Policy · Note analytique

Le Club des emprunteurs, dix-huit mois plus tard : de l'argument à l'institution

| Note analytique | 11 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

En septembre 2024, une note précédente argumentait que la coordination des pays emprunteurs constituait un bien public mondial sous-produit — qu'elle bénéficiait à la stabilité financière globale, pas seulement aux pays endettés. L'argument était structurel. Dix-huit mois plus tard, il a trouvé un début de traduction institutionnelle — mais dans un contexte devenu considérablement plus hostile.

Ce qui a changé

En septembre 2024, une note précédente argumentait que la coordination des pays emprunteurs constituait un bien public mondial sous-produit — qu’elle bénéficiait à la stabilité financière globale, pas seulement aux pays endettés. L’argument était structurel. Dix-huit mois plus tard, il a trouvé un début de traduction institutionnelle — mais dans un contexte devenu considérablement plus hostile.

Quatre développements majeurs ont modifié le paysage. Le premier est positif : les restructurations engagées sous le Cadre commun du G20 ont progressé de manière significative. Le Ghana et la Zambie ont conclu des accords avec leurs créanciers en 2024. L’Éthiopie, dont le processus a été retardé par le conflit interne, n’a atteint un accord en principe avec ses détenteurs d’obligations qu’entre décembre 2025 et janvier 2026, et sa mise en œuvre reste en cours. Le deuxième est ambigu : la COP29 de Bakou a accouché, en novembre 2024, d’un Nouvel objectif collectif quantifié (NCQG) de 300 milliards de dollars par an de financements climatiques mobilisés sous l’impulsion des pays développés — sources publiques et privées confondues —, très en deçà des 1 300 milliards de dollars par an toutes sources confondues retenus comme aspiration. Le troisième est alarmant : le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 a enclenché un retrait américain du multilatéralisme qui remet en cause les fondements mêmes de l’architecture financière internationale. Le quatrième est porteur d’espoir : la Conférence sur le financement du développement (FfD4), tenue à Séville du 30 juin au 3 juillet 2025, a produit le Sevilla Commitment et lancé un Forum des emprunteurs — première reconnaissance institutionnelle du droit des débiteurs à se coordonner.

Les restructurations du Cadre commun : victoire à la Pyrrhus

Les accords conclus par le Ghana et la Zambie en 2024, et le processus en cours pour l’Éthiopie, sont présentés comme la validation du Cadre commun. Cette lecture est généreuse. Certes, des accords ont été atteints. Mais le processus a mis en lumière toutes les fragilités structurelles du mécanisme.

La Zambie a négocié pendant plus de trois ans avant d’obtenir un accord avec l’ensemble de ses créanciers — de février 2021 à mars-avril 2024. Le Ghana a dû naviguer entre le FMI, les créanciers bilatéraux, les détenteurs d’eurobonds et la Chine dans un ballet diplomatique épuisant. L’Éthiopie, plongée simultanément dans un conflit interne, illustre le cas le plus extrême : la demande de restructuration remonte à janvier 2021, l’accord avec les créanciers bilatéraux n’a été signé qu’en juillet 2025, et l’accord avec les détenteurs d’obligations n’a été atteint qu’en janvier 2026 — soit cinq ans de négociations dans des conditions de gouvernance extrêmement dégradées.

Dans les trois cas, le même schéma s’est reproduit : les créanciers ont contrôlé le rythme des négociations tandis que les débiteurs subissaient les coûts de l’attente. Aucun des trois pays n’a pu s’appuyer sur une coalition de débiteurs pour partager l’expertise, mutualiser les coûts juridiques ou renforcer sa position de négociation. Chacun a négocié seul, redécouvert les mêmes obstacles et commis les mêmes erreurs d’apprentissage que ses prédécesseurs.

La leçon est claire : même quand le Cadre commun fonctionne, il fonctionne trop lentement et trop asymétriquement. La coordination des emprunteurs n’aurait pas résolu tous les problèmes. Mais elle aurait réduit les délais — en permettant aux débiteurs de capitaliser sur l’expérience des uns et des autres — et renforcé leur pouvoir de négociation dans un processus où ils partent structurellement désavantagés.

Le NCQG de Bakou : un demi-succès qui souligne le déficit de pouvoir

Le NCQG adopté à la COP29 de Bakou — 300 milliards de dollars par an de financements climatiques mobilisés sous l’impulsion des pays développés, toutes sources confondues — a été accueilli avec des sentiments mitigés. Pour les pays vulnérables, le chiffre est dérisoire face aux besoins estimés entre 1 000 et 1 300 milliards de dollars par an. Pour les pays développés, il représente un triplement de l’objectif précédent de 100 milliards.

Ce décalage illustre le problème fondamental : dans les négociations internationales sur la finance, les pays en développement ne disposent pas du levier nécessaire pour obtenir des engagements à la hauteur de leurs besoins. Le V20, coalition de 68 pays vulnérables, a joué un rôle croissant dans les négociations climatiques, mais son influence reste limitée par l’absence d’un mécanisme de coordination plus large qui intégrerait les questions de dette, de financement du développement et de réforme institutionnelle dans un cadre unifié.

Le NCQG a également mis en évidence la question de la qualité des flux. Comme pour l’objectif précédent des 100 milliards — qu’il a fallu treize ans pour atteindre (de Copenhague en 2009 à 2022 selon l’OCDE) et dont la composition, dominée par les prêts plutôt que par les dons, a été contestée — la question cruciale n’est pas seulement le quantum mais la structure : quelle part en dons, quelle additionnalité par rapport aux flux existants, quel accès pour les pays les plus vulnérables. Sur ces dimensions qualitatives, une coalition structurée d’emprunteurs aurait pesé bien davantage que des négociations fragmentées entre délégations nationales.

Trump II et l’effondrement du pilier américain

Le retour de Donald Trump à la présidence américaine en janvier 2025 a introduit une variable que peu d’analystes avaient pleinement intégrée dans leurs scénarios. Le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, la remise en cause des contributions américaines aux institutions financières internationales, la rhétorique hostile au multilatéralisme — autant de développements qui fragilisent l’architecture financière internationale à un moment où elle a besoin d’être renforcée.

Pour les pays emprunteurs, les conséquences sont multiples. Premièrement, le désengagement américain réduit la pression politique sur les créanciers privés pour participer aux restructurations de dette. L’influence de Washington sur les marchés financiers et les institutions multilatérales était, malgré ses limites, un facteur de discipline. Son retrait crée un vide que personne ne comble.

Deuxièmement, la politique commerciale de l’administration Trump — tarifs douaniers généralisés, guerres commerciales ciblées — détériore les perspectives économiques des pays émergents et en développement, aggravant leurs vulnérabilités de dette. Les pays qui exportent vers les États-Unis voient leurs recettes menacées ; ceux qui dépendent de chaînes de valeur mondiales subissent les effets de la fragmentation.

Troisièmement, le retrait américain déplace le centre de gravité de la gouvernance économique mondiale. L’Union européenne, sous présidence française du G7, et la Chine émergent comme les pôles alternatifs d’un multilatéralisme en recomposition. Mais ni l’une ni l’autre n’a la capacité ni l’intérêt de reproduire le rôle que jouaient les États-Unis comme garant en dernier ressort de l’architecture financière existante.

Dans ce nouveau paysage, les pays emprunteurs ne peuvent plus compter sur un hégémon bienveillant pour arbitrer les conflits entre créanciers et débiteurs. Ils doivent construire leur propre pouvoir de négociation. La coordination des emprunteurs n’est plus une option de long terme : c’est une réponse stratégique au retrait américain.

FfD4 Séville : un acquis fragile à consolider

La Quatrième conférence internationale sur le financement du développement, tenue à Séville du 30 juin au 3 juillet 2025, a constitué un tournant pour la coordination des emprunteurs. Avec plus de 15 000 participants et près de 50 chefs d’État, la conférence a adopté le Sevilla Commitment — premier cadre intergouvernemental sur le financement du développement depuis 2015 — et lancé 130 initiatives concrètes dans le cadre de la Sevilla Platform for Action.

L’acquis le plus significatif pour la coordination des débiteurs est le lancement du Sevilla Borrower’s Forum en juillet 2025, complété en octobre par le Sevilla Forum on Debt, une initiative portée par l’Espagne avec le soutien de la CNUCED et d’UN DESA. Ce forum permet aux pays en détresse de dette de coordonner leurs efforts, d’échanger expertise juridique et technique, et de renforcer leur position de négociation dans un système longtemps dominé par les prêteurs.

Ce résultat valide l’argument structurel avancé dans la note de septembre 2024 : la communauté internationale a reconnu la légitimité de la coordination des emprunteurs. Mais la reconnaissance institutionnelle n’est qu’un premier pas. Le Sevilla Commitment prévoit de développer des principes partagés d’emprunt et de prêt responsables, de renforcer les mécanismes de prévention des crises et d’explorer la réforme de l’architecture mondiale de la dette. Transformer ces engagements en capacités opérationnelles est le défi des prochains mois.

Le risque principal est celui de l’enlisement institutionnel. Le Forum des emprunteurs pourrait rester une plateforme déclarative sans capacité technique propre — reproduisant le schéma des initiatives précédentes qui ont formulé les bons diagnostics sans produire les bons instruments. Pour que Séville marque un véritable tournant, le Forum doit être doté d’un secrétariat permanent, de ressources techniques suffisantes et d’un mandat opérationnel qui dépasse le dialogue.

Le G7 Évian sous présidence française : une opportunité à saisir

Le G7, réuni sous présidence française en 2026, place la réforme de l’architecture financière internationale parmi ses priorités. Pour la France, qui s’est historiquement positionnée comme pont entre le G7 et les pays en développement — du sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial en juin 2023 aux initiatives sur le Cadre commun — le G7 d’Évian offre une opportunité de transformer les acquis de Séville en engagements concrets.

La France est déjà engagée au niveau multilatéral dans le soutien à la gestion de la dette publique des pays en développement, notamment à travers le programme SYGADE de la CNUCED. Mais cet engagement reste fragmentaire et centré sur l’assistance technique bilatérale. Un soutien explicite au Sevilla Borrower’s Forum — par le financement de son secrétariat permanent, la facilitation de dialogues entre débiteurs et créanciers sur un pied d’égalité, l’intégration de la perspective des débiteurs dans les réformes du Cadre commun — marquerait un changement de paradigme.

Ce ne serait pas un acte de solidarité désintéressée. La France, en tant que créancier bilatéral majeur et actionnaire influent des institutions de Bretton Woods, a un intérêt direct à ce que les restructurations de dette soient plus rapides et plus durables. Des restructurations qui traînent pendant trois à cinq ans ne servent ni les débiteurs ni les créanciers. Un système où les emprunteurs sont mieux organisés est un système plus stable, plus prévisible et moins coûteux pour l’ensemble des parties.

Recommandations actualisées

Les recommandations formulées en septembre 2024 ont trouvé un écho partiel dans les résultats de Séville. Le contexte de 2026 appelle à la fois une consolidation des acquis et de nouveaux compléments.

1. Opérationnaliser le Sevilla Borrower’s Forum. Le Forum lancé en juillet 2025 doit être doté d’un secrétariat permanent, de ressources techniques suffisantes et d’un mandat opérationnel clair. La présidence française du G7 pourrait formaliser un engagement de financement pluriannuel et inviter les pays du G7 à contribuer collectivement à la pérennité du Forum. Un simple dialogue sans capacité technique reproduirait les échecs des initiatives précédentes.

2. Créer un fonds multilatéral d’assistance juridique aux débiteurs souverains. L’asymétrie d’expertise juridique entre créanciers et débiteurs est l’un des facteurs les plus déterminants des déséquilibres dans les restructurations. Un fonds dédié, financé par les institutions multilatérales et les créanciers bilatéraux, permettrait aux pays en restructuration d’accéder à des conseils juridiques de premier rang — un droit que seuls les créanciers exercent pleinement aujourd’hui.

3. Établir un mécanisme de capitalisation systématique de l’expérience. Les restructurations du Ghana, de la Zambie et de l’Éthiopie ont produit un corpus d’expérience considérable. Sans mécanisme de transmission, cette expérience sera perdue lorsque les prochains pays entreront en restructuration. Une base de données partagée, gouvernée par les débiteurs et hébergée dans le cadre du Sevilla Forum on Debt, transformerait ces expériences en bien collectif.

4. Lier la coordination des emprunteurs au déploiement du NCQG et des DTS. Les 300 milliards de dollars par an du NCQG et les discussions sur la rechannelisation des DTS vers les pays en développement doivent intégrer la perspective des emprunteurs dans leur architecture de gouvernance. Les pays récipiendaires doivent être co-architectes des mécanismes de décaissement, pas simplement bénéficiaires passifs.

5. Utiliser le Multidimensional Vulnerability Index (MVI) comme critère d’éligibilité. L’adoption du MVI par les Nations Unies offre un outil objectif pour identifier les pays les plus vulnérables et prioriser l’allocation des ressources. Intégrer le MVI dans les mécanismes de coordination des emprunteurs permettrait de cibler l’assistance technique et juridique vers les pays qui en ont le plus besoin, tout en évitant les biais politiques qui ont entaché les mécanismes existants.

Conclusion : de l’argument à l’épreuve des faits

En septembre 2024, la coordination des emprunteurs était un projet structurel — important mais sans traduction institutionnelle. En mars 2026, le paysage a fondamentalement changé.

Le Sevilla Borrower’s Forum et le Sevilla Forum on Debt ont validé le principe : la coordination des débiteurs est désormais reconnue comme légitime par la communauté internationale. Mais la reconnaissance n’est pas l’opérationnalisation. Le retrait américain du multilatéralisme a supprimé le filet de sécurité implicite dont bénéficiaient les pays en développement. Les restructurations du Cadre commun ont démontré que le système actuel fonctionne — mais à un rythme et à un coût que les pays les plus vulnérables ne peuvent pas se permettre. Le NCQG de Bakou a révélé l’écart béant entre les besoins des pays en développement et la volonté des pays développés d’y répondre.

Face à ce paysage, la question n’est plus de savoir si les emprunteurs doivent se coordonner — Séville a tranché. La question est de savoir si les acquis de Séville seront transformés en capacités opérationnelles avant que la prochaine crise de dette ne frappe. L’histoire de la finance internationale enseigne que les créanciers se coordonnent toujours. Depuis juillet 2025, les débiteurs disposent d’un cadre pour faire de même. Il leur reste à le rendre effectif.


Publié sur erickilama.com. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur.

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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