Résumé exécutif

Un blocage prolongé du détroit d’Ormuz, la perte simultanée d’une part du gaz naturel liquéfié (GNL) qatari et l’interdiction progressive du GNL russe ne constituent pas un choc de prix parmi d’autres. C’est un choc de structure : il frappe l’Europe là où elle est déjà contrainte — sur le coût de l’énergie livrée à l’usine. Pour un département risque, l’événement ne se lit pas sur la page géopolitique. Il se lit à la ligne « coût des matières et de l’énergie » du compte de résultat, puis sur la marge, puis sur le besoin en fonds de roulement, puis sur la trésorerie.

Ce dossier applique au risque énergétique la méthode d’un département risque : partir du mécanisme de transmission, cartographier l’exposition, puis descendre au niveau de la firme.

Trois enseignements. Premièrement, le canal de transmission est court et documenté : le prix de l’énergie se propage aux coûts d’intrants, puis à la marge, avec un effet estimé de +4 à 6 % sur les coûts de production industriels allemands pour un doublement du prix du gaz (DIW Berlin). Deuxièmement, l’exposition est fortement sectorielle : la chimie, la métallurgie, le verre-ciment, le raffinage et une partie du transport concentrent à la fois l’intensité énergétique, la dépendance aux détroits et la sensibilité aux intrants critiques ; dans notre cartographie d’exposition géoéconomique, six secteurs de transformation cumulent les trois risques (« triple threat »). Troisièmement — et c’est le point que la carte sectorielle masque — l’incidence ne se décide pas au secteur, elle se décide au bilan. Sur données d’entreprises européennes, la part des firmes qui relèvent leurs prix lorsqu’elles subissent une hausse de coûts passe de 17,6 % chez les micro-entreprises à 40,0 % chez les grandes : la compression de marge se déplace, mécaniquement, vers les PME et les ETI.

Pour un assureur ou une banque, la conséquence opérationnelle est directe : une carte d’exposition sectorielle est nécessaire mais insuffisante. Il faut la croiser avec une lentille de taille et de bilan, faute de quoi le risque réel — celui qui se matérialise en défauts et en sinistres — reste invisible.


I. Le choc et son mécanisme de transmission

1. Le point de départ n’est pas un scénario spéculatif mais une configuration déjà observée. Depuis le printemps 2026, l’Europe combine une interdiction progressive du GNL russe (contrats de court terme fermés le 25 avril, sortie complète programmée à fin 2027), la perte de 17 % de la capacité du complexe qatari de Ras Laffan — soit 3 % de l’offre mondiale de GNL, pour trois à cinq ans de réparations — et un détroit d’Ormuz dont le trafic n’était rétabli qu’à un niveau fractionnaire malgré le cessez-le-feu du 7 avril1. Le Brent a oscillé entre 87 et 125 dollars le baril, et le prix de gros du gaz européen (TTF) reste suspendu à la solidité d’une trêve précaire.

2. Pour l’analyse de risque d’entreprise, l’important n’est pas le niveau atteint mais la nature du canal. Un choc énergétique se transmet à la firme par une chaîne courte et bien identifiée :

Prix de l’énergie (électricité, gaz, carburants) → coûts d’intrants → marge brute → besoin en fonds de roulement → trésorerie.

Chaque maillon est mesurable, et chacun offre un point d’observation à un département risque.

3. Le premier maillon — du prix de gros au coût d’intrant — est quasi mécanique pour les procédés énergo-intensifs, où l’énergie n’est pas un poste de charge parmi d’autres mais un facteur de production. Le DIW Berlin estime qu’une hausse de 100 % du prix du gaz augmente les coûts de production industriels allemands de 4 à 6 %2. Un tel ordre de grandeur, appliqué à des secteurs dont la marge opérationnelle se compte en points de pourcentage, suffit à faire basculer une activité de la rentabilité à la perte.

4. Le deuxième maillon — du coût à la marge — n’est pas mécanique : il dépend d’une décision, celle de répercuter ou d’absorber. C’est là que se joue l’essentiel, et c’est l’objet de la section III. Retenons pour l’instant que la même hausse de coûts produit des effets de marge radicalement différents selon la capacité de la firme à faire passer ce coût à l’aval.

5. Le troisième maillon — de la marge à la trésorerie — est celui que les modèles de prix ignorent le plus souvent, et celui qui déclenche les défauts. Une hausse du coût de l’énergie et du fret gonfle la valeur des stocks et des créances : le besoin en fonds de roulement augmente au moment précis où la marge se contracte. Pour une entreprise faiblement capitalisée, c’est ce ciseau — marge qui baisse, BFR qui monte — qui rompt, avant même que le compte de résultat ne devienne rouge.

6. Ce cadrage rejoint l’analyse que Thomas Gomart et Lucie Mielle proposent de la nature sectorielle du risque géopolitique. Dans le secteur énergétique, écrivent-ils, le risque « porte principalement sur les infrastructures de trafic : sabotage de pipelines, perturbations en mer Rouge, blocage du détroit d’Ormuz, expropriations et surtaxes windfall », de sorte que « la géopolitique y frappe directement les actifs, les coûts opérationnels et la volatilité des prix »3. Autrement dit : le risque énergétique n’est pas d’abord un risque de marché, c’est un risque d’infrastructure dont l’effet financier transite par les coûts opérationnels. C’est exactement le canal que nous venons de dérouler.

7. Deux propriétés du choc méritent d’être isolées, parce qu’elles gouvernent la manière de le stress-tester. La première est la volatilité, distincte du niveau. Entre le 8 et le 22 avril 2026, le Brent est passé de 125 à 87 puis à 102 dollars au gré des annonces de réouverture d’Ormuz4 : une entreprise peut survivre à un prix élevé mais prévisible, et succomber à un prix moyen fortement volatil, parce que la volatilité désorganise les couvertures, les contrats à prix fixe et la planification de production. La seconde est l’asymétrie temporelle relevée par Gomart et Mielle : le risque géopolitique « absorbe le présent », quand la contrainte climatique et énergétique « balise l’horizon »5. Un département risque qui ne provisionne que le choc immédiat sous-estime le régime dans lequel il s’inscrit — une double contrainte énergétique durable, à la fois de sécurité d’approvisionnement et de décarbonation.


II. La carte d’exposition : quels secteurs, à quelle place dans la chaîne, avec quelle géographie

8. La première tâche d’un département risque est de localiser l’exposition. Trois dimensions la déterminent : l’intensité énergétique du procédé, la position dans la chaîne de valeur, et la géographie d’approvisionnement — part du GNL, dépendance aux détroits, sensibilité aux intrants critiques. Notre cartographie d’exposition géoéconomique, construite sur 28 secteurs, permet de les croiser6.

Intensité et position dans la chaîne

9. Les secteurs les plus exposés ne sont ni au sommet ni à la base de la chaîne, mais au milieu : ce sont les transformateurs de première intention, ceux qui convertissent de l’énergie et des matières premières en intrants pour le reste de l’industrie. La chimie de base, la métallurgie, le verre et le ciment (minéraux non métalliques), le raffinage : ces activités transforment le prix de l’énergie en prix de l’intrant que tout le tissu productif consomme en aval. Un choc énergétique qui les frappe ne reste pas confiné — il se propage à la construction, à l’automobile, à l’emballage, à l’agroalimentaire, sous forme de renchérissement d’intrants.

10. Notre indice de vulnérabilité géoéconomique confirme cette concentration. Les scores les plus élevés reviennent à l’électronique (56,0), aux équipements électriques (53,3) et à la métallurgie (49,7), suivis des autres matériels de transport (43,2), des machines (42,1), des minéraux non métalliques — verre et ciment — (39,4), de la chimie (39,1) et du raffinage (37,8)6. Au classement multi-risque, six secteurs de transformation cumulent simultanément les trois familles de risque (vulnérabilité, dépendance aux détroits, exposition aux intrants critiques) : équipements électriques, électronique, métallurgie, automobile, machines et chimie. Ce sont eux qui doivent figurer en tête d’un tableau d’exposition énergétique.

Géographie d’approvisionnement : le GNL et les détroits

11. La deuxième dimension est géographique. Le risque énergétique européen se cristallise sur deux points de passage. Le premier est le GNL : substitut naturel du gaz russe par pipeline, il ré-arrime la sécurité énergétique européenne à un petit nombre de terminaux d’exportation et de routes maritimes. Le Qatar assurait 8 à 10 % des importations européennes de GNL avant la crise ; sa capacité est désormais amputée1. Le second est le détroit : Ormuz pour le GNL qatari et le pétrole du Golfe, la mer Rouge pour le fret conteneurisé. Notre score de dépendance aux détroits place la chimie (70,6), la métallurgie (63,1) et les équipements électriques (66,0) parmi les plus exposés — précisément les transformateurs identifiés plus haut6. La géographie du choc et la carte de l’intensité énergétique se superposent.

12. Cette exposition n’est pas répartie uniformément entre entreprises. Une étude du Centre for Economic and Policy Research, citée par Gomart et Mielle, établit que plus d’un tiers des sociétés manufacturières allemandes dépendent d’intrants critiques importés — contre 20 % en Espagne et 17 % en Italie — et que « les plus grandes [sont] presque deux fois plus exposées que les plus petites »7. Ce résultat est important, et il faut le lire précisément : il porte sur l’exposition aux intrants critiques (les grandes firmes, plus internationalisées, sont davantage branchées sur les chaînes mondiales), et non sur la capacité à encaisser le choc. Ces deux propriétés vont, on le verra, en sens inverse.

La dépendance de second rang : les métaux de la résilience

13. Un dossier énergétique complet ne peut s’arrêter au gaz et au pétrole. La réponse structurelle au risque énergétique — électrification des procédés, pompes à chaleur, renouvelables, batteries — déplace la dépendance plutôt qu’elle ne l’efface : elle substitue au risque « hydrocarbures » un risque « métaux critiques ». Or ce dernier est, en amont, plus concentré encore. La Chine assure environ 60 % de l’extraction mondiale de terres rares et près de 90 % de leur raffinage ; la République démocratique du Congo, environ 76 % de l’extraction de cobalt ; l’Indonésie, près de 60 % de celle du nickel8. Notre cartographie situe l’exposition aux intrants critiques au plus haut dans la chaîne d’électrification : équipements électriques (96,8), automobile (88,0), électronique (82,2), devant les autres matériels de transport (64,4) et la métallurgie (50,5)6.

14. Pour un département risque, l’implication est un arbitrage de temporalité : le capex de résilience énergétique réduit l’exposition au choc de court terme (Ormuz, GNL) au prix d’une exposition accrue à un choc de moyen terme (concentration des métaux critiques, dont la géographie est tout aussi politique). Ce n’est pas une raison de renoncer à la résilience ; c’est une raison de la provisionner correctement, en traitant la dépendance aux métaux comme un risque à part entière du plan de couverture, et non comme sa solution.


III. La transmission au niveau de la firme : l’exposition est sectorielle, l’incidence est au bilan

15. C’est ici que le dossier bascule. Tout ce qui précède — la carte sectorielle, la géographie des détroits, l’intensité énergétique — décrit le choc entre dans l’économie. Cela ne dit pas qui le supporte. Deux entreprises du même secteur, exposées au même prix du gaz, connaîtront des sorts opposés selon un facteur que la carte sectorielle ne voit pas : leur capacité à répercuter le coût à l’aval.

16. Sur données d’entreprises européennes, cette capacité varie fortement avec la taille. Parmi les firmes qui déclarent subir une hausse de leurs coûts, la part qui relève ses prix de vente passe de 17,6 % chez les micro-entreprises à 40,0 % chez les grandes, avec une progression régulière aux tailles intermédiaires (25,0 % pour les petites, 34,0 % pour les moyennes)9. Il faut lire ce chiffre pour ce qu’il est, et pas pour ce qu’il n’est pas. Il s’agit d’une part d’entreprises — la fréquence de la décision de répercuter, conditionnellement à une hausse de coûts subie — et non d’une élasticité, ni d’un « pourcentage du choc » transmis aux prix. Une grande entreprise n’augmente pas ses prix « davantage » ; elle est simplement plus souvent en situation de le faire. Symétriquement, plus de huit micro-entreprises sur dix confrontées à une hausse de coûts ne la répercutent pas : elles l’absorbent dans leur marge.

Part des entreprises qui répercutent une hausse de coûts sur leurs prix, par taille

17. La portée de ce gradient doit être énoncée avec la même prudence. Le lien entre la taille et la compression de marge est, dans nos données, une corrélation robuste, non un effet causal établi9. Le gradient est descriptif. Ce qu’il autorise à affirmer est néanmoins substantiel : face à un même choc énergétique, la répercussion est le fait d’une minorité de firmes, et cette minorité est concentrée en haut de la distribution de taille. Le reste absorbe. Et absorber une hausse de coûts, pour une entreprise à faible coussin de trésorerie, signifie éroder la marge, tendre le besoin en fonds de roulement, puis — si le choc dure — approcher les seuils de covenant.

18. Cette lecture renverse une intuition courante. Une carte d’exposition sectorielle suggère que le risque se concentre dans les grandes entreprises énergo-intensives : les cimenteries, les aciéries, les vapocraqueurs. C’est vrai de l’exposition brute — et c’est ce que confirme l’étude du CEPR sur les intrants critiques. Mais du point de vue de l’incidence — qui voit sa marge se comprimer et sa trésorerie se tendre —, le poids se déplace vers les PME et ETI de la même chaîne : sous-traitants de la chimie, transformateurs métalliques, verriers de spécialité, logisticiens du dernier kilomètre. Ces firmes sont exposées indirectement (via le renchérissement des intrants livrés par les transformateurs de premier rang) et absorbent le choc directement (parce qu’elles répercutent moins souvent). C’est la conjonction la plus dangereuse, et la carte sectorielle seule ne la fait pas apparaître.

19. Trois leviers de bilan modulent cette incidence, et constituent les variables qu’un département risque doit renseigner firme par firme :

20. L’enseignement opérationnel est net : le clivage décisif de ce risque n’est pas seulement sectoriel, il est de taille et de bilan. Un portefeuille de crédit ou d’assurance exposé à la chimie ou à la métallurgie ne se lit pas correctement au niveau du secteur ; il se lit au niveau de la distribution de taille des contreparties à l’intérieur du secteur. C’est la granularité qui manque le plus souvent aux cartes d’exposition, et c’est elle qui sépare un stress-test réaliste d’un stress-test décoratif.


IV. Les signaux avancés : ce qu’un département risque doit observer

21. La transmission décrite plus haut fournit sa propre grille de surveillance. À chaque maillon du canal correspond un signal observable, et l’ordre des maillons donne l’ordre d’apparition des signaux — c’est ce qui les rend « avancés ».

22. Signaux amont (marché et infrastructure). Le taux de transit effectif d’Ormuz et le nombre de pétroliers en attente dans le Golfe ; le prix de gros européen du gaz (TTF) et surtout sa volatilité réalisée ; le différentiel de prix entre le GNL livré en Asie et en Europe, qui détermine la direction dans laquelle partent les cargaisons flexibles ; le taux de remplissage des stocks gaziers rapporté à la trajectoire réglementaire (objectif de 90 % au 1er novembre). Ces signaux se lisent sur données publiques et se rafraîchissent en jours.

23. Signaux intermédiaires (coûts et chaîne). Les indices de fret maritime, en particulier sur les routes réacheminées par le cap de Bonne-Espérance ; les délais de livraison des équipements critiques — un point trop rarement suivi : la réparation de Ras Laffan est contrainte non par le capital mais par la capacité physique de trois fabricants mondiaux de turbines à gaz, dont les carnets de commandes courent sur deux à quatre ans10 ; les prix de sortie d’usine des transformateurs de premier rang (chimie, acier, ciment, verre), qui préfigurent le renchérissement des intrants pour tout l’aval.

24. Signaux aval (firme). La fréquence des révisions de prix déclarées par les entreprises, ventilée par taille — l’indicateur le plus directement relié au mécanisme de la section III ; l’évolution des délais de paiement, symptôme précoce de tension sur le besoin en fonds de roulement ; et, pour un portefeuille de crédit, la dérive des ratios de couverture des intérêts dans les secteurs énergo-intensifs. Ce dernier indicateur — l’allongement des délais de paiement chez les PME de la chimie — est l’un des tout derniers à s’allumer : c’est là que le choc énergétique, entré très en amont, affleure enfin dans les comptes.

25. Une entreprise interrogée dans le cadre de l’Allianz Risk Barometer place désormais l’interruption d’activité et les risques énergétiques et géopolitiques parmi ses préoccupations de premier rang11 — confirmation que ces signaux ne relèvent pas d’une veille exotique mais de la gestion de risque courante. L’enjeu n’est pas de les découvrir, mais de les ordonner selon le canal de transmission, pour transformer une collection d’indicateurs en système d’alerte précoce : un signal amont (prix du gaz) qui se propage jusqu’à un signal aval (allongement des délais de paiement chez les PME de la chimie) trace, en temps réel, le trajet du risque à travers le bilan.


V. Ce que cela implique pour l’entreprise : recommandations traçables et hiérarchisées

26. Les recommandations qui suivent traduisent l’analyse en indicateurs et en actions. Elles sont hiérarchisées par ordre d’urgence pour un département risque, et chacune renvoie au maillon du canal qu’elle traite.

27. Priorité 1 — Introduire la lentille de taille dans la carte d’exposition. (Maillon marge.) C’est la recommandation la plus importante parce qu’elle corrige l’angle mort le plus coûteux. Une exposition sectorielle à la chimie, à la métallurgie ou au verre-ciment doit être décomposée par taille de contrepartie, et pondérée par la capacité de répercussion. Concrètement : segmenter tout portefeuille énergo-intensif entre grandes entreprises (répercussion plus fréquente, absorption partielle du choc) et PME-ETI (absorption dominante, compression de marge), et provisionner ce second segment plus sévèrement à choc énergétique égal. Le gradient de répercussion (17,6 % contre 40,0 %) fournit la clé de pondération ; il est descriptif, mais il suffit à réordonner les priorités9.

28. Priorité 2 — Stress-tester la trésorerie, pas seulement la marge. (Maillon BFR-trésorerie.) Le défaut ne survient pas quand la marge devient négative mais quand la trésorerie se rompt sous le double effet d’une marge comprimée et d’un besoin en fonds de roulement gonflé par la valorisation des stocks et créances. Le scénario de stress doit donc être un scénario de liquidité : combien de mois une contrepartie tient-elle avec une marge amputée de tant de points et un BFR alourdi de tant de jours ? La volatilité du prix, et non son seul niveau, doit alimenter ce scénario, car c’est elle qui désorganise les couvertures.

29. Priorité 3 — Cartographier la double dépendance : détroits aujourd’hui, métaux demain. (Maillon amont.) La géographie du risque a deux horizons. À court terme, l’exposition passe par les détroits et les terminaux de GNL : suivre la part de GNL dans l’approvisionnement des contreparties et leur dépendance aux points de passage. À moyen terme, la stratégie de résilience (électrification) réarrime le risque aux métaux critiques, dont la concentration amont est plus forte encore (terres rares raffinées à près de 90 % en Chine, cobalt extrait à environ 76 % en RDC, nickel à près de 60 % en Indonésie)8. Un plan de couverture qui traite l’électrification comme une sortie de risque sans provisionner sa dépendance de second rang déplace le risque sans le réduire.

30. Priorité 4 — Ordonner les signaux avancés selon le canal. (Transversal.) Substituer à la liste d’indicateurs un système d’alerte structuré par le mécanisme de transmission : signaux amont (transit d’Ormuz, TTF et sa volatilité, différentiel Asie-Europe, remplissage des stocks), intermédiaires (fret, délais des équipements critiques, prix de sortie d’usine des transformateurs), aval (fréquence des révisions de prix par taille, délais de paiement, ratios de couverture). L’ordre des maillons donne l’ordre d’apparition des alertes ; c’est ce qui rend le dispositif prédictif plutôt que constatatif.

31. Priorité 5 — Traiter la double contrainte comme un régime, non comme un épisode. (Cadre.) L’asymétrie temporelle relevée par Gomart et Mielle vaut avertissement méthodologique : provisionner uniquement le choc immédiat, c’est ignorer le régime durable — sécurité d’approvisionnement et décarbonation simultanément contraintes — dans lequel il s’inscrit5. Un cessez-le-feu n’est pas une paix, et un détroit rouvert n’est pas un détroit sécurisé. Le principe de précaution commande de construire les scénarios de référence sur l’hypothèse d’un approvisionnement partiellement contraint, et de traiter toute détente comme un bonus, non comme un acquis.

32. La sécurité énergétique n’est jamais un problème purement technique : c’est un problème de politique étrangère dont les variables sont les conflits, les alliances et les choix des États producteurs. Pour l’entreprise, cette proposition a une traduction comptable exacte. Le détroit d’Ormuz, la capacité de Ras Laffan, la concentration chinoise du raffinage des terres rares ne sont pas des abstractions géopolitiques : ce sont des variables qui, par un canal court et documenté, se retrouvent à la ligne « énergie et matières » du compte de résultat, puis sur la marge, puis sur la trésorerie. Le rôle d’un département risque est de parcourir ce canal à l’envers — de la trésorerie au détroit — et d’y placer, à chaque maillon, le bon indicateur. C’est ce que ce dossier a tenté de rendre opératoire.



  1. Sur l’anatomie de la double contrainte GNL russe / Ras Laffan / Ormuz, voir notre note « Cessez-le-feu Iran : la double contrainte énergétique de l’Europe (GNL russe + Ormuz) », mai 2026, et les sources qui y sont mobilisées (QatarEnergy, avril 2026 ; Argus Media, avril 2026 ; Rystad Energy, mars-avril 2026). Le complexe de Ras Laffan fonctionne à environ 83 % de sa capacité après la destruction de plusieurs de ses trains de liquéfaction, soit une perte d’environ 17 % de la capacité du complexe. ↩︎ ↩︎

  2. DIW Berlin, estimations relatives à l’effet d’un doublement du prix du gaz sur les coûts de production industriels allemands (+4 à 6 %), rapportées dans notre note « Après Ormuz : vulnérabilité énergétique européenne et pacte de résilience G7 », mars 2026. ↩︎

  3. Thomas Gomart et Lucie Mielle, « Que craignent les entreprises ? Nouvelle géographie du risque géopolitique », Études de l’Ifri, Ifri, mai 2026, section « Le secteur de l’énergie : la vulnérabilité des infrastructures ». ↩︎

  4. CNBC, données de marché avril 2026 ; Axios, « Oil prices plunge on Trump’s US-Iran ceasefire post », 7 avril 2026. Le Brent est passé de 125 dollars (8 avril) à 87 dollars (17 avril) puis à 102 dollars (22 avril) au fil des annonces sur Ormuz. ↩︎

  5. Gomart et Mielle, op. cit., enseignement transversal sur l’« asymétrie temporelle » : « le risque géopolitique absorbe le présent, quand la menace climatique balise l’horizon ». ↩︎ ↩︎

  6. Nos estimations, cartographie d’exposition géoéconomique portant sur 28 secteurs (indice de vulnérabilité géoéconomique, sous-indice de dépendance aux points de passage maritimes, sous-indice d’exposition aux intrants critiques). Les scores sont des mesures d’exposition relative, standardisées entre secteurs. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎

  7. « European Firms Facing Geopolitical Risk: Evidence from Recent Eurosystem Surveys », CEPR, mai 2024, cité par Gomart et Mielle, op. cit. : plus d’un tiers des manufacturiers allemands dépendent d’intrants critiques (20 % en Espagne, 17 % en Italie), les plus grandes firmes étant « presque deux fois plus exposées que les plus petites ». ↩︎

  8. Concentrations d’extraction et de raffinage d’après les données publiques de l’USGS (Mineral Commodity Summaries) et de l’Agence internationale de l’énergie : terres rares — environ 60 % de l’extraction et près de 90 % du raffinage en Chine ; cobalt — environ 76 % de l’extraction en République démocratique du Congo ; nickel — près de 60 % de l’extraction en Indonésie. ↩︎ ↩︎

  9. Nos estimations sur données d’entreprises européennes (enquête SAFE), panel d’environ 338 000 observations couvrant douze économies de la zone euro. La grandeur mesurée est la part des entreprises qui relèvent leurs prix de vente conditionnellement au fait de subir une hausse de coûts : 17,6 % (micro, 1-9 salariés), 25,0 % (petites, 10-49), 34,0 % (moyennes, 50-249), 40,0 % (grandes, 250 et plus). Il s’agit d’une fréquence de décision, non d’une élasticité ni d’un taux de transmission du choc aux prix. Le gradient de taille est descriptif ; sa relation avec la compression de marge (corrélation ≈ 0,5 avec un indicateur composite de tension financière) est une corrélation, non un effet causal établi. ↩︎ ↩︎ ↩︎

  10. Rystad Energy, « Gulf war leaves $58 billion repair bill and a global equipment crunch », avril 2026. Les turbines à gaz de grande dimension nécessaires aux compresseurs de réfrigération des trains de GNL sont produites par trois constructeurs mondiaux, dont les carnets de commandes courent sur deux à quatre ans — d’où une réparation contrainte par la capacité physique de l’industrie, non par le capital. ↩︎

  11. Allianz Risk Barometer, édition 2026 : l’interruption d’activité, les risques énergétiques et les risques politiques et géopolitiques figurent parmi les principaux risques cités par les entreprises interrogées. ↩︎