Note d’analyse — risque industriel, 11 juillet 2026


Résumé analytique

Un choc sur les métaux critiques ne ressemble pas à un choc pétrolier. Il ne se lit pas d’abord dans un prix qui s’envole sur un écran, mais dans une décision administrative — un régime de licences à l’exportation, un quota, un embargo ciblé — dont l’effet se propage lentement, par la chaîne de valeur, jusqu’au compte de résultat d’une entreprise qui ne l’a pas vu venir. Les restrictions chinoises successives sur le gallium et le germanium (2023), puis sur l’antimoine et l’encadrement des terres rares (fin 2024), ont administré la démonstration : un point de contrôle situé au milieu de la chaîne — le raffinage — peut être transformé en instrument. Le prix de l’antimoine métal a plus que doublé au second semestre 2024.1

Cette note traite ce cas de bout en bout, comme le ferait un département de risque. Elle établit d’abord le mécanisme du choc ; elle en cartographie ensuite l’exposition — par secteur, par position dans la chaîne de valeur, par géographie ; elle en suit la transmission jusqu’à la marge, au besoin en fonds de roulement et à la trésorerie de l’entreprise ; elle distingue enfin l’incidence selon la taille. Le résultat central est là : lorsqu’elles subissent une hausse de coûts, les micro et petites entreprises sont bien moins nombreuses à la répercuter sur leurs prix — 17,6 % d’entre elles le font, contre 40,0 % des grandes.2 Autrement dit, les acteurs les moins armés pour absorber le choc sont aussi ceux qui, le plus souvent, ne parviennent pas à en transférer le poids en aval. Cet écart de comportement de prix accompagne la compression des marges des plus petites structures, et c’est par ce canal qu’une fragmentation mesurée au niveau macroéconomique se traduit en asphyxie au niveau microéconomique.

L’enjeu pour le décideur n’est pas de prévoir la prochaine décision de Pékin. Il est de savoir, avant qu’elle ne tombe, quelle fraction de son résultat d’exploitation dépend d’un intrant dont l’offre est contrôlée par un seul acteur, à un seul maillon de la chaîne.


1. Le choc : quand une décision administrative devient un choc d’offre

Le choc pétrolier de 1973 était un choc de volume : des barils retirés du marché, un prix qui double, une transmission macroéconomique rapide et visible. Le choc sur les métaux critiques obéit à une autre grammaire. Sa matière première n’est pas rare au sens géologique ; elle est concentrée au sens industriel. La contrainte ne naît pas d’un épuisement des gisements mais d’un goulet d’étranglement dans la transformation, et ce goulet est, pour l’essentiel, sous contrôle d’un seul État.

Les faits de concentration sont documentés et publics. La République démocratique du Congo assure environ 76 % de la production minière mondiale de cobalt.3 La Chine fournit près de 60 % de l’extraction mondiale de terres rares, mais surtout près de 90 % de leur raffinage — c’est ce second chiffre qui compte.4 Une économie peut diversifier ses mines ; elle ne peut pas, du jour au lendemain, reconstruire une industrie de raffinage qui exige des années d’investissement, des compétences rares et une tolérance environnementale que les pays consommateurs ont précisément externalisée. Le point de contrôle est là, au milieu de la chaîne, invisible dans les bilans des entreprises situées en aval.

Le mécanisme du choc se décompose en trois temps. En premier lieu, un producteur dominant instaure une restriction — licence, quota, embargo — qui n’a pas besoin d’être totale pour agir : il suffit d’introduire de l’incertitude sur l’obtention des licences pour que les acheteurs constituent des stocks de précaution et que le prix marginal décroche des fondamentaux physiques. En deuxième lieu, la contrainte se propage vers l’aval, maillon par maillon, du raffineur au fabricant de composants, puis à l’équipementier, puis à l’assembleur final. En troisième lieu, elle atteint des entreprises qui, souvent, ignoraient dépendre de cet intrant, parce que leur dépendance est logée au rang 2 ou 3 de leurs fournisseurs — pas chez le fournisseur direct qu’elles connaissent, mais chez le fournisseur de leur fournisseur.

Cette architecture explique un décalage temporel décisif pour le décideur. Le choc est perceptible sur les marchés bien avant d’être perceptible dans les comptes : nos travaux comme la littérature établissent que l’essentiel du mouvement de prix survient par un canal de précaution, avant tout retrait physique de volumes.5 Cependant, l’incidence sur les marges, elle, se matérialise avec retard — le temps que les stocks constitués aux anciens prix s’épuisent et que les contrats se renégocient. La fenêtre entre les deux est précisément le temps dont dispose une entreprise pour agir. Encore faut-il qu’elle ait cartographié son exposition.


2. La carte d’exposition : qui porte le risque, et où

Toutes les industries ne sont pas également exposées, et l’exposition ne se lit pas au niveau où on l’attend. Nos travaux de cartographie géoéconomique, qui couvrent vingt-huit secteurs européens sur plusieurs axes de vulnérabilité — dépendance aux métaux critiques, points de passage logistiques, exposition financière, sensibilité aux sanctions —, font ressortir une hiérarchie nette. Les secteurs les plus exposés à la contrainte sur les métaux sont, dans l’ordre, les équipements électriques, l’automobile, l’électronique, la métallurgie, la chimie et les machines.6 Ce ne sont pas des secteurs marginaux : ce sont les joyaux de la base industrielle européenne, ceux qui portent la transition énergétique, l’électrification et la réindustrialisation défensive.

Trois dimensions structurent la carte.

La position dans la chaîne de valeur. L’Europe occupe très majoritairement la position aval — conception, assemblage, marque. Cette position, longtemps synonyme de valeur ajoutée élevée, est aussi une position de vulnérabilité maximale face à un goulet situé en amont : l’entreprise aval subit la contrainte sans disposer d’aucun levier sur le maillon qui la produit. Le fabricant d’aimants permanents pour moteurs électriques, l’équipementier automobile, l’assembleur de cartes électroniques dépendent tous d’un intrant dont le prix et la disponibilité se décident à un maillon qu’ils ne maîtrisent pas et, souvent, qu’ils ne voient pas.

La géographie. L’exposition est doublement géographique. En amont, la concentration de l’offre — Congo pour le cobalt, Chine pour le raffinage des terres rares, Indonésie pour le nickel (environ 60 % de la production minière mondiale en 2024)7 — signifie qu’un choc politique dans un seul pays, ou une décision d’un seul gouvernement, suffit à contraindre l’ensemble de la filière européenne. En aval, l’exposition se concentre dans les bassins industriels — l’automobile allemande et française, l’électronique, l’électrotechnique — où la dépendance est la plus intense.

La taille de l’entreprise. C’est la dimension la plus sous-estimée, et la plus importante pour la suite de cette note. À secteur et à position identiques, la capacité d’absorption d’un choc de coût dépend massivement de la taille. Une grande entreprise peut diversifier ses sources, constituer des stocks, négocier des contrats long terme, internaliser un service de veille et engager une substitution en R&D. Une PME ou une entreprise de taille intermédiaire (ETI) ne dispose d’aucun de ces amortisseurs à la même échelle. La carte d’exposition sectorielle décrit donc où le risque se loge ; elle ne dit encore rien de qui, à l’intérieur d’un secteur, en supportera l’incidence. C’est l’objet de la section suivante.

Score de dépendance aux métaux critiques par secteur industriel

Part du premier fournisseur mondial par métal et par maillon


3. La transmission : du choc macroéconomique à la marge de l’entreprise

Le cœur de l’analyse de risque est ici : traduire une donnée de concentration en une réalité de compte de résultat. Le pont entre les deux tient à un comportement de prix simple à formuler — lorsqu’une entreprise voit ses coûts augmenter, relève-t-elle ses prix de vente, ou absorbe-t-elle la hausse dans sa marge ?

Nos estimations, conduites sur le plus large panel d’entreprises européen — plus de 330 000 réponses d’entreprises, douze pays, sur près de deux décennies (enquête SAFE) —, documentent un écart marqué selon la taille. Conditionnellement à une hausse de coûts déclarée, la part des entreprises qui la répercutent sur leurs prix croît fortement avec la taille : 17,6 % des micro et petites entreprises relèvent leurs prix, contre 40,0 % des grandes.2 La lecture est contre-intuitive au premier abord : une faible propension à relever ses prix n’est pas une bonne nouvelle pour l’entreprise concernée. Elle signifie que, le plus souvent, la petite structure ne transfère pas la hausse à ses clients — près de 82 % des micro-entreprises ne relèvent pas leurs prix — et l’absorbe donc dans sa marge.

Le mécanisme se comprend par le pouvoir de marché. Une grande entreprise dispose d’un pouvoir de négociation, d’une marque, de contrats-cadres qui lui permettent d’ajuster ses prix ; elle répercute davantage. Une PME industrielle, souvent sous-traitante d’un donneur d’ordres qui fixe les prix, subit une double contrainte : elle ne peut ni négocier son intrant en amont, ni relever son prix en aval. Elle est prise en tenaille. Ce différentiel de comportement de prix va de pair avec la compression des marges des plus petites structures : de toutes les variables susceptibles d’éclairer cette compression, c’est celle qui lui est le plus étroitement corrélée. L’association est forte, mais elle reste statistique — elle décrit une correspondance, non une causalité établie.

Une illustration chiffrée fixe les ordres de grandeur. Supposons — à titre illustratif, non comme estimation — qu’un panier de métaux critiques représente 10 % du coût des ventes d’un équipementier et que ce panier double de prix : le choc brut est de 10 points de coût. Une grande entreprise, qui dispose des leviers pour relever ses prix, en transfère une partie à ses clients et n’en conserve qu’une fraction dans sa marge ; c’est douloureux, mais soutenable. Une petite structure, qui le plus souvent ne relève pas ses prix — seule une micro-entreprise sur six environ y parvient —, absorbe l’essentiel du choc dans sa marge. Or une PME industrielle opère couramment sur une marge d’exploitation de 5 à 8 % — fourchette indicative, à titre illustratif : un choc de cette ampleur, absorbé plutôt que répercuté, suffit à effacer son résultat. La même contrainte, à la même intensité, éprouve l’une et menace l’existence de l’autre.

Cette asymétrie de la répercussion n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un fait plus large que nos travaux établissent au niveau agrégé : le risque géopolitique contracte l’activité internationale des entreprises. Une hausse d’un écart-type de l’indice de risque géopolitique s’associe à une baisse d’environ 6 % des exportations, résultat robuste à deux constructions indépendantes de l’indice.8 La contrainte sur les intrants et la contraction des débouchés opèrent donc dans le même sens, et frappent, l’une comme l’autre, plus durement les structures les moins diversifiées.

Part des entreprises qui répercutent une hausse de coûts sur leurs prix, par taille


4. Ce que cela implique pour l’entreprise

Traduit dans les catégories du pilotage, le choc sur les métaux critiques n’est pas seulement une affaire d’achats. Il touche successivement cinq lignes du bilan et du compte de résultat, et il appelle une lecture par le contrôle interne autant que par la direction financière.

La marge. C’est le point d’impact immédiat, développé plus haut. La bonne question de gestion n’est pas « le prix de tel métal a-t-il monté ? » mais « quelle fraction de mon résultat d’exploitation dépend d’un intrant à offre concentrée, et quelle part d’un choc suis-je réellement en mesure de répercuter ? ». Peu d’entreprises savent y répondre.

Le besoin en fonds de roulement (BFR). C’est le canal le plus insidieux, parce qu’il opère avant même que la marge ne soit touchée. Face au risque de rupture, l’entreprise constitue des stocks de sécurité — le BFR gonfle par le haut. Simultanément, les fournisseurs d’intrants rares, en position de force, durcissent leurs conditions : délais raccourcis, acomptes, paiements comptant — le BFR gonfle par le bas. Une entreprise peut être rentable et néanmoins étranglée par un BFR qui absorbe sa trésorerie.

La trésorerie. La conjonction d’une marge comprimée et d’un BFR alourdi se solde par une tension de trésorerie, que la petite structure couvre en tirant sur ses lignes de crédit — au moment précis où le coût du capital tend à monter, puisque le choc géopolitique renchérit simultanément le financement. Le décideur doit anticiper cette concomitance : la ligne de crédit doit être sécurisée avant le choc, non pendant.

Le capex de résilience. Diversifier ses sources, qualifier un fournisseur alternatif, investir dans la substitution ou le recyclage, constituer un stock stratégique : autant de dépenses qui exigent de la trésorerie au moment même où celle-ci est sous tension. La résilience entre ainsi en concurrence directe avec la survie de court terme. C’est là que se joue l’écart entre les grands groupes, qui peuvent financer leur résilience, et les PME/ETI, qui doivent souvent choisir.

Les provisions, le reporting et le contrôle interne. Une dépendance concentrée à un intrant critique est un passif potentiel qui doit être traité comme tel : documenté, provisionné le cas échéant, intégré aux tests de dépréciation des actifs dont la viabilité dépend de cet intrant. Le cadre européen de reporting de durabilité et le devoir de vigilance sur la chaîne de valeur — dont le périmètre fait l’objet d’ajustements réglementaires — imposent par ailleurs de remonter la chaîne au-delà du fournisseur de rang 1. Or c’est précisément au rang 2 ou 3 que se loge, le plus souvent, la dépendance aux métaux critiques. Le contrôle interne qui s’arrête au fournisseur direct est aveugle au risque réel.

Ce déplacement du sujet — d’un problème d’achats à un problème de bilan, de conformité et de gouvernance — explique un paradoxe documenté publiquement. D’après l’enquête semestrielle des directeurs financiers de Deloitte, 63 % des directeurs financiers français citent le risque géopolitique comme l’une de leurs toutes premières préoccupations — au 2e rang, derrière l’inflation —, et 90 % de leurs homologues européens le classent dans leur trio de tête. Mais seules 11 % des entreprises françaises disposent d’une fonction dédiée à ce risque.9 L’écart entre le risque perçu et la capacité à le gérer est le véritable angle mort. Il se retrouve dans la constance avec laquelle l’interruption d’activité figure aux tout premiers rangs des baromètres de risque d’entreprise.10

Une lecture externe des rapports annuels des cent premières capitalisations boursières mondiales conforte ce déplacement du regard : la formulation du risque géopolitique y obéit à une double géographie — celle du siège social et celle des opérations — et à une nature nettement sectorielle. Dans l’énergie et l’industrie lourde, ce risque se cristallise sur les infrastructures et les points de passage — détroit d’Ormuz, mer Rouge, sabotage de pipelines — comme sur les mesures d’État — expropriations, surtaxes exceptionnelles —, soit la grammaire même du goulet d’étranglement décrite plus haut pour les métaux critiques.11


5. Signaux avancés à surveiller

Un dispositif de risque se juge à sa capacité d’anticipation. La fenêtre entre le choc de marché et le choc de marge — établie en section 1 — n’a de valeur que si elle est activement surveillée. Sept signaux, hiérarchisés du plus amont au plus aval, méritent une veille structurée.

  1. Les annonces réglementaires des États producteurs — nouveaux régimes de licences, quotas, listes de contrôle à l’exportation — et, au-delà de l’annonce, le taux effectif d’octroi des licences, qui révèle l’intention réelle avant les statistiques de flux.
  2. La structure de terme des prix des métaux concernés — antimoine, gallium, germanium, oxydes de terres rares, cobalt. Un marché en déport (backwardation), où le comptant se paie plus cher que le terme, signale une tension physique immédiate.
  3. Les primes de fret et d’assurance sur les routes d’approvisionnement, indicateur avancé de reconfiguration logistique.
  4. Les indicateurs d’attention géopolitique — l’indicateur de risque géopolitique suivi par BlackRock, l’indice de risque géopolitique de la recherche académique — qui mesurent l’intensité de la perception d’incertitude avant qu’elle ne se traduise en flux.12
  5. Le ratio stocks/ventes dans les secteurs intensifs en métaux, dont la remontée trahit la constitution de stocks de précaution à l’échelle de la filière.
  6. La concentration de ses propres fournisseurs — part du mono-approvisionnement, dérive des délais de livraison — lue dans les données internes d’achats, seul signal réellement propre à l’entreprise.
  7. La diversification du carnet de commandes et des destinations d’exportation, dont la contraction constitue, d’après nos travaux, un marqueur avancé de l’incidence du risque géopolitique sur l’activité.

Aucun de ces signaux n’est prédictif isolément. C’est leur convergence — une annonce réglementaire, un déport sur les prix, une remontée des stocks de filière — qui doit déclencher l’examen, et non la lecture d’un seul cadran.


6. Recommandations

Les recommandations qui suivent sont hiérarchisées de la plus urgente à la plus structurelle. Chacune est traçable à un constat de cette note.

Première recommandation — cartographier l’exposition réelle, jusqu’au rang 2-3. La direction des achats et le contrôle interne devraient conduire, sans délai, une cartographie de la dépendance aux métaux critiques qui remonte au-delà du fournisseur direct. Le constat de concentration — 90 % du raffinage des terres rares chez un seul acteur, 76 % du cobalt dans un seul pays — n’a de portée opérationnelle que rapporté à la nomenclature réelle des composants de l’entreprise. Sans cette cartographie, aucune des recommandations suivantes n’est activable.

Deuxième recommandation — intégrer un stress-test d’intrant critique au processus budgétaire. La direction financière devrait modéliser, dans son cycle budgétaire, un doublement du panier de métaux critiques et en mesurer l’effet sur le résultat d’exploitation, le BFR et la trésorerie. L’hypothèse de répercussion doit être prudente et calibrée sur la taille : la plupart des petites structures ne relèvent pas leurs prix face à une hausse de coûts — seule une sur six environ y parvient —, quand les grands groupes y réussissent plus souvent. Retenir, pour une PME, une répercussion faible à nulle transforme une inquiétude diffuse en une provision chiffrée et en un besoin de financement daté.

Troisième recommandation — différencier la réponse selon la taille. La réponse ne peut être uniforme, précisément parce que l’incidence ne l’est pas. Les grands groupes disposent des leviers de l’internalisation : stocks stratégiques, contrats long terme, qualification de sources alternatives, R&D de substitution. Les PME et ETI, structurellement plus exposées à la compression de marge, ont intérêt à mutualiser ce qu’elles ne peuvent internaliser : achats groupés à l’échelle d’une filière, contrats-cadres, stockage partagé. La politique publique de filière et les organisations professionnelles ont ici un rôle que l’entreprise isolée ne peut tenir seule.

Quatrième recommandation — sécuriser la trésorerie avant le capex de résilience. Parce que le coût du financement monte au moment où le choc survient, les lignes de crédit dédiées à la résilience doivent être négociées à froid, en amont de la contrainte. Financer sa résilience à chaud, sur une trésorerie déjà sous tension, revient à la financer au pire prix, voire à y renoncer.

Cinquième recommandation — traiter la dépendance comme un passif de gouvernance. La direction générale devrait intégrer la dépendance aux métaux critiques au dispositif de contrôle interne, à la cartographie des risques et au reporting de durabilité, plutôt que de la cantonner à la fonction achats. Une dépendance non documentée est un risque non piloté ; une dépendance documentée devient un objet de décision.

Sixième recommandation, pour le décideur public et de filière — traiter le calendrier, pas seulement la cible. Le règlement européen sur les matières premières critiques fixe des objectifs à l’horizon 2030 : au moins 10 % de la consommation extraite, 40 % transformée et 25 % recyclée au sein de l’Union, et pas plus de 65 % d’un même métal stratégique en provenance d’un seul pays tiers.13 Ces cibles donnent le cap. Toutefois, la substitution et le recyclage sont des horizons de cinq à dix ans, tandis que la contrainte, elle, est immédiate. L’enjeu de politique publique n’est donc pas seulement d’atteindre la cible, mais de couvrir l’intervalle — par le stockage stratégique mutualisé, l’accélération des permis miniers et de raffinage, et le soutien ciblé aux entreprises dont la taille interdit d’absorber seules le choc de transition.


Ce qu’il faut retenir

  1. Un choc sur les métaux critiques est un choc d’offre à propagation lente, déclenché non par une pénurie géologique mais par le contrôle politique d’un maillon — le raffinage — concentré chez un seul acteur.
  2. L’exposition européenne est maximale là où on l’attend le moins : en position aval, dans les secteurs stratégiques — équipements électriques, électronique, automobile, machines —, et au rang 2-3 de fournisseurs que l’entreprise ne voit pas.
  3. L’incidence est profondément asymétrique par la taille : face à une hausse de coûts, les petites structures sont bien moins nombreuses à relever leurs prix (17,6 % des micro contre 40,0 % des grandes), donc plus souvent contraintes d’absorber le choc dans leur marge, jusqu’à le voir effacer leur résultat. Ce comportement de prix accompagne la compression des marges qui transforme la fragmentation macroéconomique en asphyxie microéconomique.
  4. Le sujet n’est pas un problème d’achats mais un problème de bilan — marge, BFR, trésorerie, capex de résilience — et de gouvernance — provisions, reporting, contrôle interne.
  5. La fenêtre entre le choc de marché et le choc de marge est le temps de l’action. Elle ne vaut que surveillée, et elle ne se surveille qu’à condition d’avoir, au préalable, cartographié son exposition réelle.


  1. Restrictions chinoises à l’exportation du gallium et du germanium (2023), puis de l’antimoine et encadrement des terres rares (fin 2024). Sur le prix : le régime de licences institué en septembre 2024 a fait environ doubler le prix de l’antimoine métal — d’environ 8,9 à 17,5 dollars la livre entre juillet et novembre 2024 selon Argus Media —, la hausse dépassant 250 % sur le seul marché américain sur l’ensemble de 2024. Sources : U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries 2025 (antimoine) ; Argus Media ; annonces du ministère chinois du Commerce. ↩︎

  2. Nos estimations sur données d’entreprises européennes (enquête SAFE ; plus de 330 000 observations, 12 pays, vagues semestrielles). Part des entreprises qui, conditionnellement à une hausse de coûts déclarée, relèvent leurs prix de vente : 17,6 % des micro (1-9 salariés), 25,0 % des petites, 34,0 % des moyennes, 40,0 % des grandes (250+). Il s’agit d’une part d’entreprises — une propension comportementale à ajuster les prix —, et non d’une élasticité de répercussion ni d’un pourcentage d’un choc de coût. Le lien entre cet écart de comportement de prix et la compression des marges des plus petites structures est une corrélation (la plus forte parmi les variables de mécanisme examinées), non une relation causale ; l’écart de taille lui-même est descriptif, et non l’objet d’une identification causale. ↩︎ ↩︎

  3. U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries 2025 (production minière de cobalt, RDC ≈ 76 %). ↩︎

  4. International Energy Agency, travaux sur les minéraux critiques, 2024 (terres rares : ≈ 60 % de l’extraction et ≈ 90 % du raffinage mondial en Chine). ↩︎

  5. Sur le canal de précaution — un choc d’origine géopolitique fait décrocher le prix par une constitution de stocks de précaution, avant tout retrait physique de volumes —, voir Lutz Kilian, Michael D. Plante et Alexander W. Richter, « Geopolitical Oil Price Risk and Economic Fluctuations », Federal Reserve Bank of Dallas, Working Paper n° 2403, 2024, qui modélise ce canal de stockage de précaution pour le marché pétrolier ; nos travaux en retrouvent la grammaire sur les métaux critiques. ↩︎

  6. Nos travaux de cartographie géoéconomique (28 secteurs européens ; axes : dépendance aux métaux critiques, points de passage logistiques, exposition financière, sensibilité aux sanctions). Secteurs les plus exposés à la contrainte métaux : équipements électriques, automobile, électronique, métallurgie, chimie, machines. ↩︎

  7. U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries 2025 (nickel) : l’Indonésie assure environ 60 % de la production minière mondiale de nickel en 2024 (part supérieure à 60 %, soit près des deux tiers selon les estimations concordantes du secteur). ↩︎

  8. Nos travaux : une hausse d’un écart-type de l’indice de risque géopolitique s’associe à une baisse d’environ 6 % des exportations (panel de 44 pays, 1995-2024), résultat robuste à deux constructions indépendantes de l’indice. Indice de référence : Dario Caldara et Matteo Iacoviello, « Measuring Geopolitical Risk », American Economic Review, 2022. ↩︎

  9. Enquête semestrielle des directeurs financiers de Deloitte (édition France, printemps 2025 ; environ 101 directeurs financiers) : 63 % des directeurs financiers français citent le risque géopolitique comme l’une de leurs toutes premières préoccupations — au 2e rang, derrière l’inflation ; 90 % des directeurs financiers européens le classent dans leur trio de tête ; 11 % des entreprises françaises disposent d’une fonction dédiée. ↩︎

  10. Baromètre annuel des risques d’entreprise d’Allianz (Allianz Risk Barometer), qui place l’interruption d’activité parmi les tout premiers risques mondiaux depuis plusieurs années. ↩︎

  11. Thomas Gomart et Lucie Mielle, « Que craignent les entreprises ? Nouvelle géographie du risque géopolitique », Études de l’Ifri, Ifri, mai 2026. L’étude analyse, à l’aide d’outils d’intelligence artificielle, les rapports annuels (Risk Factors, Management Discussion & Analysis, lettres aux actionnaires) des cent premières capitalisations boursières mondiales, et documente une « nature sectorielle du risque » géopolitique. ↩︎

  12. Indicateur de risque géopolitique de BlackRock (BlackRock Geopolitical Risk Indicator) ; indice de risque géopolitique de Caldara et Iacoviello (2022), qui mesurent l’intensité de la perception d’incertitude et non le risque objectif lui-même. ↩︎

  13. Règlement de l’Union européenne sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act, 2024) : objectifs 2030 de 10 % d’extraction, 40 % de transformation et 25 % de recyclage domestiques, et plafond de 65 % de la consommation d’un métal stratégique en provenance d’un seul pays tiers. ↩︎