Le sommet du G7 d’Évian s’ouvre le 15 juin sur un paradoxe que trois faits suffisent à poser. La présidence française a inscrit la réforme des partenariats de développement comme deuxième priorité de sa filière Finances — l’ambition affichée d’un passage « de l’assistance au partenariat ». Au même moment, l’aide publique au développement vient de subir sa plus forte chute jamais enregistrée. Et les propres économistes mandatés par la présidence rangent le « retrait de la solidarité internationale » parmi les déséquilibres qui menacent la stabilité mondiale. Ces trois faits ne se contredisent pas : ils dessinent le vrai enjeu d’Évian. Le débat n’y portera pas sur les volumes d’aide. Il portera sur la crédibilité d’un système de financement du développement que ni les volumes ni les annonces ne stabilisent plus.

Un sommet sans communiqué, des déclarations à lire une par une

Premier point de méthode, qui conditionne la lecture du reste : Évian ne produira pas de communiqué unique. Pour le deuxième sommet consécutif, le G7 a renoncé à un texte commun au profit de déclarations thématiques ciblées — une dizaine de paragraphes chacune, sur les minéraux critiques, la politique d’investissement, la sécurité de l’enfance ou d’autres sujets1. La conséquence est directe : il n’y aura pas d’« acquis d’Évian » à mesurer d’un bloc, mais une série de textes à lire séparément, dont la portée se jugera à ce qu’ils engagent vraiment. Tant que le sommet n’a pas siégé, tout résultat reste prospectif ; c’est précisément pourquoi la grille de lecture compte davantage que les annonces.

Le futur de l’aide : un modèle qui se défait

La toile de fond est un effondrement. En 2025, l’aide publique au développement mondiale a reculé de 23,1 % en termes réels, à 174,3 milliards de dollars — la plus forte baisse annuelle de l’histoire de l’indicateur2. Les États-Unis en portent les trois quarts : leur aide a chuté de près de 57 %, conséquence directe du démantèlement de l’USAID, dont les effectifs sont passés de plus de dix mille agents à une quinzaine de postes légalement requis3. Le Royaume-Uni a programmé le passage de son aide de 0,5 % à 0,3 % de son revenu national d’ici 2027-20284. La France elle-même réduit de 704 millions d’euros (−16 %) les crédits de sa mission d’aide au développement en 2026, troisième coupe en deux ans ; son aide totale, autour de 0,43 % du revenu national brut, reste très en deçà de l’objectif de 0,7 % inscrit dans la loi de 20215. Aucun membre du G7 n’atteint plus cette cible. L’OCDE anticipe une nouvelle baisse de 5,8 % en 2026.

Ce retrait ne laisse pas un vide neutre. La Chine, dont l’aide au développement proprement dite est tombée à son plus bas niveau en vingt ans, s’est imposée comme le premier créancier officiel des pays en développement. Et elle bascule désormais du rôle de prêteur à celui de percepteur : environ 35 milliards de dollars de remboursements lui sont dus en 2025, dont 22 par les soixante-quinze pays les plus pauvres6. Là où le G7 se retire, la Chine ne se substitue pas : elle encaisse. Pour les pays les moins avancés, le recul occidental ne produit pas un changement de partenaire, mais un appauvrissement net de l’espace de financement.

Le pont que personne ne nomme

C’est ici que les deux priorités d’Évian — réduire les déséquilibres macroéconomiques, refonder les partenariats — cessent d’être des chantiers séparés. Le mémo des économistes du G7, remis fin mars et signé Chong-En Bai, Gita Gopinath, Hélène Rey et Axel Weber, identifie sept déséquilibres porteurs d’instabilité ; deux d’entre eux sont, exactement, le sujet du développement : le retrait de la solidarité internationale et la faiblesse de l’investissement privé dans les pays en développement7. Le mémo conclut qu’aucun de ces déséquilibres ne se corrige par l’unilatéralisme, et que seule une réponse coopérative et multilatérale les traite à la racine. Autrement dit, le financement du développement n’est pas une annexe charitable de l’agenda d’Évian : c’est l’un des déséquilibres que le sommet prétend réduire.

Ce diagnostic prolonge un débat plus large sur la lecture des comptes extérieurs. Brad Setser documente, depuis le printemps, l’idée que le surplus chinois est systématiquement sous-estimé et que la demande d’actifs en dollars est plus opaque qu’on ne le croit — la Chine n’aurait pas « dé-dollarisé », elle aurait « caché ses dollars »8. Le fil commun de ces travaux est que les équilibres financiers tenus pour acquis sont moins stables qu’ils n’en ont l’air. C’est la même prudence qui doit s’appliquer au financement du développement : un système qui paraissait robuste se révèle, sous le choc de 2025, structurellement fragile.

L’épreuve d’Évian

Trois faits, un seul test. C’est à cela que se résume l’enjeu du sommet pour le développement.

Le faitLe chiffreCe qu’il signifie pour Évian
L’aide mondiale s’effondre−23,1 % en 2025 (record)Le modèle de financement par l’aide ne tient plus ; refonder le partenariat devient urgent, pas optionnel
La Chine encaisse, ne substitue pas~35 Md$ de remboursements dus en 2025Le retrait du G7 appauvrit l’espace de financement des plus pauvres ; il n’ouvre pas une alternative
Le besoin est connu et chiffré~4 000 Md$/an de déficit ODDLa contrainte n’est pas le diagnostic, c’est l’exécution crédible des engagements

Reste la question que la présidence française ne pourra pas esquiver : que vaut une promesse de partenariat quand l’aide qui la finançait s’effondre ? Le menu de réforme existe déjà — le Compromis de Séville issu de la conférence de juillet 2025 a reconnu un déficit de financement des objectifs de développement d’environ 4 000 milliards de dollars par an et lancé plus de cent trente initiatives ; les travaux du G20 montrent que la seule optimisation des bilans des banques de développement pourrait dégager de l’ordre de 80 milliards de dollars par an de capacité de prêt supplémentaire9. La contrainte n’est donc pas, d’abord, budgétaire. Elle est de crédibilité : la capacité du G7 à prouver que ses annonces deviennent des règles, des mécanismes et des responsabilités nommées, plutôt qu’un communiqué de plus.

C’est à cette aune qu’il faudra lire les déclarations d’Évian. Non pas « combien le G7 promet-il ? », mais « ce qu’il annonce est-il vérifiable, opposable, et conçu pour survivre à la prochaine séquence budgétaire ? ». Sur le développement, le passage « de l’assistance au partenariat » ne se jugera pas aux mots employés, mais à un test simple : la France obtient-elle des engagements que l’on pourra, dans six mois, vérifier qu’ils ont été tenus. C’est la thèse d’un rapport de référence — Aide ou partenariat ? Refonder la finance du développement à l’épreuve des faits — qui documente le bilan net du système d’aide, les mécanismes de son échec et l’architecture de crédibilité que la présidence française peut porter. C’est cela qui se joue à Évian.



  1. Conseil de l’Union européenne, communiqué du 12 juin 2026 ; couverture pré-sommet, mai-juin 2026. Au 13 juin, le sommet n’a pas encore siégé : le contenu des déclarations reste prospectif. ↩︎

  2. OCDE, Comité d’aide au développement, données préliminaires 2025 (avril 2026). ↩︎

  3. OCDE-CAD, données préliminaires 2025 ; documentation sur le démantèlement de l’USAID (2025-2026). ↩︎

  4. Chambre des communes britannique, note de recherche CBP-10243. ↩︎

  5. Sénat, projet de loi de finances pour 2026, mission Aide publique au développement ; données Focus 2030 (contribution française ~0,43 % du RNB en 2025). ↩︎

  6. AidData (novembre 2025) ; Lowy Institute (mai 2025), sur la position de créancier de la Chine et le pic de remboursements. ↩︎

  7. Mémo des économistes du G7 sur les déséquilibres mondiaux, remis le 28 mars 2026 (Bai, Gopinath, Rey, Weber), publié dans le cadre de la présidence française. ↩︎

  8. Brad Setser, Follow the Money (Council on Foreign Relations), série d’analyses d’avril à juin 2026 ; notamment « China’s ‘Fake’ De-Dollarization », 30 avril 2026. ↩︎

  9. Nations unies, Compromis de Séville, quatrième conférence sur le financement du développement (juillet 2025) ; groupe d’experts indépendant du G20 sur les banques multilatérales de développement. ↩︎