Policy · Note analytique

Haïti : sortir de l'impasse sécuritaire, repenser l'action internationale

| Note analytique | 13 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

Un an après le déploiement de la Mission multinationale d'appui à la sécurité (MMAS) en Haïti, la crise continue de s'aggraver. Les gangs ont accru leur pouvoir et leur contrôle territorial, face à une MMAS dont la conception n'a jamais reflété la réalité de la situation sur le terrain.

Introduction

Un an après le déploiement de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) en Haïti, la crise continue de s’aggraver. Les gangs ont accru leur pouvoir et leur contrôle territorial, face à une MMAS dont la conception n’a jamais reflété la réalité de la situation sur le terrain. En réponse à la frustration des Haïtiens face à l’échec des alliés internationaux et des Nations Unies à stabiliser efficacement le pays, le gouvernement haïtien a eu recours à l’embauche de contractuels militaires privés — un aveu d’impuissance qui soulève autant de questions qu’il n’apporte de réponses.

Les mesures centrées sur la sécurité sont logiques compte tenu de l’instabilité endémique et de l’escalade permanente de la violence des gangs. Cependant, les interventions précédentes — toujours sur des échelles bien plus importantes que la mission actuellement déployée — n’ont pas servi la société civile haïtienne. Les défis du pays sont faussement attribués à la seule violence, et le discours selon lequel rien ne peut être fait pour améliorer les conditions économiques et sociales tant que la sécurité ne s’améliore pas contredit à la fois l’origine des défis économiques d’Haïti et empêche toute discussion sur l’engagement économique et diplomatique de long terme.

Ce fatalisme encourage une focalisation sur l’aide ou l’intervention sécuritaire plutôt que la prise d’engagements sur les questions qui entravent le développement économique. C’est en ce sens que l’initiative mémorielle française sur la dette de 1825 ouvre une fenêtre d’opportunité diplomatique unique pour la France, qui pourrait servir de base à une coalition internationale renouvelée et permettre de sortir de l’impasse d’une approche sécuritaire fondée sur une action forte contre les gangs et sur le renforcement de la police haïtienne, sans changement du statu quo politique et économique à l’origine de la crise.

Toute stratégie pour stabiliser Haïti ayant une chance raisonnable de succès devrait traiter des conditions macroéconomiques et sociales à moyen et long terme sur un pied d’égalité avec la sécurité.

1. Haïti au bord du gouffre : la réalité d’une crise multidimensionnelle

Du chaos sécuritaire à la gouvernance criminelle

La situation sécuritaire s’est détériorée de manière exponentielle depuis l’assassinat du président Moïse en juillet 2021. En 2024, au moins 5 600 personnes ont été tuées entre janvier et septembre, marquant les niveaux de violence les plus élevés observés depuis le début de la crise. Les gangs contrôlent désormais plus de 85 % de Port-au-Prince et ont formé une coalition criminelle « Viv Ansanm » qui s’impose comme entité de gouvernance parallèle, contrôlant les infrastructures critiques — terminaux portuaires, axes routiers principaux — et prélevant des « taxes » sur les activités économiques.

Cette évolution marque un changement qualitatif dans la nature de la menace. Les gangs ne cherchent plus à renverser l’État mais à s’intégrer dans le système économique et politique existant pour occuper la position la plus stratégique possible (Global Initiative Against Transnational Organized Crime, 2024). Ils constituent désormais des acteurs rationnels dans un marché politique criminalisé, capables de négociations, d’alliances et de projections de force sur l’ensemble du territoire national. Face à cette perspective, les réponses nationales et internationales — conçues pour faire face à des bandes criminelles désorganisées — ne sont pas adaptées.

Effondrement économique et vulnérabilité sociale

Haïti connaît sa sixième année consécutive de contraction économique, avec un PIB en baisse de 4,2 % en 2024. Les projections pour 2025 prévoient une nouvelle contraction de 2,2 %, aggravée par l’incertitude politique et la violence des gangs qui découragent l’investissement privé. Le secteur manufacturier, qui employait encore 50 000 personnes dans les zones franches au début des années 2020, fonctionne à capacité réduite en raison de l’insécurité logistique.

Les recettes fiscales sont tombées à 5,2 % du PIB en 2024 — l’un des ratios les plus faibles au monde — limitant drastiquement la capacité de l’État à fournir des services de base. Plus de 5,5 millions de personnes, soit près de la moitié de la population, nécessitent une aide humanitaire d’urgence. L’inflation avoisine les 30 %, érodant le pouvoir d’achat d’une population dont plus de 60 % vit en dessous du seuil de pauvreté de 2,15 dollars par jour.

2. L’échec des approches sécuritaires : leçons des interventions passées

La logique du state-building qui a guidé les interventions internationales en Haïti se heurte généralement à deux écueils.

Premièrement, la technicisation du problème sécuritaire. Les discussions sur la réforme de la sécurité prennent un ton technique : le contrôle de la violence est d’abord conçu comme une question de capacités — nombre de policiers, équipements, formation. L’expérience des missions passées — la MINUSTAH (2004-2017), avec ses 12 000 personnels, et avant elle la MIPONUH et la MANUH dans les années 1990 — démontre l’échec d’une approche sécuritaire fondée en premier lieu sur une action robuste contre les gangs et un renforcement de la police nationale. Une telle approche suppose que les problèmes sécuritaires peuvent être résolus tout en maintenant le statu quo politique et économique en Haïti (Pingeot, 2018). Or, ce statu quo est précisément la source de l’instabilité.

Deuxièmement, la réduction du développement à un problème technique. La présentation du développement économique dans les États fragiles comme un problème technique de gouvernance — accès au financement, infrastructures, atténuation des chocs — sous-estimé le fait que la structure de l’économie et la répartition de ses avantages font partie intégrante des processus de négociation entre élites. En Haïti, une poignée de familles contrôle l’essentiel de l’activité économique formelle, en particulier les importations et la distribution. Cette concentration économique est à la fois une cause et une conséquence de la faiblesse institutionnelle.

Une crise de l’ampleur de celle qui frappe Haïti est toujours l’occasion de remises en question profondes. Du côté de la société civile haïtienne, le constat que la gouvernance publique devrait être réinventée a permis de mobiliser et d’initier un dialogue national — l’Accord de Montana en est l’illustration la plus aboutie — même si les acteurs politiques haïtiens n’arrivent pas à répondre à cette ambition. Du côté de la communauté internationale, la question demeure : quel doit être aujourd’hui le chemin à suivre ?

3. De quelle intervention Haïti a-t-elle besoin ?

3.1 Adapter la réponse internationale : du maintien de la paix à la lutte contre la gouvernance criminelle

Des rapports récents discutant du futur de la MMAS s’accordent sur la nécessité d’un soutien international supplémentaire pour éviter un vide sécuritaire, que ce soit à travers la transformation de la mission en une opération de maintien de la paix de l’ONU sous chapitre VII ou son remplacement par une mission sous l’égide de l’Organisation des États américains (OEA).

Le déploiement d’une nouvelle mission internationale pourrait aider à stabiliser le pays à court terme, mais ne résoudra probablement pas le problème de gouvernance criminelle. De l’Afghanistan au Soudan et de la République démocratique du Congo au Myanmar, les opérations de maintien de la paix ont historiquement échoué à traiter les conflits affectés par des économies politiques criminalisées. Le cas colombien — où la réduction durable de la violence a nécessité non pas une intervention militaire extérieure mais une combinaison de négociations politiques, de réformes institutionnelles et de développement rural — offre un contre-modèle plus prometteur.

Les Nations Unies et les autres acteurs internationaux ont plutôt besoin d’une stratégie qui s’attaque non seulement aux gangs mais aux structures politiques et économiques qui leur permettent de perdurer et de prospérer.

3.2 Garantir la stabilité durable : pistes d’action et conditions de succès

Un accord politique sur la nécessité d’une mission durable à plus long terme pourrait enfin mettre Haïti sur la voie de la stabilité. Cependant, la transition politique, qui devrait être le fer de lance de la sortie de crise, est handicapée par des conflits internes et semble pour le moment incapable de concevoir ou de coordonner la reconstruction institutionnelle, sociale et sécuritaire du pays.

Sans remettre en cause l’architecture de la transition, il est essentiel de la remettre en ordre de marché. Cela passe par le renforcement de la gouvernance, notamment du système judiciaire, et la reconstruction d’un programme commun qui servira de base de coopération avec la communauté internationale.

Vers une administration transitionnelle internationale ou régionale. La seule voie susceptible d’apporter un certain niveau de stabilité durable en Haïti réside dans un organe soutenu par la communauté internationale, capable d’enquêter et d’agir contre la corruption et les liens des groupes armés avec les acteurs politiques et économiques. Sans un système judiciaire fonctionnel pour cibler l’ensemble de l’écosystème de corruption et de criminalité, les gangs criminels continueront d’opérer en toute impunité.

Cela implique de créer ou de renforcer des mécanismes pour poursuivre les chefs de gangs et leurs soutiens dans des tribunaux situés en dehors d’Haïti à court terme. Les précédents du Bureau du Haut Représentant en Bosnie-Herzégovine (1995) et de la co-tutelle de l’ONU sur le Liberia (2002-2005) offrent des points de référence pertinents (De Groof et Wiebusch, 2020). La Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), qui a fonctionné de 2007 à 2019 avec le soutien de l’ONU, constitue un autre modèle — une institution hybride capable de mener des enquêtes indépendantes tout en renforçant les capacités judiciaires nationales.

La mise en place d’une administration de transition internationale représente une approche radicale, mais face à la situation catastrophique, il convient d’examiner si ce modèle pourrait constituer une solution viable. Cette stratégie devra naviguer entre la méfiance historique envers les interventions étrangères — alimentée par des décennies d’ingérence américaine et les scandales de la MINUSTAH, notamment l’introduction du choléra en 2010 — et la nécessité d’une forte appropriation locale.

S’attaquer aux racines structurelles de la crise. Les gangs violents ne sont pas la cause profonde des défis du pays mais le résultat de problèmes qui ont précédé les conditions de sécurité d’aujourd’hui. Il est fort probable que l’économie haïtienne ne prospérerait pas même avec des conditions de sécurité grandement améliorées. De nombreux facteurs structurels — gouvernance publique inefficace, déséquilibres commerciaux, coût élevé du service de la dette souveraine, effondrement de nombreux secteurs d’exportation suite à l’embargo commercial de 1991 — constituent de plus grands obstacles au développement économique.

Il serait opportun d’initier une réflexion sur un agenda pour le développement afin de construire une feuille de route pour la reconstruction d’Haïti, consensuelle entre le conseil présidentiel de transition et la société civile, et qui pourra servir de référence dans les rapports avec les principaux acteurs internationaux sur la prochaine décennie. Cet exercice pourrait être confié à un comité scientifique, auquel seraient intégrés des chercheurs éminents de la diaspora. La mobilisation de la diaspora, autrement que dans la réponse à l’urgence et les transferts de fonds, peut être déterminante.

4. Relancer l’engagement international : leviers diplomatiques et géopolitiques pour la France

Outre la responsabilité historique de la France vis-à-vis de ce pays, le scénario d’un effondrement total exposerait les collectivités françaises d’Amérique — Guadeloupe, Martinique, Guyane — à une forte pression migratoire et sécuritaire. En l’absence d’un État fonctionnel, Haïti pourrait devenir une base arrière pour les activités terroristes, les marchés de la drogue et les réseaux criminels transnationaux déjà actifs dans la région, déstabilisant davantage le bassin caribéen. Face à cette perspective, la France dispose de plusieurs leviers pour renouveler l’intérêt diplomatique des États-Unis et du Canada.

4.1 L’initiative mémorielle comme levier du renouveau diplomatique

La France a récemment entrepris une démarche mémorielle significative concernant Haïti. Le 17 avril 2025, le Président de la République a fait une déclaration sur le bicentenaire de la reconnaissance de l’indépendance haïtienne par Charles X, reconnaissant l’injustice de la lourde indemnité imposée à Haïti en 1825. Le New York Times a documenté en 2022 que cette dette — 150 millions de francs-or, ramenée à 90 millions en 1838 — a coûté à Haïti l’équivalent de 21 milliards de dollars en valeur actualisée et constitue l’une des causes structurelles de la pauvreté du pays (Kitroeff et Porter, 2022).

Cette initiative mémorielle pourrait servir de fondement à une approche diplomatique renouvelée. La France pourrait proposer aux États-Unis et au Canada de s’associer à cette démarche historique pour construire un nouveau cadre de coopération. Les trois pays partagent une responsabilité historique envers Haïti — la France en tant qu’ancienne puissance coloniale, les États-Unis en tant que puissance occupante de 1915 à 1934 et acteur dominant de la politique haïtienne depuis, le Canada en tant que premier contributeur à la MINUSTAH et pays d’accueil d’une importante diaspora haïtienne — et pourraient développer une vision commune de réparation constructive orientée vers l’avenir.

4.2 Tirer avantage de l’approche transactionnelle de la politique étrangère américaine

Les États-Unis évoluent vers une politique étrangère enracinée dans la realpolitik, se concentrant sur le pouvoir, la concurrence et l’intérêt national. Pour mobiliser l’administration américaine, la stabilisation d’Haïti doit être présentée comme un impératif de sécurité nationale plutôt que comme un enjeu humanitaire.

Le Passage des Vents : un levier géostratégique sous-exploité. Une analyse récente du Haiti Policy House souligne l’importance critique de ce corridor maritime de 80 kilomètres entre Haïti et Cuba, par lequel transite environ 5 % du commerce maritime mondial vers les ports américains majeurs — Miami, Houston, la Nouvelle-Orléans. Les perturbations dans le canal de Panama entre 2023 et 2024 à cause du changement climatique — sécheresses réduisant le tirant d’eau — ont augmenté les distances de navigation de 31 % et réduit les transits d’environ un tiers, renforçant l’importance stratégique du Passage des Vents pour les chaînes d’approvisionnement américaines.

Cette réalité offre un argument géopolitique majeur pour mobiliser Washington sur le dossier haïtien eu égard au potentiel disruptif que pourraient avoir les activités de groupes criminels sur les chaînes d’approvisionnement américaines. Un scénario dans lequel des groupes armés haïtiens, en alliance avec des cartels de la drogue, contrôleraient des installations portuaires à proximité du Passage des Vents représente un risque tangible pour la sécurité maritime régionale.

Par ailleurs, le développement d’infrastructures haïtiennes sous influence américaine permettrait de contrer l’expansion chinoise dans la région, notamment après l’acquisition par la Chine de terminaux portuaires en Jamaïque et les investissements croissants de Pékin dans les Caraïbes. Cet argument devrait résonner auprès d’une administration américaine pour laquelle la compétition stratégique avec la Chine constitue le prisme dominant de la politique étrangère.

Conclusion : feuille de route pour un engagement renouvelé

Alors que le dossier haïtien semble dans l’impasse, la France doit mobiliser les partenaires en vue d’une solution à la crise haïtienne afin d’éviter les conséquences désastreuses d’un effondrement total du pays. Dans cette perspective, les actions suivantes peuvent être envisagées afin d’envoyer les premiers signaux traduisant un renouvellement du partenariat avec Haïti suite à l’initiative mémorielle :

  • Redoubler d’efforts dans la construction d’un consensus national sur les différents dossiers — sécurité, structure de gouvernance publique, rôle de la diaspora — au-delà du processus de transition du pouvoir politique.
  • Favoriser un dialogue avec les pays d’Amérique latine au-delà des aspects de sécurité afin de favoriser l’intégration socioculturelle dans la région et le développement économique.
  • Mobiliser les partenaires, à commencer par les États-Unis, en faveur d’une refonte collective de l’action de la communauté internationale sur le dossier haïtien, en s’appuyant sur les arguments géostratégiques du Passage des Vents.
  • Travailler avec les institutions financières internationales à renouveler leurs recommandations de politique de stabilisation macroéconomique afin qu’elles soient mieux adaptées aux capacités locales et alignées sur les priorités et orientations stratégiques définies dans une feuille de route agréée au niveau national.
  • Organiser une conférence internationale sur Haïti à Paris, au cours de laquelle la France exprimera de façon concrète comment cette volonté se traduit sur le plan de la coopération bilatérale et multilatérale — un acte fondateur pour transformer la démarche mémorielle en engagement opérationnel.

Publié sur erickilama.com. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur.

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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