Eric Gabin Kilama | 31 mars 2026 | erickilama.com
Depuis la publication de cette analyse en novembre 2024, le contexte de la politique commerciale européenne a été bouleversé. Le retour de l’administration Trump, avec une politique tarifaire d’une ampleur inédite, a placé l’UE dans une position de double contrainte : défendre ses intérêts face à Washington tout en préservant ses relations avec les pays en développement. Cette note actualise le diagnostic et les recommandations à la lumière des développements de 2025-2026.
1. Le choc tarifaire américain : ampleur et conséquences
L’administration Trump II a engagé une offensive commerciale systématique dès les premières semaines de son mandat. L’invocation de la Section 122 du Trade Act — un instrument utilisé une seule fois depuis 1971, par Nixon lors de la suspension de la convertibilité or du dollar — a marqué un tournant symbolique et juridique. Des tarifs universels de 10 % ont été imposés sur l’ensemble des importations américaines, auxquels s’ajoutent des tarifs sectoriels renforcés au titre de la Section 301 : 25 % sur l’acier et l’aluminium, 100 % sur les véhicules électriques chinois, des surtaxes sur les semi-conducteurs et les batteries.
L’UE est directement touchée. Les exportations européennes vers les États-Unis — premier marché d’exportation de l’Union, représentant environ 450 milliards d’euros par an — sont soumises au tarif universel de 10 %, avec des majorations sectorielles pour l’automobile, l’acier et les produits pharmaceutiques. La Commission européenne estimé l’impact initial à 0,3-0,5 point de PIB européen, un chiffre significatif pour une économie déjà en croissance faible.
La réponse européenne a oscillé entre fermeté rhétorique et prudence opérationnelle. La Commission a annoncé des mesures de rétorsion ciblées — surtaxes sur des produits américains emblématiques (bourbon, Harley-Davidson, produits agricoles) — tout en laissant ouverte la porte de la négociation. Cette ambivalence reflète une contrainte structurelle : l’UE a besoin des États-Unis comme partenaire sécuritaire en Europe de l’Est, ce qui limite sa marge de manœuvre sur le terrain commercial.
2. Le surplus chinois et la tenaille commerciale
Simultanément, le surplus commercial chinois a atteint des niveaux sans précédent, estimé à environ 1 200 milliards de dollars en 2025. Cette accumulation résulte de plusieurs facteurs convergents : une demande intérieure chinoise atone (crise immobilière, désendettement des ménages), une montée en gamme industrielle rapide (véhicules électriques, batteries, panneaux solaires), et une stratégie délibérée de conquête de parts de marché à l’exportation.
L’Europe est prise en étau. D’un côté, les tarifs américains redirigent une partie des flux commerciaux chinois vers le marché européen — le phénomène de « trade deflection » bien documenté dans la littérature (Bown et Crowley, 2007). De l’autre, la compétitivité-prix des produits chinois, notamment dans les secteurs verts (panneaux solaires, batteries, véhicules électriques), met sous pression l’industrie européenne précisément dans les filières que Bruxelles considère comme stratégiques pour la transition écologique.
La Commission a répondu par une enquête anti-subventions sur les véhicules électriques chinois, aboutissant à des droits compensatoires provisoires en 2025. Mais cette approche au cas par cas ne constitue pas une réponse systémique au défi posé par l’excédent commercial chinois. La question est de savoir si l’UE peut simultanément maintenir son ouverture commerciale — principe fondateur du projet européen —, protéger ses industries stratégiques et atteindre ses objectifs climatiques.
3. Le CBAM à l’épreuve des faits
Le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), dont la phase transitoire de déclaration a débuté en octobre 2023, entre dans une période critique. La phase de pleine application, avec paiement effectif des certificats, débutera en 2026. Les premières données de la phase transitoire révèlent des défis d’implémentation considérables.
Les importateurs rapportent des difficultés majeures à obtenir des données d’émissions vérifiées de leurs fournisseurs, en particulier dans les pays en développement où les systèmes de mesure, de reporting et de vérification (MRV) sont embryonnaires. La Commission a prévu des valeurs par défaut pour les pays sans données vérifiées, mais ces valeurs — basées sur les intensités d’émission moyennes des pays les moins performants — pénalisent les producteurs efficaces des pays en développement qui ne disposent pas de l’infrastructure de certification.
Le contexte géopolitique complique encore l’équation. Le CBAM a été conçu dans un monde où les États-Unis étaient un partenaire potentiel dans la tarification carbone — l’administration Biden avait exploré un « club climat » transatlantique. Avec l’administration Trump, qui a retiré les États-Unis de l’Accord de Paris et qualifié le CBAM de « taxe protectionniste », cette perspective a disparu. L’UE se trouve seule à imposer une tarification carbone aux frontières, ce qui renforcé la perception d’un instrument unilatéral européen parmi les pays en développement.
Les critiques du Sud global se sont intensifiées. Lors de la COP29 à Bakou (novembre 2024), un groupe de pays africains a formellement contesté la compatibilité du CBAM avec les règles de l’OMC et les principes de responsabilités communes mais différenciées. L’Inde a menacé de porter l’affaire devant le mécanisme de règlement des différends de l’OMC. Le Brésil, sous la présidence de Lula, a fait de la contestation du CBAM un élément de sa diplomatie climatique.
4. Le règlement déforestation : report et incertitudes
Le règlement européen sur la déforestation (EUDR), qui devait entrer en application fin 2024, a été reporté à décembre 2025 sous la pression conjointe des pays producteurs et des opérateurs économiques. Ce report illustre les tensions entre l’ambition réglementaire européenne et la faisabilité de sa mise en œuvre.
Les pays producteurs de matières premières agricoles — Côte d’Ivoire, Ghana, Indonésie, Malaisie, Brésil — ont exprimé des préoccupations légitimes sur les coûts de mise en conformité. Le système de traçabilité par géolocalisation exigé par le règlement suppose des infrastructures de données que les petits producteurs, qui représentent la majorité des exploitants dans les filières cacao, café et huile de palme, ne possèdent pas. Le coût estimé de la mise en conformité pour la filière cacao ivoirienne — premier producteur mondial — atteint plusieurs centaines de millions d’euros, sans que les mécanismes de financement européens aient été calibrés en conséquence.
Au-delà des enjeux techniques, l’EUDR cristallise un ressentiment plus profond. Pour de nombreux pays en développement, le règlement incarne le double standard européen : l’UE impose des exigences environnementales sur les importations tout en ayant elle-même historiquement déforesté la quasi-totalité de son territoire. Le fait que le règlement ne s’applique qu’aux produits importés, et non à la déforestation qui se poursuit au sein de l’UE (certes à une échelle moindre), alimente cette perception.
5. L’après-Séville et la gouvernance financière internationale
La Quatrième conférence sur le financement du développement (FfD4), tenue à Séville du 30 juin au 3 juillet 2025, a adopté le Sevilla Commitment et lancé 130 initiatives concrètes. Ce cadre offre à l’UE une occasion de répondre partiellement aux critiques de ses partenaires du Sud global. La question de l’architecture financière internationale — réforme des institutions de Bretton Woods, droits de tirage spéciaux, taxation internationale — est au cœur des engagements de Séville.
L’UE pourrait utiliser le suivi du Sevilla Commitment pour articuler ses instruments commerciaux avec des mécanismes de financement de la transition. Un « fonds d’ajustement commercial et climatique » dédié aux pays en développement affectés par le CBAM et l’EUDR — financé par une partie des recettes du CBAM et par des contributions volontaires — enverrait un signal de cohérence que les programmes existants ne transmettent pas. Les recettes du CBAM sont estimées entre 9 et 14 milliards d’euros par an à plein régime. Consacrer une fraction significative de ces recettes à l’accompagnement des pays en développement serait à la fois juste et stratégiquement avisé.
6. La DG Trade sous pression : reconfigurations institutionnelles
La nouvelle Commission von der Leyen II a opéré des ajustements institutionnels qui reflètent les tensions décrites. Le portefeuille du commissaire au Commerce a été élargi pour inclure la « sécurité économique », consacrant le glissement conceptuel analysé dans la note initiale. La DG Trade se trouve sous pression de toutes parts : demandes de protection de l’industrie européenne face aux tarifs américains et à la concurrence chinoise, exigences des États membres sur la réciprocité, critiques des pays en développement sur l’unilatéralisme réglementaire, et contraintes budgétaires qui limitent l’accompagnement financier.
Cette accumulation de mandats contradictoires pose un problème de hiérarchisation. La politique commerciale européenne ne peut pas simultanément protéger l’industrie, sécuriser les approvisionnements, accélérer la transition écologique, maintenir le multilatéralisme et approfondir les partenariats avec le Sud global sans un effort de priorisation explicite. Le risque, en l’absence de cette priorisation, est une politique incohérente qui déçoit sur tous les fronts.
7. Recommandations actualisées
À la lumière des développements de 2025-2026, cinq recommandations s’imposent.
Premièrement, découpler la réponse aux tarifs Trump de la politique envers les pays en développement. La tentation de répondre à l’offensive commerciale américaine par un renforcement général du protectionnisme européen serait contre-productive. L’UE doit au contraire approfondir ses partenariats commerciaux avec les pays du Sud global — accélération des accords de partenariat économique, amélioration du SPG+, ouverture de contingents tarifaires — pour diversifier ses échanges et réduire sa vulnérabilité au chantage tarifaire américain.
Deuxièmement, affecter une part significative des recettes du CBAM à un fonds d’ajustement pour les pays en développement. Cette mesure transformerait la perception du CBAM — d’un instrument perçu comme protectionniste en un mécanisme de solidarité climatique. La proposition pourrait être formalisée dans le cadre du suivi du Sevilla Commitment.
Troisièmement, accompagner l’EUDR d’un programme de financement de la traçabilité dans les pays producteurs, articulé avec le Global Gateway et les programmes de coopération bilatérale. Le coût est estimable et finançable ; le signal politique serait considérable.
Quatrièmement, relancer l’initiative du club climat à l’échelle G7 lors du sommet d’Évian. L’objectif n’est plus d’inclure les États-Unis — perspective irréaliste sous l’administration actuelle — mais de construire une coalition suffisamment large (UE, Royaume-Uni, Canada, Japon, Corée du Sud, et potentiellement des économies émergentes volontaires) pour que la tarification carbone aux frontières ne soit pas perçue comme un instrument exclusivement européen.
Cinquièmement, institutionnaliser la consultation des pays partenaires dans le processus législatif commercial européen. Un mécanisme formel d’avis consultatif, permettant aux pays affectés de soumettre des observations avant l’adoption finale des règlements, renforcerait la légitimité des instruments européens et permettrait d’identifier en amont les problèmes d’implémentation.
L’UE fait face à un paradoxe stratégique : elle a besoin d’alliés pour peser dans la compétition géoéconomique avec les États-Unis et la Chine, mais sa politique commerciale tend à aliéner précisément les pays dont elle recherche le partenariat. Résoudre ce paradoxe est le défi central de la politique commerciale européenne en 2026.
Publié sur erickilama.com. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur.