Note analytique, 3 mars 2026
Résumé analytique
Les opérations militaires américaines et israéliennes contre l’Iran, lancées aux alentours du 1er mars 2026, constituent la première campagne de frappes directes sur le territoire iranien par une puissance extérieure depuis la guerre Iran-Irak. C’est un seuil historique. L’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei le 28 février et l’incertitude successorale qui en découle introduisent une variable structurelle dont les implications dépassent le seul théâtre moyen-oriental. Cette note identifié plusieurs canaux de transmission du conflit vers les intérêts européens et français — prix de l’énergie, incertitude macroéconomique, reconfiguration des flux commerciaux — et propose quatre scénarios pour les quatre à huit semaines à venir. Le scénario central retient l’hypothèse d’un conflit contenu mais prolongé, sans mécanisme de sortie identifié à ce stade, avec un Brent durablement supérieur à 100 dollars le baril. La France, qui n’a pas participé aux frappes mais s’est engagée sur la protection des pays du Golfe, dispose d’une fenêtre étroite pour articuler une position européenne différenciée avant que la dynamique d’escalade ne réduise l’espace diplomatique. Cette fenêtre se referme vite.
Contexte
Les premières frappes du CENTCOM sur les infrastructures militaires iraniennes ont débuté dans la nuit du 28 février au 1er mars 2026, en coordination apparente avec des opérations israéliennes. Plusieurs centaines de cibles ont été frappées en quarante-huit heures : installations du Corps des Gardiens de la révolution islamique, dépôts d’armement, centres de commandement, sites nucléaires.1
L’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei, confirmé le 28 février, privé le régime de son arbitre suprême. Le vide est vertigineux. Mojtaba Khamenei, fils du Guide défunt, est le successeur le plus probable, mais sa confirmation formelle n’est pas encore intervenue. Son profil — liens organiques avec le CGRI, absence de mandat électif, réputation d’intransigeance — laisse présager une marge de manœuvre diplomatique réduite.2
Le Brent est passé de 86 dollars le baril à plus de 95 dollars au matin du 3 mars, intégrant une prime de risque de 10 à 15 dollars – l’indice GPR de Caldara et Iacoviello, qui mesure l’intensité de la couverture médiatique des tensions géopolitiques, enregistre un pic comparable à celui de février 2022.3 Des mouvements de la marine iranienne ont été signalés dans le détroit d’Ormuz sans blocage effectif à ce stade, mais l’hypothèse d’une restriction du transit constitue le risque le plus immédiat pour les économies européennes.4
Sur le plan diplomatique, la réaction européenne se caractérise par son hétérogénéité. Le mot est faible. Le ministre Barrot a engagé la France sur la « protection des pays du Golfe » (2 mars). L’OTAN n’a pas invoqué l’article 5. L’Allemagne et l’Italie ont appelé à la retenue — sans préciser à l’adresse de qui.5
Analyse : les canaux de transmission
Le prisme économique : canaux et temporalités
La transmission du conflit iranien vers les économies européennes s’opère par plusieurs canaux dont les temporalités ne coïncident pas, ce qui complique la réponse politique.
Le canal le plus immédiat est celui du prix du pétrole. Comme l’a montré Bassam Fattouh, le prix marginal du baril en situation de crise est déterminé moins par les fondamentaux physiques que par la gestion du signal politique.6 Le passage du Brent de 86 à 95 dollars en moins de trois jours, alors qu’aucun baril n’a encore été retiré physiquement du marché, illustre ce mécanisme : ce qui fixe le prix n’est pas le volume retiré mais l’anticipation de la situation à Ormuz dans deux, quatre, huit semaines. Le marché ne prix pas le présent. Il prix la peur.
S’y ajoute le canal de l’incertitude, dont les effets se déploient sur les semaines et les mois. Les travaux respectifs de James Hamilton et de Lutz Kilian établissent que les chocs pétroliers transmettent leurs effets macroéconomiques principalement par le report des décisions d’investissement des entreprises et des achats de biens durables des ménages, et non par le seul renchérissement des intrants. Kilian insiste toutefois sur une distinction cruciale : tous les chocs pétroliers ne sont pas identiques, et seuls les chocs d’offre d’origine géopolitique produisent les effets de report les plus marqués, précisément parce qu’ils s’accompagnent d’une incertitude sur la durée de la perturbation.7 Ce mécanisme de report est amplifié par le multiplicateur d’incertitude financière documenté par Bloom : en période de choc géopolitique, l’incertitude elle-même devient un canal de transmission autonome, distinct de l’effet-prix.8 Dans la conjoncture actuelle, où les économies européennes sont en phase de faible croissance et où la politique monétaire de la BCE demeure restrictive, ce canal d’incertitude est particulièrement actif. L’estimation de référence du FMI — chaque hausse de 10 % du prix du pétrole se traduit par 0,4 point d’inflation supplémentaire et 0,2 point de croissance en moins au niveau mondial — fournit un ordre de grandeur, mais ces élasticités moyennes sous-estiment les effets non linéaires en cas de choc de grande ampleur.9
Plus fondamentalement, un canal structurel de moyen terme se dessine : la reconfiguration des flux. Si l’Iran décide de fermer ou de restreindre le passage du détroit d’Ormuz — hypothèse que les mouvements navals observés rendent plausible — il disposera d’un levier de discrimination entre acheteurs. L’hypothèse la plus probable est celle d’un blocage sélectif, permettant le transit des navires à destination de pays entretenant des relations avec Téhéran (Chine, Inde, Pakistan) tout en interdisant celui des navires liés aux pays occidentaux. Cette reconfiguration créerait une asymétrie de compétition économique durable entre l’Asie orientale et l’Europe, la première accédant à une énergie décotée tandis que la seconde subirait un surcoût structurel. L’Europe paierait le baril plein tarif pendant que la Chine bénéficierait d’un rabais de guerre. Cette hypothèse est d’autant plus préoccupante qu’elle se superposerait au « Second China Shock » commercial déjà en cours — l’excédent manufacturier chinois approchant les 1 200 milliards de dollars en 2025 selon les données préliminaires du FMI.10
En volume potentiellement retiré du marché, une fermeture même partielle d’Ormuz se situerait entre les chocs de 1973 et 1979. La moindre intensité pétrolière des économies avancées et l’existence de réserves stratégiques coordonnées constituent des amortisseurs dont l’efficacité reste à démontrer face à un choc de cette ampleur.
Le prisme diplomatique : objectifs américains et grammaire iranienne de la négociation
L’analyse de la trajectoire du conflit suppose de répondre à deux questions préalables : que veulent les États-Unis, et dans quel format l’Iran peut-il négocier ?
Sur les objectifs américains, plusieurs hypothèses coexistent et leur pondération relative détermine la durée et l’intensité du conflit. L’hypothèse du changement de régime reste minoritaire dans le cercle décisionnel mais ne peut être écartée comme facteur d’escalade. Plus vraisemblable est la dissuasion renforcée — destruction des capacités balistiques et nucléaires, puis négociation en position de force pour obtenir un accord supérieur au JCPOA de 2015, présentable comme victoire personnelle du président Trump. Mais l’hypothèse la plus inconfortable est celle de l’absence de stratégie de sortie, l’escalade se nourrissant de sa propre dynamique opérationnelle et du calcul politique intérieur. La lecture la plus vraisemblable combine ces deux dernières : une ambition transactionnelle servie par un appareil militaire dont l’inertie ne garantit pas la maîtrise de l’escalade. Washington veut un deal. Rien ne garantit que la machine militaire s’arrête à temps pour le permettre.11
Sur la capacité iranienne de négociation, l’histoire diplomatique du régime offre des repères précis. L’Iran a démontré à plusieurs reprises sa capacité à négocier dans le déni — les pourparlers secrets d’Oman en 2012-2013, préalables au JCPOA, ont été conduits pendant dix-huit mois sans reconnaissance publique d’aucune des parties.12 L’affaire Iran-Contra avait déjà révélé ce format. La succession en cours complique ce schéma sans le rendre impossible : Mojtaba Khamenei, s’il est confirmé, ne pourra concéder visiblement sans mettre en péril sa propre consolidation. Tout compromis devra être invisible, dénié, ou attribuable à un tiers. Oman demeure le médiateur naturel pour ce type de canal, disposant d’un accès institutionnalisé aux interlocuteurs iraniens depuis les années 1980. La Turquie, malgré l’offre de médiation d’Erdogan, souffre d’un déficit de confiance à Téhéran lié à la rivalité historique et aux désaccords sur la Syrie — sa fonction probable est celle de canal complémentaire plutôt que de médiateur principal. Ankara veut la chaise. Téhéran ne la lui accordera pas.13
Le prisme régional : cascades et repositionnements
Le conflit active plusieurs dynamiques régionales dont les interactions complexifient toute projection linéaire.
La plus visible est le repositionnement des États du Golfe. L’Arabie saoudite, qui a engagé un rapprochement avec l’Iran en 2023 sous médiation chinoise, se trouve dans une position intenable à moyen terme : elle ne peut endosser une guerre américaine contre un voisin avec lequel elle vient de normaliser ses relations, mais elle ne peut pas non plus s’y opposer ouvertement sans compromettre la relation de sécurité avec Washington. L’attentisme armé — préparation défensive, neutralité discursive, contacts discrets avec toutes les parties — est la posture la plus probable. La capacité excédentaire saoudienne de 2 à 3 millions de barils par jour constitue un levier potentiel dont l’activation dépend de ce calcul politique : compenser la perte d’offre iranienne reviendrait à faciliter la guerre américaine, ce que Riyad cherchera à éviter.14
Par ailleurs, la Russie bénéficie d’un effet d’aubaine considérable. Le budget russe 2026, calibré sur un Ourals à 59 dollars, bénéficie directement de la hausse, tandis que la concentration de l’attention américaine et des systèmes de défense aérienne sur le théâtre iranien crée une fenêtre d’opportunité militaire en Ukraine. L’ironie est brutale : une guerre américaine au Moyen-Orient finance indirectement l’effort de guerre russe en Europe.15
Enfin, la Chine est le principal bénéficiaire structurel du conflit : accès au pétrole iranien et russe à prix décoté, affaiblissement des rivaux commerciaux européens et japonais, levier de négociation renforcé face à Washington. Pékin, en tant que principal acheteur de pétrole iranien, est par ailleurs le seul acteur disposant d’un levier économique décisif sur Téhéran, ce qui pourrait en faire un médiateur plus efficace que tout acteur régional. Les mécanismes de contournement des sanctions pétrolières – « dark shipping », flottes fantômes, transbordement en mer – documentés par Fernández-Villaverde et al. consolident cette position en la rendant difficile à sanctionner en retour.16 Si quelqu’un peut convaincre l’Iran de rouvrir Ormuz, c’est la Chine — et elle le fera à ses conditions, pas à celles de l’Occident.
Scénarios
Quatre scénarios sont retenus pour les quatre à huit semaines suivant le 3 mars 2026. Leur probabilité est indicative et sera révisée en fonction des développements opérationnels.
Scénario central — conflit contenu mais prolongé (40 %). Les frappes se poursuivent sur les cibles militaires, le détroit d’Ormuz fait l’objet de tensions croissantes mais sans blocage effectif, les canaux de médiation s’activent sans résultat formalisé. Le Brent se stabilise dans la fourchette 100-115 dollars. La succession iranienne se formalise autour de Mojtaba Khamenei. L’Europe subit un choc d’incertitude significatif mais gérable. Ce scénario correspond à l’hypothèse de dissuasion renforcée côté américain et de résilience défensive côté iranien.
Scénario d’escalade vers Ormuz (25 %). L’Iran ferme ou restreint significativement le passage du détroit, un blocage sélectif avantageant la Chine se met en place, le Brent franchit les 120 dollars, et l’AIE active la libération de réserves stratégiques. Ce scénario suppose une décision que la chaîne de commandement iranienne, décapitée et en cours de reconstitution, peut avoir du mal à exécuter de manière coordonnée.
Scénario de désescalade rapide (20 %). Les objectifs militaires immédiats étant atteints — destruction des capacités balistiques et des sites nucléaires — l’administration Trump annonce une pause conditionnelle. Un canal secret s’active via Oman. Un cessez-le-feu de fait s’installe dans les quatre à six semaines. Le Brent redescend vers 85-90 dollars. Ce scénario suppose que l’hypothèse transactionnelle de Trump prévale sur la dynamique opérationnelle du CENTCOM et que la succession iranienne se stabilise suffisamment vite pour autoriser un interlocuteur crédible.
Scénario d’escalade majeure (15 %). Extension des frappes aux infrastructures civiles, riposte iranienne contre des installations pétrolières du Golfe, extension via les proxies iraniens, Brent au-delà de 140 dollars. Le moins probable mais le plus conséquent. Ne pas le planifier serait une faute.
Enjeux pour la France
La France se trouve dans une position singulière définie par plusieurs paramètres convergents : non-participation aux frappes, engagement de protection des pays du Golfe (déclaration Barrot, 2 mars), et présidence du G7 en 2026.
La base militaire française aux Émirats arabes unis (Abu Dhabi), seul actif permanent d’un pays européen dans le Golfe, confère à cet engagement une crédibilité opérationnelle que ni l’Allemagne ni l’Italie ne peuvent revendiquer. La question est de savoir si cette présence sera mobilisée, dans quel cadre juridique, et avec quel objectif : protection des routes maritimes, appui logistique aux partenaires, ou démonstration de capacité. La crédibilité sans clarification est un actif qui se déprécie.
L’Europe importe environ 25 % de son pétrole par le détroit d’Ormuz, la France 15 %. Les alternatives de contournement ne compenseraient qu’une fraction des volumes perdus. La présidence du G7 offre un cadre pour coordonner la réponse énergétique et articuler une position européenne de « désescalade conditionnelle » — soutien à la non-prolifération, refus de l’endossement militaire, engagement sur la sécurité énergétique — tenable face à Washington et lisible pour les partenaires du Golfe.
Recommandations
Le cabinet du ministre des Affaires étrangères devrait mandater dans les quarante-huit heures une démarche auprès de son homologue omanais pour évaluer l’état des canaux de communication avec Téhéran et les paramètres d’une médiation discrète, en s’appuyant sur le précédent des contacts Oman-Iran ayant préparé le JCPOA. Le temps joue contre cette option.
Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale devrait activer une cellule de suivi de la situation énergétique intégrant les quatre scénarios identifiés, avec des seuils de déclenchement prédéfinis pour la libération des réserves stratégiques françaises en coordination avec l’AIE.
La Direction générale des affaires politiques et de sécurité devrait préparer, pour le prochain Conseil Affaires étrangères de l’Union européenne, une proposition française de position commune sur le conflit, articulant désescalade conditionnelle et sécurité des approvisionnements, avant que les positions nationales ne divergent au point de rendre impossible toute coordination. Chaque jour de retard réduit l’espace du possible.
L’État-major des armées devrait réévaluer le dispositif de la base d’Abu Dhabi à la lumière de la déclaration Barrot, en distinguant plusieurs niveaux d’engagement possibles — démonstration de présence, protection des installations portuaires émiraties, escorte de navires commerciaux français — et en identifiant les moyens supplémentaires nécessaires pour chacun.
La représentation permanente auprès de l’OTAN devrait sonder les alliés sur une déclaration coordonnée sur la liberté de navigation à Ormuz, distincte de l’opération américaine.
CENTCOM, communiqués opérationnels, 1er-2 mars 2026. ↩︎
Sources ouvertes concordantes, analyses Chatham House et Crisis Group, mars 2026. ↩︎
Bloomberg, cours du Brent daté, 28 février-3 mars 2026 ; Dario Caldara et Matteo Iacoviello, « Measuring Geopolitical Risk », American Economic Review, 2022. ↩︎
Rapports de navigation maritime, détroit d’Ormuz, 1er-3 mars 2026. ↩︎
Déclaration du ministre Barrot, 2 mars 2026, compte rendu AFP. ↩︎
Bassam Fattouh, « The Role of Speculation in Oil Markets: What Have We Learned So Far? », The Energy Journal, vol. 36, n. 2, 2015. ↩︎
James D. Hamilton, « Oil and the Macroeconomy », in The New Palgrave Dictionary of Economics, 2008 ; Lutz Kilian, « The Economic Effects of Energy Price Shocks », Journal of Economic Literature, 2008 ; Lutz Kilian, « Not All Oil Price Shocks Are Alike: Disentangling Demand and Supply Shocks in the Crude Oil Market », American Economic Review, 2009. ↩︎
Nicholas Bloom, « The Finance Uncertainty Multiplier », Journal of Political Economy, 2024 ; Nicholas Bloom, « The Impact of Uncertainty Shocks », Econometrica, 2009. ↩︎
FMI, World Economic Outlook, estimations d’élasticité prix du pétrole-croissance, octobre 2025. ↩︎
FMI, données préliminaires de balance des paiements, décembre 2025. ↩︎
Sur la dynamique décisionnelle de l’administration Trump, voir notamment l’analyse de la National Security Strategy 2025 et les travaux de Laurence Nardon, « Trump’s Foreign Policy: Transactionalism and Its Limits », Politique étrangère, 2025/4. ↩︎
Trita Parsi, Losing an Enemy: Obama, Iran, and the Triumph of Diplomacy, Yale University Press, 2017. ↩︎
Sur les dynamiques de médiation turques, Dorothée Schmid, « La Turquie, puissance pivot ? », Politique étrangère, 2024/3. ↩︎
Sur la capacité excédentaire saoudienne et ses contraintes politiques, Bassam Fattouh et Andreas Economou, « OPEC+ Spare Capacity and Global Oil Market Balance », OIES Paper, 2025. ↩︎
Sur les interactions entre théâtres ukrainien et iranien pour les ressources de défense aérienne, IISS, Military Balance 2026. ↩︎
Jesús Fernández-Villaverde et al., « Oil Sanctions and Dark Shipping », 2025 ; Oleg Itskhoki et Elina Ribakova, « The Economics of Sanctions: From Theory into Practice », Brookings Papers on Economic Activity, 2024. ↩︎