passant par le Fonds mondial — font face à des déficits de financement sans précédent. Les ONG américaines de développement, qui servaient de courroie de transmission entre Washington et le terrain, licencient massivement.
Ce retrait américain intervient dans un contexte où les autres donateurs du G7 réorientent eux aussi leurs budgets. La guerre en Ukraine et la montée des tensions dans l’Indo-Pacifique ont conduit la plupart des pays européens à augmenter leurs dépenses de défense, souvent au détriment des budgets d’aide. L’Allemagne a réduit son APD de 1,4 milliard d’euros en 2025. Le Royaume-Uni maintient son objectif d’APD à 0,5 % du RNB — bien en dessous de la cible de 0,7 % — et réaffecte une part croissante de ces fonds à l’accueil des réfugiés sur son territoire. La France, qui préside le G7 à Évian en 2026, tente de maintenir un discours d’engagement climat-développement, mais ses marges budgétaires sont contraintes par la trajectoire de consolidation fiscale.
L’humanitarisation s’accélère
Le diagnostic de 2024 identifiait un cercle vicieux entre réactivité humanitaire et érosion du développement structurel. Ce cercle s’est resserré. Les données préliminaires du CAD de l’OCDE pour 2025 indiquent que la part de l’aide humanitaire dans l’APD totale a dépassé 20 %, un record historique. Les crises au Soudan, en Éthiopie, à Gaza, en Ukraine et au Myanmar absorbent une proportion croissante de ressources qui se raréfient.
Le paradoxe est cruel : au moment précis où l’enveloppe globale se contracte, la demande humanitaire explose. L’appel consolidé des Nations Unies pour 2026 s’élève à 56 milliards de dollars — un montant qui n’a aucune chance d’être couvert. Le taux de financement des appels humanitaires, déjà en baisse tendancielle (de 65 % en 2018 à 52 % en 2024), devrait continuer à se dégrader.
Cette dynamique valide, de façon dramatique, la thèse de la non-soutenabilité formulée en 2024. Le système d’aide consacre une part croissante de ressources décroissantes à traiter les symptômes des crises, tout en réduisant les investissements dans les facteurs structurels — éducation, santé, infrastructures, institutions — qui permettraient d’en réduire la fréquence et l’intensité.
La crise de la dette : aggravation sans résolution
La situation de la dette des pays en développement s’est détériorée. Plus de 60 pays sont désormais en situation de détresse de dette ou à haut risque, selon le cadre de viabilité de la dette du FMI. Les Spring Meetings de la Banque mondiale et du FMI d’avril 2026 devront confronter cette réalité.
Le Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette n’a pas connu d’accélération significative. Si le cas de la Zambie a été finalement résolu — après plus de trois ans de négociations —, les cas du Ghana et de l’Éthiopie demeurent complexes. La coordination entre la Chine, les créanciers privés et le Club de Paris reste le principal obstacle. La proposition d’un mécanisme de restructuration de la dette souveraine sous l’égide des Nations Unies, portée par le Groupe africain, fait l’objet de négociations dans le cadre de la préparation de FfD4, mais se heurte à l’opposition des principales économies avancées.
La hausse des taux directeurs de la Fed en 2024 et leur maintien à un niveau élevé en 2025 ont renchéri le coût du capital pour les pays en développement. Les spreads souverains des pays africains, qui avaient commencé à se comprimer fin 2024, se sont de nouveau élargis début 2026 sous l’effet de l’incertitude géopolitique et du resserrement des conditions financières mondiales.
L’après-Séville : des acquis à défendre
La Quatrième conférence sur le financement du développement (FfD4), tenue à Séville du 30 juin au 3 juillet 2025, a produit le Sevilla Commitment — premier cadre intergouvernemental depuis 2015 — dans un contexte radicalement différent de celui qui prévalait lors des premières discussions préparatoires. Le retrait américain, le recul de l’APD européenne et l’aggravation de la crise de la dette ont pesé sur les négociations. Le résultat est plus ambitieux qu’Addis-Abeba en 2015, mais sa mise en œuvre, neuf mois plus tard, reste largement en suspens.
Plusieurs acquis de Séville méritent attention. Le processus de convention-cadre fiscale internationale sous l’égide des Nations Unies, porté par les pays en développement, a été reconnu comme légitime — une avancée par rapport au monopole normatif de l’OCDE. Le Sevilla Borrower’s Forum, lancé en juillet 2025, offre aux pays endettés un cadre de coordination inédit. Les propositions de réforme de la gouvernance du FMI et de la Banque mondiale ont été inscrites dans le Sevilla Commitment, même si leur portée dépendra de la volonté des actionnaires majoritaires. Mais le mécanisme de restructuration de la dette reste un chantier ouvert — les principes posés à Séville n’ont pas encore été traduits en instruments contraignants.
La Banque mondiale post-Banga : entre ambition et contraintes
Ajay Banga, arrivé à la présidence de la Banque mondiale en 2023, a engagé une transformation significative de l’institution autour du concept de “knowledge compact” — l’idée que la Banque doit redevenir un producteur de savoir et de solutions, et pas seulement un décaisseur de prêts. Les réformes du cadre d’adéquation des fonds propres, recommandées par le G20 Capital Adequacy Framework, ont permis de dégager environ 50 milliards de dollars de capacité de prêt supplémentaire sans appel en capital. C’est un progrès, mais il reste marginal face à l’ampleur des besoins.
La reconstitution de l’AID (Association internationale de développement), le guichet concessionnel de la Banque mondiale, constitue un test décisif. L’AID-21, conclue en décembre 2024 avec un montant record de 100 milliards de dollars, constitue un succès de mobilisation mais dont la mise en œuvre sera compliquée par le retrait américain annoncé. Les pays européens, le Japon et les économies émergentes comme l’Arabie saoudite seront sollicités pour combler le déficit — un exercice politiquement délicat dans un contexte de consolidation budgétaire généralisée.
Recommandations
À l’approche des Spring Meetings et dans le cadre du suivi de Séville, trois priorités se dégagent.
Premièrement, protéger le plancher de l’aide au développement structurel. Les bailleurs qui maintiennent leurs engagements doivent résister à la tentation de réaffecter l’intégralité des marges disponibles à l’humanitaire. La création d’un mécanisme de sanctuarisation des investissements structurels — éducation, santé, infrastructures — au sein des budgets d’APD permettrait de préserver un socle minimal d’investissement dans les capacités productives.
Deuxièmement, accélérer la résolution de la crise de la dette. Le cadre actuel est trop lent et trop fragmenté. L’opérationnalisation des engagements de Séville sur la dette, via un mécanisme de restructuration plus efficace intégrant l’ensemble des créanciers — y compris les créanciers privés et la Chine —, est indispensable. Les clauses d’action collective renforcées et les mécanismes de comparabilité de traitement doivent être généralisés.
Troisièmement, diversifier les sources de financement concessionnel. Le retrait américain rend impératif l’élargissement de la base des contributeurs. Les économies émergentes à revenu intermédiaire supérieur, les pays du Golfe et les mécanismes de taxation internationale (taxe sur les transactions financières, taxation du transport maritime) doivent être mobilisés pour compenser partiellement la contraction des sources traditionnelles.
Conclusion
La crise d’identité diagnostiquée en 2024 s’est muée en crise de survie. Le système d’aide au développement tel qu’il a fonctionné depuis les années 1960 — financé principalement par les économies avancées occidentales, canalisé par des institutions de Bretton Woods dominées par ces mêmes pays, et distribué selon une logique de conditionnalité asymétrique — est en train de se désagréger. La question n’est plus de savoir s’il sera remplacé, mais par quoi. Le Sevilla Commitment de juillet 2025 a posé un cadre ambitieux. Les rendez-vous de 2026 — Spring Meetings, G7 Évian — offrent une fenêtre étroite pour en opérationnaliser les engagements et esquisser les contours d’un système successeur. L’alternative est une fragmentation accélérée, où chaque puissance instrumentalise ses flux d’aide sans coordination ni cohérence, au détriment des populations les plus vulnérables.
Publié sur erickilama.com. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur.