Eric Gabin Kilama | Mars 2026
Contexte du débat
La mi-mars 2026 a vu émerger sur la plateforme X un échange intellectuel inhabituel entre deux figures majeures de l’économie internationale. Gita Gopinath, première directrice générale adjointe du Fonds monétaire international, a qualifié de « terribly flawed view » l’idée selon laquelle le statut de monnaie de réserve du dollar serait responsable des déficits commerciaux américains1. Cette prise de position visait directement le cadre analytique développé par Michael Pettis, professeur de finance à l’Université de Pékin et auteur, avec Matthew Klein, de Trade Wars Are Class Wars (Yale University Press, 2020). Roger Farmer (Université de Warwick, professeur émérite à UCLA) a commenté que « la théorie économique internationale dominante est centrée sur l’équilibre commercial et n’a pas intégré » les dynamiques structurelles que Pettis identifié2. Luca Fornaro a apporté une nuance essentielle : « émettre la monnaie de réserve n’implique pas de facto des déficits commerciaux, mais les rend plus attrayants »3.
Ce débat survient dans un contexte politique chargé. Le 20 février 2026, après l’invalidation par la Cour suprême des tarifs imposés sous l’IEEPA, l’administration Trump a réimposé en quelques heures un droit de douane uniforme de 10 % sur toutes les importations en invoquant la Section 122 du Trade Act de 1974, qui autorise des mesures temporaires (150 jours) pour corriger des « problèmes fondamentaux de paiements internationaux »4. Le déficit commercial américain a atteint 901 milliards de dollars en 2025, dont 1 240 milliards pour les seuls biens5. De l’autre côté du Pacifique, la Chine a affiché un excédent commercial record de 1 189 milliards de dollars en 20256. Le gouverneur de la Banque populaire de Chine a déclaré que « les principaux pays déficitaires sont les mêmes qu’il y a quarante ans en raison des failles inhérentes au système monétaire international » — une formulation que Gopinath a directement contestée.
L’enjeu dépasse la polémique académique. La manière dont les décideurs interprètent la nature du déficit américain détermine les instruments de politique économique qu’ils jugent légitimes. Si le déficit est un choix politique corrigible, les tarifs et la consolidation budgétaire sont des outils pertinents. S’il est une contrainte structurelle liée à l’architecture monétaire mondiale, ces instruments sont au mieux insuffisants, au pire contre-productifs.
Positions en présence
La thèse structuraliste de Pettis
Michael Pettis développe depuis deux décennies un cadre analytique fondé sur les flux d’épargne et le rôle du dollar comme actif de réserve mondial. Son argument central se déploie en trois temps.
Premièrement, les déséquilibres mondiaux trouvent leur origine dans la distribution des revenus au sein des économies excédentaires. Lorsque la part du revenu national captée par les ménages diminue — comme en Chine, où la consommation des ménages représente environ 38 % du PIB contre 53 % en moyenne mondiale —, l’épargne nationale excède structurellement l’investissement domestique rentable. Cet excédent d’épargne doit s’exporter7.
Deuxièmement, le statut du dollar comme principal actif de réserve mondial signifie que cette épargne excédentaire converge vers les marchés financiers américains. Les banques centrales étrangères accumulent des réserves en dollars (environ 58 % des réserves mondiales identifiées début 20268), les fonds souverains et les investisseurs privés des pays excédentaires placent leurs surplus dans les bons du Trésor et les actifs américains. Ce flux de capitaux pousse le dollar à la hausse, rend les exportations américaines moins compétitives et les importations moins chères, creusant mécaniquement le déficit commercial.
Troisièmement, le déficit courant américain n’est donc pas le résultat de choix de consommation excessifs des ménages américains, mais le reflet comptable nécessaire de l’épargne excédentaire que le reste du monde déverse dans l’économie américaine. Le taux d’épargne des ménages américains, à 4,5 % début 20269, reste historiquement bas non par prodigalité, mais parce que l’afflux de capitaux étrangers finance la consommation et rend l’épargne moins nécessaire.
Pettis en tire une conclusion politique : tant que le dollar reste la monnaie de réserve dominante et que les économies excédentaires maintiennent des politiques qui répriment la consommation intérieure, les États-Unis absorberont les déséquilibres mondiaux sous forme de déficits commerciaux. Les tarifs ne font que redistribuer le déficit entre partenaires commerciaux sans en modifier le montant total.
La position institutionnelle de Gopinath
Gita Gopinath conteste cette lecture structuraliste à partir de trois arguments distincts, ancrés dans sa propre contribution académique — le paradigme de la monnaie dominante (Dominant Currency Paradigm, Gopinath, Boz, Casas, Díez, Gourinchas et Plagborg-Møller, American Economic Review, 2020).
Premier argument : la distinction entre monnaie internationale et monnaie de réserve. Comme l’a relevé Michael McNair dans son analyse de l’échange, Gopinath et Pettis « ne débattent pas de la même chose »10. Gopinath discute principalement du rôle du dollar comme monnaie de facturation et de règlement — la « plomberie » du commerce mondial —, tandis que Pettis parle du dollar comme actif d’épargne que les pays excédentaires accumulent. Le paradigme de la monnaie dominante montre que le dollar est utilisé dans la facturation d’environ 40 % du commerce mondial hors États-Unis, un multiple de la part américaine dans le commerce global11. Mais cette prédominance dans la facturation n’implique pas mécaniquement un déficit courant.
Deuxième argument : les choix politiques comptent davantage que la structure. Gopinath considère que le déficit américain reflète des décisions budgétaires et réglementaires internes — déficits publics persistants, incitations fiscales à la consommation, régulation financière — plutôt qu’une fatalité structurelle. Elle a comparé le déficit commercial américain à un « taux de cholestérol chroniquement élevé » qui nécessite un traitement de fond, pas une intervention d’urgence12. Cette métaphore médicale est significative : elle situe le problème dans le mode de vie du patient (les politiques américaines), pas dans l’architecture de l’hôpital (le système monétaire international).
Troisième argument : il n’y a pas de crise des paiements. Gopinath insiste sur le fait qu’« il n’y a aucun doute sur la capacité des États-Unis à payer le monde » et qu’il n’existe donc « aucune crise »13. Le déficit est soutenable précisément parce que le statut du dollar permet aux États-Unis de financer leurs déficits à moindre coût — ce que Gourinchas et Rey (2007) ont formalisé sous le concept de « privilège exorbitant ».
Les contributions académiques connexes
Pierre-Olivier Gourinchas (aujourd’hui économiste en chef du FMI) et Hélène Rey ont documenté que le rendement des actifs américains détenus à l’étranger excède systématiquement celui des actifs étrangers détenus aux États-Unis. Ce différentiel de rendement — le privilège exorbitant — permet aux États-Unis de maintenir des déficits courants sans accumulation insoutenable de dette nette. Mais en contrepartie, en période de crise, les États-Unis assument un « devoir exorbitant » : lors de la crise de 2008-2009, les transferts nets américains vers le reste du monde ont représenté 19 % du PIB américain14.
Maurice Obstfeld et Kenneth Rogoff (2005) ont développé un cadre calibré montrant que la résorption du déficit courant américain nécessiterait un ajustement significatif du taux de changé réel du dollar — une dépréciation de 20 à 40 % selon les scénarios —, ce qui valide partiellement l’idée que le niveau du dollar est lié aux flux de capitaux plus qu’aux fondamentaux commerciaux15.
Luca Fornaro apporte une synthèse partielle : le statut de monnaie de réserve ne cause pas le déficit, mais il le rend attrayant en réduisant le coût de financement et en permettant aux États-Unis de consommer au-delà de leur production courante sans pression immédiate sur le changé.
Analyse des biais
Biais institutionnels de Gopinath
Gita Gopinath occupe une position institutionnelle qui contraint sa marge de discours. En tant que première directrice générale adjointe du FMI, elle ne peut pas déclarer que le système monétaire international est structurellement défaillant sans remettre en cause le mandat de l’institution qu’elle dirige. Le FMI est le gardien du système monétaire international tel qu’il existe ; ses statuts (Article IV) lui confient la surveillance des taux de changé et l’objectif de stabilité du système. Admettre que le système produit mécaniquement des déséquilibres insoutenables équivaudrait à reconnaître l’échec de cette surveillance.
De plus, la solution Pettis impliquerait une refonte de l’architecture monétaire mondiale — un agenda que le FMI ne peut pas porter sans mandat politique des actionnaires, au premier rang desquels les États-Unis qui disposent d’un droit de veto de facto avec 16,5 % des droits de vote (les décisions majeures requièrent 85 %).
Biais de Pettis
Pettis a construit sa carrière intellectuelle autour de cette thèse structuraliste. Sa position d’universitaire indépendant basé à Pékin lui donne une liberté de parole que Gopinath n’a pas, mais crée un biais de confirmation : chaque donnée nouvelle est interprétée à travers le prisme des flux d’épargne. La thèse de Trade Wars Are Class Wars a acquis une influence considérable dans les cercles de politique économique — elle est citée par des conseillers de l’administration Trump pour justifier les tarifs, bien que Pettis lui-même soit critique de l’instrument tarifaire comme solution.
Le cadre de Pettis tend également à minimiser l’agentivité des décideurs américains. En situant l’origine des déséquilibres exclusivement dans les économies excédentaires, il déresponsabilise partiellement les choix budgétaires et réglementaires américains qui contribuent au déficit — la baisse du taux d’épargne publique, la déréglementation financière, la politique fiscale expansionniste.
Biais disciplinaire
Le débat révèle une fracture méthodologique au sein de la macroéconomie internationale. Le mainstream académique, représenté par Obstfeld et Rogoff, analyse les déficits courants à travers des modèles intertemporels où les agents optimisent leur consommation sur le cycle de vie. Dans ce cadre, un déficit courant peut être « optimal » si le pays a un rendement du capital supérieur au coût de l’emprunt international. Pettis rejette cette approche en arguant qu’elle ignore les distorsions de revenu qui déterminent les flux d’épargne à l’échelle mondiale.
Réconciliation
Les deux positions ne sont pas entièrement contradictoires. Une lecture attentive révèle qu’elles opèrent à des horizons temporels et sur des marges différentes.
À court et moyen terme, Gopinath a raison : les choix de politique économique influencent le niveau du déficit courant. Une consolidation budgétaire américaine réduirait la désépargne publique et, toutes choses égales par ailleurs, le déficit courant. La politique commerciale, la régulation financière et la politique fiscale sont des leviers réels.
À long terme et en tendance, Pettis a raison : tant que l’architecture monétaire mondiale canalise les surplus d’épargne vers les États-Unis, le pays sera structurellement déficitaire. Aucune politique commerciale unilatérale ne modifiera ce fait. Les tarifs de 10 % imposés sous la Section 122 en février 2026 illustrent cette impuissance : le déficit de janvier 2026 s’est certes réduit à 54,5 milliards de dollars (le plus bas depuis octobre 2025), mais cette contraction reflète davantage des effets d’anticipation et de calendrier que la correction d’un déséquilibre structurel16.
La synthèse de Fornaro est la plus juste empiriquement : le statut de monnaie de réserve ne cause pas le déficit, mais il crée les conditions qui le rendent probable, persistant et supportable. Le déficit américain est à la fois un choix (sur la marge) et une contrainte (en tendance).
Enjeux pour la France et le G7
Ce débat est directement pertinent pour l’agenda du G7 sous présidence française à Évian en 2026, et ce pour trois raisons.
Premièrement, la légitimité des tarifs Section 122. La justification juridique des tarifs invoquée par l’administration Trump repose sur l’existence de « problèmes fondamentaux de paiements internationaux ». Plusieurs experts du droit commercial contestent cette qualification : les États-Unis n’ont pas de crise de balance des paiements au sens classique du terme, puisqu’ils financent sans difficulté leur déficit courant grâce au statut du dollar17. Si le cadre de Pettis est correct, il fournit paradoxalement un argument à l’administration Trump — le système monétaire international est structurellement déséquilibré — tout en invalidant l’instrument choisi, puisque les tarifs ne traitent pas la cause (les flux d’épargne excédentaire).
Deuxièmement, la relation avec la Chine. L’excédent commercial chinois record de 1 189 milliards de dollars en 2025 confirme que les déséquilibres ne se résorbent pas. Le déficit bilatéral américain avec la Chine a certes diminué (de 295 à 202 milliards de dollars entre 2024 et 2025), mais cette réduction traduit un déplacement des chaînes d’approvisionnement via le Vietnam, le Mexique et l’Inde plutôt qu’un rééquilibrage réel18. Pour le G7, la question est de savoir si une approche coordonnée sur les déséquilibres mondiaux peut éviter l’escalade unilatérale.
Troisièmement, les implications pour la zone euro. L’Allemagne et les Pays-Bas sont eux-mêmes des économies chroniquement excédentaires. Le cadre analytique de Pettis s’applique à l’Europe aussi bien qu’à la Chine : la compression salariale et la faiblesse de la demande intérieure dans les économies du nord de la zone euro exportent de la déflation vers les partenaires déficitaires. La présidence française du G7 pourrait porter un agenda de rééquilibrage symétrique — exiger des pays excédentaires qu’ils stimulent leur demande intérieure autant que des pays déficitaires qu’ils réduisent leur consommation.
Quatrièmement, la refonte du système monétaire international. La conférence FfD4 de Séville (juillet 2025) a produit le « Compromiso de Sevilla » avec 130 initiatives lancées, mais sans toucher à l’architecture monétaire fondamentale19. Les Spring Meetings d’avril 2026 à Washington seront un premier test de la capacité du G7 à mettre les déséquilibres mondiaux à l’agenda, dans un contexte où le G20 Miami (présidence Trump) est peu susceptible de porter ce sujet.
Recommandations
Intégrer les déséquilibres structurels dans le communiqué d’Évian. Le G7 devrait reconnaître explicitement que les déséquilibres courants persistants ont des causes structurelles qui dépassent les politiques commerciales bilatérales. Cette reconnaissance ne valide pas les tarifs unilatéraux, mais reconnaît la légitimité du diagnostic sous-jacent.
Mandater le FMI pour une revue de la surveillance des déséquilibres. Le cadre External Balance Assessment (EBA) du FMI évalue les comptes courants par rapport à des « normes » calculées en fonction des fondamentaux. Ce cadre devrait intégrer explicitement le rôle des flux de réserves dans la détermination des déséquilibres.
Proposer un mécanisme symétrique d’ajustement. Le Keynes de Bretton Woods avait proposé la taxe sur les excédents excessifs via l’International Clearing Union. Sans aller jusque-là, le G7 pourrait proposer des engagements volontaires des pays excédentaires à stimuler la demande intérieure (investissement public, hausse du salaire minimum, élargissement de la protection sociale).
Coordonner la réponse aux tarifs Section 122. La France et l’Union européenne devraient contester juridiquement l’invocation de la Section 122 au titre de l’OMC, tout en proposant une alternative multilatérale — un accord-cadre sur la réduction coordonnée des déséquilibres qui priverait l’administration Trump de l’argument « aucune alternative unilatérale n’existe ».
Limites de l’analyse
Cette note repose sur des échanges publics sur la plateforme X et des publications académiques accessibles. Les positions respectives de Gopinath et Pettis sont reconstruites à partir de déclarations publiques, qui ne reflètent pas nécessairement la totalité de leur pensée analytique. La position institutionnelle de Gopinath — en tant que numéro deux du FMI — implique des contraintes de communication qui rendent difficile la distinction entre conviction intellectuelle et discours institutionnel.
Les données sur les déséquilibres courants sont sujettes à révision. Le chiffre du déficit américain de janvier 2026 (54,5 milliards de dollars) est préliminaire. L’excédent chinois de 1 189 milliards de dollars pour 2025 inclut des effets de facturation de transit (via Hong Kong) qui gonflent potentiellement le chiffre.
Enfin, l’analyse suppose une continuité du statut du dollar comme monnaie de réserve dominante. Une dé-dollarisation accélérée — scénario que Gopinath elle-même considère possible avec la fragmentation en blocs commerciaux20 — modifierait fondamentalement les termes du débat.
Gita Gopinath, publication sur X, mars 2026 : « The view that the dollar’s reserve currency status is responsible for its déficits is a terribly flawed view. » ↩︎
Roger Farmer, commentaire sur X, mars 2026. ↩︎
Luca Fornaro, commentaire sur X, mars 2026. ↩︎
White House Fact Sheet, 20 février 2026 ; White & Case, « Trump Administration Imposes 10% Section 122 Tariff », février 2026. ↩︎
U.S. Bureau of Economic Analysis, « U.S. International Trade in Goods and Services, December and Annual 2025 », 19 février 2026 ; U.S. Congress Joint Economic Committee. ↩︎
Trading Economics, « China Balance of Trade », données annuelles 2025. ↩︎
M. Klein et M. Pettis, Trade Wars Are Class Wars: How Rising Inequality Distorts the Global Economy and Threatens International Peace, Yale University Press, 2020. ↩︎
FMI, Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves (COFER), données T4 2025. ↩︎
U.S. Bureau of Economic Analysis, Personal Saving Rate, janvier 2026 : 4,5 %. ↩︎
Michael McNair, publication sur X, mars 2026. ↩︎
G. Gopinath, E. Boz, C. Casas, F. Díez, P.-O. Gourinchas et M. Plagborg-Møller, « Dominant Currency Paradigm », American Economic Review, vol. 110, n° 3, 2020, p. 677-719. ↩︎
Gopinath, citée par Fortune, 25 février 2026. ↩︎
Gopinath, déclaration sur X, février 2026. ↩︎
P.-O. Gourinchas et H. Rey, « Exorbitant Privilege and Exorbitant Duty », IMES Discussion Paper, 2007 ; version révisée 2017. ↩︎
M. Obstfeld et K. Rogoff, « Global Current Account Imbalances and Exchange Rate Adjustments », Brookings Papers on Economic Activity, 2005. ↩︎
U.S. Census Bureau, FT-900, données de janvier 2026. ↩︎
Voir notamment l’analyse de Fortune, 21 février 2026, et l’International Economic Law and Policy Blog, « Are President Trump’s New Section 122 Tariffs Legal? », février 2026. ↩︎
Fortune, 20 février 2026 ; U.S. Census Bureau, données bilatérales 2025. ↩︎
ONU, « Fourth International Conference on Financing for Development delivers renewed hope and action for sustainable development », juillet 2025. ↩︎
G. Gopinath, intervention à la Hoover Institution sur la dé-dollarisation et la fragmentation en blocs commerciaux. ↩︎