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JETP : deux ans après, le bilan d'un mécanisme au point mort

| Note analytique | 9 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

Depuis la publication de notre analyse sur les défaillances structurelles des Just Energy Transition Partnerships en juin 2024, le diagnostic n'a fait que se confirmer — et les conditions...

Eric Gabin Kilama | 31 mars 2026 | erickilama.com


Introduction

Depuis la publication de notre analyse sur les défaillances structurelles des Just Energy Transition Partnerships en juin 2024, le diagnostic n’a fait que se confirmer — et les conditions géopolitiques se sont considérablement durcies. Cette note actualise l’évaluation initiale à la lumière de trois développements majeurs : le retrait annoncé des États-Unis de l’Accord de Paris sous l’administration Trump, les résultats décevants de la COP29 à Bakou, et la crise iranienne de mars 2026 qui a propulsé le prix du Brent au-dessus de 90 dollars.

Le constat central reste inchangé : les JETP demeurent un instrument pertinent, mais leur crédibilité est désormais gravement compromise. Les décaissements effectifs n’ont atteint qu’une fraction des montants annoncés, l’impulsion politique s’est encore affaiblie, et le contexte international est devenu nettement plus hostile à la transition énergétique dans les pays en développement.

1. L’état des JETP en 2026 : promesses et réalité

Des décaissements toujours très en deçà des engagements

Le bilan financier des quatre JETP existants est sans appel. En Afrique du Sud, sur les 8,5 milliards de dollars annoncés à Glasgow en 2021, les décaissements effectifs se situent autour de 1,5 milliard — dont l’essentiel sous forme de prêts aux conditions proches du marché, non de dons ou de prêts concessionnels. Le plan d’investissement sud-africain (JET-IP), qui identifié des besoins de 98 milliards de dollars sur cinq ans (2023-2027), reste largement non financé. La fermeture progressive des centrales à charbon d’Eskom a pris du retard, et les coupures d’électricité (load shedding) qui ont paralysé l’économie en 2023-2024 ont renforcé les arguments des opposants à une sortie rapide du charbon.

En Indonésie, le décaissement des 20 milliards promis bute sur des désaccords persistants entre le gouvernement indonésien et les donateurs concernant le calendrier de fermeture des centrales à charbon. Le président Prabowo, élu en 2024, a adopté une posture plus réservée que son prédécesseur Jokowi sur la transition énergétique, privilégiant la sécurité d’approvisionnement. Le Vietnam, malgré un accord de 15,5 milliards, n’a pas avancé significativement dans la définition de son plan d’investissement détaillé. Le Sénégal, qui a rejoint le mécanisme avec une enveloppe de 2,7 milliards, fait face à des dynamiques nouvelles avec la découverte et le début de l’exploitation de gisements gaziers au large de Saint-Louis — une ressource fossile dont la rente complique l’argumentaire en faveur d’une transition accélérée.

Le signal désastreux du retrait américain

L’annonce par l’administration Trump du retrait des États-Unis de l’Accord de Paris constitue le choc le plus significatif pour l’architecture de la coopération climatique depuis l’accord lui-même. Pour les JETP, les conséquences sont doubles. D’abord, les États-Unis sont membres de l’International Partners Group (IPG) qui co-pilote ces partenariats ; leur désengagement réduit mécaniquement l’enveloppe financière disponible et affaiblit la pression politique sur les autres donateurs. Ensuite, le signal envoyé aux pays partenaires est dévastateur : pourquoi accepter les contraintes d’une transition énergétique coûteuse quand le premier émetteur historique mondial se désengage de ses propres obligations ?

La menace sur l’Inflation Réduction Act (IRA), dont certaines dispositions — notamment les crédits d’impôt pour les énergies renouvelables — sont sous pression au Congrès, bien qu’une partie ait été préservée par des Républicains dont les districts bénéficient des investissements verts, ajoute une incertitude supplémentaire sur la viabilité des chaînes de valeur vertes sur lesquelles comptent les pays JETP pour attirer des investissements privés.

La COP29 à Bakou : un nouvel objectif, aucun mécanisme

La COP29, tenue à Bakou en novembre 2024, a abouti à l’adoption du New Collective Quantified Goal (NCQG), fixant un objectif de 300 milliards de dollars par an d’ici 2035 de la part des pays développés, avec une aspiration à mobiliser 1 300 milliards de dollars par an de toutes sources confondues. Ce compromis, bien que supérieur aux 100 milliards de l’objectif précédent, reste très en deçà de la demande des pays en développement qui réclamaient 1 300 milliards de financements publics. Surtout, le NCQG demeure un engagement sans mécanisme de suivi crédible ni répartition claire des responsabilités entre donateurs publics, secteur privé et banques de développement. La COP30, tenue à Belém en novembre 2025 sous présidence brésilienne, n’a pas réussi à combler ce déficit de mise en œuvre. Le choix de Bakou — capitale d’un État pétrolier — comme lieu de la COP29 a symbolisé les contradictions de la diplomatie climatique.

Pour les JETP, la COP29 n’a apporté ni financements supplémentaires, ni réforme de la gouvernance du mécanisme. Les tentatives de l’Union européenne de relancer la dynamique en proposant un « JETP 2.0 » avec des procédures simplifiées et un rôle accru des banques multilatérales de développement n’ont pas abouti, faute de consensus entre donateurs.

2. La crise iranienne et ses répercussions sur la transition énergétique

La montée des tensions autour du détroit d’Ormuz en mars 2026, liée à la crise iranienne, a propulsé le prix du Brent au-dessus de 90 dollars le baril. Cette flambée a des conséquences ambivalentes pour la transition énergétique.

D’un côté, elle renforcé l’argument en faveur de la diversification des sources d’énergie et de la réduction de la dépendance aux hydrocarbures. Les pays importateurs nets d’énergie — dont plusieurs pays partenaires JETP — voient leur facture énergétique exploser, ce qui devrait en théorie accélérer l’investissement dans les renouvelables.

De l’autre, la hausse des prix de l’énergie aggrave les difficultés macroéconomiques des pays en développement, réduit leur marge budgétaire pour co-financer la transition et renforcé la tentation de maximiser l’exploitation des ressources fossiles nationales. L’Indonésie et le Sénégal, qui disposent de réserves de charbon et de gaz respectivement, sont les plus exposés à cette dynamique. La rente fossile à court terme entre en contradiction directe avec les objectifs de décarbonation à long terme.

3. Le G7 sous présidence française : une dernière fenêtre ?

La présidence française du G7 en 2026, avec le sommet d’Évian, offre une fenêtre d’opportunité pour relancer la dynamique JETP. La France, qui a historiquement soutenu ces partenariats et dispose d’une diplomatie climatique active, pourrait utiliser sa présidence pour proposer un « paquet de crédibilité » comprenant trois éléments.

Premièrement, un mécanisme de décaissement accéléré passant par les banques multilatérales de développement plutôt que par des négociations bilatérales fragmentées. Le rôle de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et de la Banque asiatique de développement comme agrégateurs et distributeurs de capital doit être renforcé — c’est la recommandation que nous formulions en 2024, et elle reste la plus urgente.

Deuxièmement, un engagement européen renforcé pour compenser partiellement le désengagement américain. L’Union européenne et ses États membres représentent déjà la majorité des financements JETP ; un engagement additionnel, assorti de conditions allégées, démontrerait que la coopération climatique Nord-Sud peut survivre au retrait américain. Le Mécanisme pour une transition juste européen, dont l’enveloppe globale de 55 milliards d’euros combine le Fonds pour une transition juste (17,5 milliards), des garanties InvestEU et une facilité de prêt au secteur public, offre un modèle transposable pour les régions européennes dépendantes du charbon.

Troisièmement, un cadre de suivi indépendant — inspiré du mécanisme de revue par les pairs de l’OCDE — qui évalue annuellement les progrès de chaque JETP, identifié les blocages et formule des recommandations publiques. La transparence sur les flux financiers et les résultats obtenus est indispensable pour rétablir la crédibilité du mécanisme auprès des pays partenaires et de l’opinion publique.

4. L’alternative qui se dessine : bilatéralisme et concurrence géopolitique

En l’absence de progrès significatifs des JETP, une dynamique alternative se dessine. Les pays émergents se tournent de plus en plus vers des accords bilatéraux avec la Chine, qui propose des financements massifs pour les infrastructures énergétiques — y compris fossiles — dans le cadre de la Belt and Road Initiative, sans les conditionnalités des JETP. La Chine est devenue le premier financeur mondial des centrales à charbon à l’étranger, avant de s’engager en 2021 à cesser cette pratique — un engagement dont le respect reste incertain.

Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe investissent également massivement dans les renouvelables en Afrique et en Asie du Sud-Est, mais selon une logique de diversification économique de leurs propres économies plutôt que de transition juste dans les pays partenaires. Ces investissements, bienvenus pour la capacité installée, ne s’accompagnent pas du cadre de justice sociale et de développement économique que les JETP prétendaient offrir.

Ce scénario — un glissement du multilatéralisme climatique vers un bilatéralisme concurrentiel — est précisément celui que les JETP devaient prévenir. Son émergence confirme l’urgence de réformer le mécanisme plutôt que de le laisser mourir d’inaction.

5. Recommandations actualisées

Les recommandations formulées en 2024 restent pertinentes. Nous les complétons par trois ajouts qui reflètent l’évolution du contexte.

Adapter le mécanisme au retrait américain. L’architecture des JETP ne peut plus reposer sur l’hypothèse d’un engagement américain soutenu. L’Union européenne doit assumer un rôle de leadership plus affirmé, en coordination avec le Royaume-Uni, le Japon et le Canada. Un « JETP européen » — piloté par la Commission européenne et doté d’une enveloppe propre — mérite d’être étudié.

Intégrer la dimension de sécurité énergétique. La crise iranienne a rappelé que la transition énergétique n’est pas seulement un enjeu climatique mais aussi un enjeu de souveraineté. Les JETP doivent intégrer explicitement la réduction de la dépendance aux importations d’hydrocarbures comme objectif complémentaire de la décarbonation. Cet argument est politiquement plus mobilisateur dans les pays partenaires que le seul impératif climatique.

Créer des résultats visibles rapidement. La crédibilité du mécanisme ne sera rétablie que par des réalisations concrètes. Les donateurs devraient identifier, dans chaque pays JETP, trois à cinq projets à fort impact et visibilité — parc solaire, programme de reconversion professionnelle, infrastructure de réseau — et concentrer les décaissements sur ces projets emblématiques dans les douze prochains mois.

Conclusion

Les JETP traversent une crise existentielle. Le retrait américain, l’insuffisance chronique des décaissements et la montée des alternatives bilatérales menacent de réduire ce mécanisme innovant à un chapitre supplémentaire dans l’histoire des promesses climatiques non tenues. Le sommet du G7 à Évian représente probablement la dernière fenêtre pour une réforme crédible. Si les donateurs ne parviennent pas à transformer les engagements en résultats concrets dans les mois qui viennent, les pays partenaires en tireront les conséquences — et la coopération climatique Nord-Sud en sortira durablement affaiblie.


Publié sur erickilama.com. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur.

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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