Brief d’analyse risque, 11 juillet 2026


Résumé analytique

Le risque géopolitique est désormais l’une des toutes premières préoccupations déclarées des directeurs financiers français — au 2e rang, derrière l’inflation —, mais il reste traité comme un choc homogène : une menace diffuse qui pèserait sur « les entreprises » en général. Ce brief établit l’inverse. L’incidence d’un choc géopolitique sur le compte de résultat n’est pas uniforme ; elle est graduée par la taille et par le secteur. Nos estimations, tirées d’un large panel micro d’entreprises européennes (enquête SAFE), montrent que, parmi les entreprises confrontées à une hausse de coûts, 17,6 % seulement des micro et petites entreprises répercutent cette hausse sur leurs prix de vente, contre 40,0 % des grandes. Ce différentiel dans la part des firmes qui relèvent leurs prix — près de vingt-trois points — n’est pas une nuance statistique : il est étroitement corrélé à la compression de marge et à la tension de trésorerie concentrées sur le bas du tissu productif. Pour un porteur de risque — direction des risques, assureur-crédit, financeur d’un portefeuille PME/ETI —, la conséquence est directe : le même événement déplace la probabilité de défaut de façon asymétrique, et il la déplace là où les coussins sont les plus minces. La grille de lecture proposée en clôture décompose cette incidence ligne à ligne — marge brute, besoin en fonds de roulement, couverture, concentration fournisseurs — pour rendre le risque suivable avant qu’il ne devienne une provision.


La doxa géopolitique et son angle mort

Thomas Gomart et Siméo Pont, dans La fabrique du risque (IFRI, avril 2025), décrivent la manière dont les entreprises intériorisent une « doxa géopolitique » : une anxiété collective, largement médiatisée, qui sature l’agenda des comités de direction sans jamais se traduire en incidence chiffrée.1 Le diagnostic est corroboré par la demande. L’enquête CFO de Deloitte (France, printemps 2025) établit que 63 % des directeurs financiers français citent le risque géopolitique comme l’une de leurs toutes premières préoccupations — au 2e rang, derrière l’inflation — tandis que 90 % des directeurs financiers européens l’inscrivent dans leur trio de tête.2

Le contraste avec l’outillage est saisissant. Toujours selon la même enquête, 11 % seulement des entreprises françaises disposent d’une fonction dédiée au risque géopolitique.2 Autrement dit, près de neuf entreprises sur dix identifient la menace comme prioritaire sans détenir les instruments pour la traduire en impact sur leur activité. L’Allianz Risk Barometer, enquête annuelle auprès des gestionnaires de risque, et l’indicateur de risque géopolitique de BlackRock (BGRI), qui suit l’attention des marchés, confirment chacun à leur manière cette remontée dans la hiérarchie des préoccupations.3 Mais aucun de ces baromètres ne descend au niveau de la firme : ils signalent que le risque augmente, non combien il coûte à une entreprise donnée, ni à qui il coûte le plus.

C’est cet angle mort — le passage du diagnostic agrégé à l’incidence firme-level — que ce brief cherche à combler. La question opérationnelle n’est pas « le risque géopolitique augmente-t-il ? » (la réponse est acquise) mais « qui, dans un portefeuille, l’absorbe, et par quelle ligne du compte de résultat ? ».


Une répercussion des coûts très inégale : 17,6 % contre 40,0 %

Un premier étage de nos travaux, mené sur un panel de quarante-quatre pays exportateurs entre 1995 et 2024, établit un fait stylisé robuste : un choc de risque géopolitique d’un écart-type est associé à une contraction d’environ 6 % des exportations, résultat stable pour deux constructions indépendantes de l’indice géopolitique.4 Ce chiffre décrit une réalité macroéconomique — la fragmentation réduit les flux — mais il masque la répartition de la douleur. Le commerce agrégé baisse ; reste à savoir dans quels bilans la baisse s’inscrit.

Le second étage descend au niveau de l’entreprise. Nos estimations exploitent un large panel micro d’entreprises européennes — l’enquête SAFE de la Banque centrale européenne sur l’accès au financement, soit 337 666 réponses d’entreprises réparties sur douze pays et trente-sept vagues semestrielles. Le fait central est descriptif : parmi les entreprises qui déclarent une hausse de leurs coûts, la part de celles qui la répercutent sur leurs prix de vente croît fortement avec la taille. Chez les micro et petites entreprises, 17,6 % seulement relèvent leurs prix, quand 40,0 % des grandes entreprises le font.

Part des entreprises qui répercutent une hausse de coûts sur leurs prix, par taille

Ce différentiel est le pivot du raisonnement qui suit. Il ne dit pas que les grandes entreprises sont épargnées — elles subissent le choc — mais qu’elles disposent des trois leviers qui permettent de le transférer : un pouvoir de marché suffisant pour relever leurs prix sans perdre leurs volumes, un accès à la couverture (change, matières premières, énergie) qui lisse le coût, une diversification de leurs fournisseurs qui atténue la dépendance à un goulet unique. Les petites structures ne disposent d’aucun des trois avec la même profondeur. La grande majorité d’entre elles — près de 82 % — ne relèvent pas leurs prix face à une hausse de coûts, et le coût non répercuté ne disparaît pas : il s’installe dans la marge et dans le fonds de roulement. Le différentiel de comportement de prix accompagne ainsi une asphyxie qui frappe d’autant plus durement que l’entreprise est petite — là où la capacité d’absorption est la plus faible.


Quelles lignes du compte de résultat bougent

Traduit en langage comptable, le différentiel de répercussion se lit ligne à ligne. Un choc géopolitique de coût — renchérissement d’un intrant importé, prime de risque sur un corridor logistique, surtaxe tarifaire — frappe d’abord le coût des achats et des matières consommées. La question de l’incidence est alors celle de la répartition entre trois destinations possibles : le prix de vente (répercussion), la marge (absorption), ou le volume (destruction de demande).

Chez les grandes entreprises, où 40,0 % des firmes relèvent leurs prix, la hausse de coûts est plus souvent transférée : la marge brute se contracte modérément et le chiffre d’affaires se maintient par le prix. Chez les PME, où 17,6 % seulement le font, la hausse est bien plus souvent absorbée, et la séquence se propage vers le bas du compte de résultat :

La grande entreprise et la PME ne vivent donc pas le même événement. La première subit une érosion de marge qu’elle peut piloter ; la seconde subit une double contrainte marge-liquidité qui, répétée sur deux ou trois exercices, dégrade sa structure financière. Le choc géopolitique n’est pas un événement de compte de résultat isolé : c’est une détérioration de bilan à effet différé.


La carte de l’exposition : secteurs et goulets

La taille conditionne la capacité d’absorption ; le secteur conditionne l’intensité du choc. L’exposition la plus forte se concentre là où deux propriétés se rencontrent : une intensité d’importation élevée et une concentration des intrants sur un petit nombre de fournisseurs ou de corridors.

Trois familles de secteurs cumulent ces deux propriétés. Les industries de transformation — automobile, électronique, chimie, métallurgie — dépendent d’intrants dont la production est géographiquement concentrée. Les secteurs à intrants critiques sont exposés à des dépendances que les indices géopolitiques classiques ne capturent pas : selon les données publiques de l’US Geological Survey et de l’Agence internationale de l’énergie, la République démocratique du Congo concentre environ 76 % de la production mondiale de cobalt, la Chine près de 60 % de l’extraction et 90 % du raffinage des terres rares ; le prix de l’antimoine a bondi de plus de 250 % en 2024 à la suite de l’embargo chinois.5 D’après les travaux du CEPR et de la Commission européenne, plusieurs centaines de produits européens se trouvent en forte dépendance externe, pour un impact potentiel de plusieurs points de PIB en cas de rupture d’approvisionnement.6 Enfin, les secteurs sensibles aux goulets logistiques — transport, agroalimentaire, énergie — voient leur coût marginal fixé par des points de passage (détroits, corridors) dont la vulnérabilité est elle-même géopolitique.

La grille se complique d’un effet de recomposition. Sous pression géopolitique, les chaînes d’approvisionnement se réacheminent via des pays intermédiaires. L’exposition d’une entreprise ne change alors pas seulement de degré mais de nature : un fournisseur nominalement « diversifié » peut demeurer dépendant, en amont, d’un unique goulet. La cartographie doit donc remonter au-delà du fournisseur de rang 1.


Ce que cela implique pour le risque de crédit d’un portefeuille PME

Pour un porteur de risque, les trois observations précédentes convergent vers une conclusion inconfortable : le choc géopolitique déplace la probabilité de défaut de façon corrélée à la fragilité préexistante. Le segment qui absorbe la plus grande part du choc dans sa marge — les PME et ETI — est aussi celui qui présente les coussins de fonds propres les plus minces, la maturité de dette la plus courte, l’accès à la couverture le plus limité et le pouvoir de prix le plus faible. Le différentiel de répercussion et le gradient de fragilité pointent dans le même sens ; ils ne se compensent pas, ils s’additionnent.

Trois implications concrètes en découlent pour la gestion d’un portefeuille.

La stratification taille × secteur devient un préalable, non un raffinement. Un stress géopolitique appliqué uniformément à un portefeuille sous-estime la concentration réelle du risque. La perte attendue doit être recalculée en croisant la classe de taille (capacité de répercussion) et le secteur (intensité du choc). Un portefeuille dont l’exposition PME se concentre sur les industries de transformation ou les intrants critiques porte un risque géopolitique structurellement supérieur à ce qu’une lecture agrégée laisse paraître.

Le provisionnement prospectif doit intégrer un scénario géopolitique explicite. Sous IFRS 9, l’estimation des pertes de crédit attendues repose sur des anticipations macroéconomiques. Or nos travaux sur la convergence des crises montrent que les chocs géopolitiques se transmettent par effet de seuil plutôt que de façon linéaire : au-delà d’un certain point, plusieurs canaux s’activent simultanément et les multiplicateurs se démultiplient.7 Un overlay géopolitique dans le calcul des pertes attendues, différencié par taille et par secteur, capte ce que la simple extrapolation de tendance manque.

Le risque de concentration se joue au niveau de l’emprunteur, pas seulement du portefeuille. Deux PME du même secteur, de même taille et de même notation peuvent porter des risques géopolitiques radicalement différents selon la concentration de leurs fournisseurs et leur exposition à un corridor unique. L’analyse de crédit gagne à intégrer, à l’octroi comme au suivi, un indicateur de dépendance d’approvisionnement de l’emprunteur.


Ce que cela implique pour l’entreprise : une grille de lecture

Pour l’entreprise elle-même comme pour qui l’analyse, le risque géopolitique cesse d’être une abstraction dès lors qu’on le suit sur des indicateurs comptables et opérationnels précis. La grille ci-dessous ordonne les signaux du plus précoce au plus tardif — de la ligne qui bouge la première à la provision qui vient en dernier.

L’ordre de cette grille n’est pas indifférent. Il correspond à la chronologie réelle de la propagation : le choc entre par la marge, s’installe dans le fonds de roulement, se finance par la trésorerie, et ne devient une provision qu’en bout de course. Suivre le risque à la première ligne, c’est disposer de plusieurs trimestres d’avance sur la dernière.


Points de repère



  1. Thomas Gomart et Siméo Pont, La fabrique du risque : les entreprises face à la doxa géopolitique, Institut français des relations internationales (IFRI), avril 2025. ↩︎

  2. Deloitte, CFO Survey France, printemps 2025 ; les mêmes vagues situent à 90 % la part des directeurs financiers européens plaçant le risque géopolitique dans leur trio de tête. ↩︎ ↩︎ ↩︎

  3. Allianz, Allianz Risk Barometer (édition annuelle) ; BlackRock, Geopolitical Risk Indicator (BGRI). Ces instruments mesurent respectivement la perception des gestionnaires de risque et l’attention des marchés, non l’incidence au niveau de la firme. ↩︎

  4. Estimations de l’auteur sur un panel de quarante-quatre pays exportateurs, 1995-2024, à partir de l’indice de risque géopolitique de Dario Caldara et Matteo Iacoviello (« Measuring Geopolitical Risk », American Economic Review, 2022), qui mesure l’intensité de la couverture médiatique des tensions géopolitiques et non le risque objectif. Résultat stable pour deux constructions indépendantes de l’indice. ↩︎

  5. Données publiques de l’US Geological Survey (Mineral Commodity Summaries) et de l’Agence internationale de l’énergie ; hausse du prix de l’antimoine consécutive aux restrictions chinoises à l’exportation, 2024. ↩︎

  6. Centre for Economic Policy Research (CEPR) et Commission européenne, travaux sur les dépendances d’approvisionnement européennes ; plusieurs centaines de produits en forte dépendance externe, pour un impact potentiel de plusieurs points de PIB de l’Union en cas de rupture. ↩︎

  7. Estimations de l’auteur, La convergence des crises (2026, disponible sur erickilama.com) : la transmission des chocs géopolitiques opère par effet de seuil, l’activation simultanée de plusieurs canaux démultipliant les multiplicateurs. ↩︎