Eric Gabin Kilama | 31 mars 2026 | erickilama.com
Introduction
Depuis la publication de notre analyse en mai 2025 sur les leviers diplomatiques dont dispose la France pour relancer l’engagement international en Haïti, plusieurs développements significatifs ont eu lieu. L’initiative mémorielle sur la dette de 1825 a été lancée, la MMAS a été renouvelée mais sans renforcement substantiel, et le recours aux contractuels militaires privés par le gouvernement haïtien a ouvert un nouveau chapitre dans la gestion de la crise. Cette note actualise le diagnostic et évalue si les pistes d’action identifiées ont été suivies — et avec quels résultats.
1. Le bilan de l’initiative mémorielle française
Un geste symbolique, un suivi opérationnel insuffisant
La déclaration du Président de la République sur le bicentenaire de la reconnaissance de l’indépendance haïtienne a été saluée par la communauté haïtienne et la diaspora comme un geste historique nécessaire. La reconnaissance explicite de l’injustice de l’indemnité de 1825 a comblé une lacune dans le récit officiel français et ouvert un espace diplomatique nouveau.
Cependant, dix mois après cette déclaration, le passage du symbolique à l’opérationnel reste largement inachevé. La conférence internationale sur Haïti que nous recommandions n’a pas été organisée. Les discussions bilatérales entre la France et les États-Unis sur une refonte de l’action internationale n’ont pas produit de résultats tangibles, l’administration Trump ayant clairement signalé son désintérêt pour le dossier haïtien au-delà de la question migratoire. Le dialogue avec le Canada, pourtant naturel compte tenu de la présence d’une importante communauté haïtienne au Québec et du rôle historique d’Ottawa dans les missions de paix en Haïti, n’a pas non plus abouti à un cadre d’action commun.
Le risque est que l’initiative mémorielle reste un acte isolé — politiquement gratifiant mais sans conséquence sur la trajectoire de la crise. Pour que le geste mémoriel ait un sens, il doit se traduire par des engagements concrets : financements, expertise technique, soutien institutionnel. Sans cette traduction opérationnelle, la démarche pourrait être perçue, à terme, comme un exercice rhétorique qui instrumentalise l’histoire sans y apporter de réparation effective.
L’argument géostratégique du Passage des Vents : une carte non jouée
L’analyse que nous avions développée sur l’importance stratégique du Passage des Vents pour les chaînes d’approvisionnement américaines n’a pas été, à notre connaissance, utilisée dans les négociations diplomatiques. Cet argument reste pourtant l’un des plus susceptibles de mobiliser Washington dans le contexte d’une politique étrangère orientée vers la compétition stratégique.
Les développements récents renforcent sa pertinence. La Chine a poursuivi ses investissements portuaires dans les Caraïbes — notamment en Jamaïque, aux Bahamas et à Trinidad-et-Tobago — dans le cadre de sa stratégie d’influence globale. Un Haïti en faillite, incapable de contrôler ses eaux territoriales et ses installations portuaires, constitue une vulnérabilité potentielle dans un corridor maritime critique. Présenter la stabilisation d’Haïti comme un enjeu de sécurité des chaînes d’approvisionnement — plutôt que comme un dossier humanitaire — reste la voie la plus prometteuse pour engager l’administration américaine.
2. La transition politique haïtienne : un processus enlisé
Le conseil présidentiel de transition : entre paralysie et contestation
Le conseil présidentiel de transition, mis en place en 2024 pour piloter la sortie de crise, n’a pas réussi à construire le consensus national nécessaire à la reconstruction institutionnelle. Les conflits internes entre ses membres — représentant des factions politiques aux intérêts divergents — ont paralysé la prise de décision. L’objectif d’organiser des élections, initialement fixé à 2025, a été repoussé sine die. L’absence d’un calendrier électoral crédible privé le processus de transition de toute perspective de légitimation démocratique.
La société civile haïtienne, qui avait porté l’Accord de Montana comme alternative au cadre institutionnel défaillant, est de plus en plus marginalisée. Les organisations qui avaient participé aux consultations de 2021 constatent que leurs recommandations n’ont pas été intégrées dans le processus de transition. Cette marginalisation est d’autant plus regrettable que la société civile constitue le seul réservoir de légitimité locale dans un contexte où les partis politiques et les institutions étatiques ont perdu la confiance de la population.
La question de l’administration transitionnelle internationale
Nous avions évoqué, dans notre analyse de mai 2025, la possibilité d’une administration transitionnelle internationale ou régionale, en citant les précédents de la Bosnie-Herzégovine et du Liberia. Cette option, qui semblait radicale il y a un an, est désormais ouvertement discutée dans les cercles diplomatiques et académiques. Le International Crisis Group, dans un rapport de janvier 2026, a recommandé la mise en place d’un mécanisme judiciaire international pour Haïti, reconnaissant que le système judiciaire national est incapable de traiter l’écosystème de corruption et de criminalité.
La mise en place d’un tel mécanisme se heurte cependant à deux obstacles majeurs. Le premier est politique : toute forme de tutelle internationale évoque, en Haïti, le souvenir de l’occupation américaine de 1915-1934 et les pratiques contestées de la MINUSTAH, alimentant une méfiance profonde. Le second est institutionnel : le Conseil de sécurité, divisé sur de nombreux dossiers, n’a pas manifesté la volonté politique de mandater une mission d’une telle ambition.
La piste d’un mécanisme hybride — une commission judiciaire internationale adossée à l’ONU mais intégrant des magistrats haïtiens, sur le modèle de la CICIG au Guatemala — pourrait constituer un compromis entre l’exigence d’efficacité et le respect de la souveraineté haïtienne. Ce mécanisme devrait être doté de la capacité d’enquêter non seulement sur les chefs de gangs mais aussi sur les élites économiques et politiques qui les financent et les protègent.
3. Les collectivités françaises d’Amérique : une pression croissante
L’un des arguments que nous avancions pour justifier un engagement français renforcé — l’exposition des collectivités d’outre-mer à la pression migratoire et sécuritaire en cas d’effondrement total d’Haïti — s’est matérialisé de manière croissante.
La Guadeloupe et la Martinique font face à une augmentation des arrivées irrégulières en provenance d’Haïti via les réseaux de passeurs caribéens. La Guyane, qui partage déjà une frontière poreuse avec le Brésil et le Suriname, est exposée à des flux secondaires de migrants haïtiens transitant par l’Amérique du Sud. Les capacités d’accueil et d’intégration de ces territoires — dont les services publics sont déjà sous tension — sont insuffisantes pour absorber une augmentation significative des flux migratoires.
Au-delà de la migration, les réseaux criminels transnationaux actifs dans les Caraïbes — notamment les filières de trafic de drogue reliant l’Amérique du Sud, Haïti et l’Europe via les Antilles françaises — représentent une menace sécuritaire croissante. Le démantèlement de plusieurs réseaux de trafic de cocaïne impliquant des ressortissants haïtiens en Guadeloupe et en Martinique au cours des derniers mois illustre cette interconnexion.
4. Recommandations actualisées
Pour la France
Organiser sans délai la conférence internationale sur Haïti. Il est incompréhensible que dix mois après l’initiative mémorielle, aucune conférence n’ait été convoquée. Cette conférence devrait réunir les États-Unis, le Canada, le Brésil, les pays de la CARICOM et les institutions financières internationales autour d’un agenda en trois volets : sécurité (transformation de la MMAS), gouvernance (mécanisme judiciaire international) et développement (feuille de route économique décennale).
Utiliser la présidence du G7 pour inscrire Haïti à l’agenda. Le sommet d’Évian offre l’occasion de porter le dossier haïtien au plus haut niveau politique. Un communiqué spécifique du G7 sur Haïti, assorti d’engagements financiers et d’un calendrier de mise en œuvre, enverrait un signal fort.
Renforcer la coopération sécuritaire via les collectivités d’outre-mer. La Martinique et la Guadeloupe peuvent servir de plateformes logistiques pour une coopération sécuritaire renforcée, notamment en matière de renseignement, de formation des forces de sécurité haïtiennes et de lutte contre les trafics transnationaux.
Pour la communauté internationale
Investir dans la gouvernance en parallèle de la sécurité. Abandonner le séquençage « sécurité d’abord » qui a démontré son échec. Lancer immédiatement des programmes de renforcement de l’administration fiscale, du système judiciaire et des services publics de base, y compris dans les zones disputées.
Créer un comité scientifique pour la reconstruction d’Haïti. Réunir des chercheurs haïtiens — de la diaspora et du pays — avec des experts internationaux pour élaborer une feuille de route économique décennale fondée sur une analyse rigoureuse des contraintes structurelles du pays. Cet exercice, que nous recommandions en 2025, reste une priorité pour dépasser le cycle de l’urgence.
Structurer la mobilisation de la diaspora. Mettre en place un programme institutionnel — avec un statut juridique clair, des incitations fiscales et des garanties de sécurité — pour permettre aux professionnels de la diaspora haïtienne de contribuer à la reconstruction. Le modèle du TOKTEN (Transfer of Knowledge Through Expatriate Nationals) du PNUD, adapté au contexte haïtien, offre un cadre de référence.
Conclusion
L’initiative mémorielle française a ouvert une porte. Dix mois plus tard, personne ne l’a franchie. La crise haïtienne continue de s’aggraver selon la trajectoire que nous décrivions, tandis que les leviers diplomatiques identifiés — la conférence internationale, l’argument géostratégique du Passage des Vents, la mobilisation de la diaspora, le mécanisme judiciaire international — restent largement inexploités.
Le temps joue contre Haïti. Chaque mois d’inaction permet aux gangs de consolider leur gouvernance parallèle, à l’économie de se contracter davantage et aux institutions de s’effriter un peu plus. La France, qui a choisi de rouvrir le dossier historique, a désormais une responsabilité particulière : celle de transformer le geste mémoriel en engagement concret. Le sommet d’Évian, sous présidence française du G7, offre une occasion que la diplomatie française ne peut se permettre de manquer.
Publié sur erickilama.com. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur.