Résumé exécutif

Un an après le Liberation Day du 2 avril 2025, les tarifs douaniers américains ont quadruplé (taux effectif moyen à 11 %, plus haut depuis 1943) sans produire aucun des résultats promis : le déficit commercial a atteint un record historique, le secteur manufacturier a perdu 100 000 emplois, et les ménages américains supportent un surcoût de 600 à 700 dollars par an. La Cour suprême a invalidé la base légale (IEEPA) par 6 voix contre 3, forçant l’administration à basculer sur la Section 122, elle-même jugée illégale par la Cour du commerce international le 7 mai 2026. Le système commercial multilatéral fonctionne désormais sans ses deux membres les plus importants : les États-Unis ont notifié leur abandon du principe de la nation la plus favorisée, pilier du GATT depuis 1947.

Scénario central (50 %) : normalisation conflictuelle, tarifs entre 8 et 10 %, croissance mondiale à 3,0 %. Scénario d’escalade (30 %) : tarifs au-dessus de 15 %, récession vers 2,5 %. Scénario de désescalade (20 %) : deal commercial, tarifs vers 5-6 %.

Pour la France, le sommet d’Évian intervient dans un trilemme entre relation transatlantique, défense du multilatéralisme et protection industrielle. Le livrable le plus réaliste serait un mécanisme de prévisibilité commerciale du G7 : notification des changements tarifaires 90 jours avant application.


1. Pourquoi ce sujet, pourquoi maintenant

1. Le 2 avril 2025, le président Trump signait le décret exécutif 14257, invoquant l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) pour déclarer une urgence nationale liée au déficit commercial américain et imposer des tarifs « réciproques » sur l’ensemble des partenaires commerciaux des États-Unis1. L’anniversaire de ce « Liberation Day » offre un point d’observation naturel pour évaluer ce que cette politique a produit, ce qu’elle a détruit, et ce qu’elle a transformé de manière probablement irréversible.

2. Trois événements rendent cette évaluation particulièrement urgente en ce début avril 2026. Premièrement, la Cour suprême a invalidé le 20 février 2026, par six voix contre trois, l’utilisation de l’IEEPA comme base légale pour l’imposition de tarifs douaniers, jugeant que la loi « n’autorise pas le président à imposer des tarifs »2. Deuxièmement, l’administration a immédiatement basculé sur la Section 122 du Trade Act de 1974, imposant un tarif uniforme de 10 % pour une durée de 150 jours, un dispositif lui-même contesté devant la Cour du commerce international (CIT)3. Troisièmement, les Spring Meetings du FMI et de la Banque mondiale, prévues à Washington dans onze jours, constitueront le premier verdict macroéconomique global sur l’année écoulée.

3. Le protectionnisme américain n’est plus un choc ponctuel : il est devenu un régime, avec ses instruments juridiques en série, ses ajustements tactiques permanents et ses effets cumulatifs sur les anticipations des agents économiques. Comprendre cette nouvelle normalité est une condition préalable à toute stratégie européenne crédible, a fortiori pour la France qui préside le G7 en 2026 et accueillera le sommet d’Évian en juin.

2. L’année en chiffres : diagnostic factuel

2.1 Les tarifs effectifs

4. Le taux tarifaire effectif moyen des États-Unis s’établit à environ 11 % au 2 avril 2026, son niveau le plus élevé depuis 1943 si l’on exclut le pic de 2025, selon le Yale Budget Lab4. En intégrant les ajustements de substitution (réorientation des importations par les entreprises), ce taux descend à 9,6 %. Avant le Liberation Day, le taux effectif moyen oscillait autour de 2,5 à 3 %, ce qui confirme un quadruplement en un an.

5. La trajectoire n’a pas été linéaire. Le taux appliqué a atteint un pic de 21,5 % au cours de l’été 2025, lorsque les tarifs IEEPA s’appliquaient pleinement, avant de redescendre à 13,6 % fin 2025 en raison des exemptions sectorielles et des accords bilatéraux5. L’invalidation par la Cour suprême en février 2026 a provoqué un effondrement transitoire, immédiatement compensé par la Section 122. La politique tarifaire américaine a été modifiée plus de cinquante fois en douze mois, un rythme d’instabilité réglementaire sans précédent dans l’histoire commerciale récente.

2.2 L’échec de la réindustrialisation

6. Le bilan en matière d’emploi manufacturier est sans ambiguïté. Selon la National Taxpayers Union (NTU), organisation conservatrice peu suspecte d’hostilité au programme républicain, le secteur manufacturier américain a perdu 100 000 emplois entre janvier 2025 et avril 20266. L’industrie manufacturière s’est contractée pendant neuf mois consécutifs après le Liberation Day avant d’enregistrer un léger rebond en janvier-février 2026.

7. Le paradoxe est structurel : les tarifs sur l’acier et l’aluminium (41,1 % en moyenne) ont protégé les producteurs primaires, mais les secteurs en aval, bien plus intensifs en emplois, ont subi la hausse de leurs coûts d’intrants. Les secteurs de la machinerie, de l’informatique et des équipements de transport ont enregistré les pertes d’emplois les plus marquées7. L’Institute for International Economics du Cato note que les bénéfices des tarifs sont concentrés sur quelques secteurs protégés tandis que les coûts sont dispersés sur l’ensemble de l’économie, un schéma classique d’économie politique du protectionnisme que Mancur Olson avait théorisé dès 1965.

2.3 Le coût pour les ménages

8. La Tax Foundation estime le surcoût moyen à 600 dollars par ménage américain pour 2026, un chiffre qui monte à 700 dollars en intégrant les tarifs Section 232 sur l’acier et l’aluminium et la surcharge temporaire Section 1228. La Fed de New York confirme un « pass-through intégral » des tarifs vers les prix à la consommation, ce qui signifie que les entreprises ne les absorbent plus dans leurs marges9. L’inflation sous-jacente a atteint 3,2 % en mars 2026, son niveau le plus élevé depuis 2023, avec une contribution estimée des tarifs de 0,8 point de pourcentage.

9. La dimension redistributive est brutale. Le coût annuel moyen pour les 10 % les plus pauvres s’élève à environ 315 dollars, contre 1 325 dollars pour les 10 % les plus riches, mais rapporté au revenu, les ménages modestes supportent une charge proportionnellement bien supérieure10. Les tarifs fonctionnent comme un impôt régressif, ce qui est paradoxal pour une politique présentée comme protectrice des travailleurs américains.

2.4 Le déficit commercial

10. L’objectif explicite du Liberation Day était de réduire le déficit commercial américain. Le résultat est inverse : le déficit de biens a atteint un record historique en 202511. Ce résultat, prévisible pour tout macroéconomiste, s’explique par le fait que le déficit commercial reflète principalement l’écart entre épargne et investissement domestiques, deux variables que les tarifs n’affectent pas directement. La politique budgétaire expansionniste de l’administration, combinée à des tarifs qui renchérissent les importations sans stimuler les exportations (freinées par les rétorsions), a mécaniquement creusé le déficit.

11. Le secteur agricole illustre cette dynamique. Le déficit agricole a augmenté de 10,8 %, passant de 37 milliards de dollars en 2024 à 41 milliards en 2025, les exportations agricoles ayant décliné sous l’effet des mesures de rétorsion chinoises et de la perte de compétitivité liée à l’appréciation du dollar12.

3. L’architecture juridique en cascade : de l’IEEPA à la Section 122

3.1 L’invalidation de l’IEEPA

12. La décision de la Cour suprême du 20 février 2026, rédigée par le juge en chef Roberts, établit un précédent majeur : l’IEEPA, conçue en 1977 pour répondre à des urgences de sécurité nationale, ne confère pas au président le pouvoir d’imposer des tarifs douaniers13. Cette décision affirme que le pouvoir tarifaire relève du Congrès en vertu de l’Article I, Section 8 de la Constitution, et que les délégations législatives existantes (Sections 201, 232, 301 du Trade Act) sont les seuls canaux autorisés.

13. L’ampleur du jugement, 6-3 avec les trois juges conservateurs nommés par Trump rejoignant la majorité, signale un consensus institutionnel transpartisan sur les limites du pouvoir exécutif en matière commerciale. La décision a immédiatement déclenché le remboursement d’une partie des 166 milliards de dollars de recettes tarifaires perçues sous l’IEEPA, bien loin des 600 milliards annuels que l’administration avait anticipés14.

3.2 La bascule sur la Section 122

14. Dans les heures qui ont suivi la décision, l’administration a publié le Proclamation 11012 imposant un tarif de 10 % sur la quasi-totalité des importations au titre de la Section 122 du Trade Act de 197415. Cette section, jamais invoquée depuis son adoption, autorise une « surtaxe temporaire à l’importation » pour répondre à des « problèmes fondamentaux de balance des paiements », avec un plafond de 15 % et une durée maximale de 150 jours.

15. Le choix de la Section 122 est juridiquement précaire pour trois raisons. D’abord, le concept de « problèmes fondamentaux de balance des paiements » a été défini en 1974 dans le contexte du système de Bretton Woods et des réserves de change, pas dans celui d’un déficit de biens dans un régime de changes flottants. Ensuite, le plafond de 150 jours (expiration prévue le 24 juillet 2026) crée un horizon de politique commerciale extraordinairement court. Enfin, le CIT a jugé le 7 mai 2026 que les tarifs Section 122 étaient illégaux, estimant que les mesures invoquées par le gouvernement ne constituent pas des « déficits de balance des paiements » au sens où le Congrès entendait ce terme en 197416.

3.3 Les instruments résiduels : Section 232 et Section 301

16. L’invalidation successive de l’IEEPA et de la Section 122 laisse l’administration avec deux instruments principaux. La Section 232, qui autorise des tarifs pour des raisons de sécurité nationale, couvre l’acier, l’aluminium et les véhicules automobiles. Elle a survécu aux contestations juridiques car elle repose sur une détermination du département du Commerce, non du président seul. La Section 301, qui autorise des mesures de rétorsion contre des pratiques commerciales jugées déloyales, continue de s’appliquer aux tarifs sur les produits chinois.

17. Le résultat est un paysage tarifaire fragmenté : des tarifs élevés sur des catégories spécifiques (acier à 41,1 %, aluminium à 25 %, automobiles à 14,9 %), un tarif universel de 10 % en sursis juridique, et une incertitude radicale sur ce qui s’appliquera après juillet 2026. Cette fragmentation est elle-même un coût économique : l’imprévisibilité de la politique commerciale déprime l’investissement bien au-delà de ce que les tarifs eux-mêmes produisent.

4. La mort du clause de la nation la plus favorisée

4.1 Le retrait américain du principe NPF

18. Fin 2025, l’administration Trump a notifié à l’OMC que les États-Unis ne considèrent plus le traitement de la nation la plus favorisée (NPF) comme « adapté à l’économie mondiale »17. Cette notification, passée relativement inaperçue dans le bruit médiatique des tarifs, constitue pourtant l’événement le plus structurant de l’année pour l’ordre commercial international.

19. Le principe NPF, inscrit à l’Article I du GATT depuis 1947, dispose que toute concession tarifaire accordée à un membre de l’OMC doit être automatiquement étendue à l’ensemble des 166 membres. C’est le ciment du multilatéralisme commercial : il empêche la discrimination, réduit les coûts de transaction et crée un bien public global de prévisibilité. Le Peterson Institute for International Economics (PIIE) a qualifié cette notification de « moment d’adieu au principe de non-discrimination »18.

4.2 La méthode « réciproque » : une pseudo-symétrie

20. Le PIIE a démontré que les tarifs dits « réciproques » ne sont pas calculés à partir des barrières tarifaires et non tarifaires des partenaires, mais à partir des balances commerciales bilatérales19. Un pays qui exporte beaucoup vers les États-Unis se voit appliquer un tarif élevé, indépendamment de ses propres niveaux de protection. Cette méthodologie présente trois défauts fondamentaux.

21. Premièrement, les déséquilibres bilatéraux ne reflètent pas les pratiques commerciales déloyales mais la structure des avantages comparatifs et des chaînes de valeur mondiales. Deuxièmement, la méthode pénalise disproportionnellement les pays dont les exportations incorporent un contenu importé élevé, c’est-à-dire les économies les plus intégrées dans les chaînes de valeur mondiales. Le PIIE estime que les tarifs « réciproques » surestiment les barrières réelles par un facteur de quatre20. Troisièmement, en ciblant les balances bilatérales plutôt que les barrières, les tarifs n’incitent pas les partenaires à libéraliser mais à diversifier leurs exportations loin des États-Unis, un effet exactement contraire à l’objectif affiché.

4.3 La sécuritisation du commerce

22. L’analyse la plus percutante de cette transformation est venue de Chrystia Freeland, lors d’une intervention au PIIE en 2026 sur « la sécuritisation du commerce »21. Le concept désigne le glissement du commerce international du registre économique vers le registre sécuritaire : les tarifs ne sont plus des instruments de politique commerciale mais des armes de coercition géopolitique. La menace tarifaire sur le Canada et le Mexique dans le cadre de la renégociation de l’USMCA illustre cette logique : les tarifs sont conditionnés à des objectifs migratoires et de lutte contre le fentanyl, sans rapport avec le commerce.

23. Le Bruegel observe que « les États-Unis et la Chine sont hors du cadre des règles pour les prochaines années »22, ce qui crée un vide normatif au coeur du système. L’ECFR, dans ses prévisions pour 2026, parle de « l’année où on arrête de faire semblant » sur la viabilité du multilatéralisme commercial dans sa forme actuelle23. Le constat converge : le système commercial multilatéral fonctionne désormais sans ses deux membres les plus importants, qui représentent ensemble environ 40 % du commerce mondial.

5. L’accord de Turnberry : un pare-feu ou un piège ?

24. Dans ce contexte de fragmentation, l’accord de Turnberry entre l’Union européenne et les États-Unis, conclu en juillet 2025 en Écosse, fait figure de tentative de stabilisation bilatérale24. L’accord fixe les tarifs américains sur les produits européens à 15 % (contre des taux initiaux pouvant atteindre 20 % sous l’IEEPA) en échange de l’élimination par l’UE des droits de douane sur la plupart des produits industriels américains.

25. Le Parlement européen a approuvé l’accord en mars 2026, mais en l’assortissant de conditions restrictives qui en modifient significativement la portée25. Une clause de caducité fixe l’expiration au 31 mars 2028, une clause d’entrée en vigueur conditionnelle subordonne l’application des préférences au respect effectif par les États-Unis de leurs engagements, et une clause de suspension permet de geler les concessions en cas de non-conformité américaine.

26. Ces garde-fous traduisent la méfiance du Parlement européen, mais ils créent aussi une incertitude supplémentaire. L’accord est un compromis asymétrique : l’UE concède l’essentiel de ses tarifs industriels contre une réduction partielle des tarifs américains, dans un cadre temporaire dont la pérennité dépend du bon vouloir d’une administration qui a modifié sa politique commerciale plus de cinquante fois en un an.

6. Trois chocs simultanés : la convergence macroéconomique

27. L’économie mondiale fait face, en ce printemps 2026, à la convergence de trois chocs simultanés qui interagissent de manière non linéaire. L’analyse serait incomplète si elle isolait le choc tarifaire de son contexte macroéconomique.

28. Le premier est le choc tarifaire lui-même, dont les effets cumulatifs continuent de se propager à travers les chaînes d’approvisionnement mondiales, les marges des entreprises et les anticipations d’investissement. Le deuxième est le choc pétrolier lié à la crise du détroit d’Ormuz, déclenchée par les frappes américano-israéliennes sur l’Iran fin février 2026, qui a propulsé le Brent au-dessus de 85 dollars le baril. Le troisième est le choc d’incertitude politique, alimenté par la fragmentation juridique de la politique commerciale américaine, la renégociation de l’USMCA, et les tensions géopolitiques multiples.

29. La combinaison de ces trois chocs comprime la croissance mondiale dans une fourchette de 2,8 à 3,0 %, en dessous du potentiel estimé de 3,3 %. Le FMI, dans son World Economic Outlook d’avril 2026, a abaissé sa prévision de croissance mondiale à 3,1 % pour 2026, soit une révision à la baisse de 0,3 point par rapport à janvier26. L’inflation mondiale est projetée à 4,4 % en 2026, en hausse par rapport aux prévisions antérieures. Dans le scénario défavorable du FMI, la croissance pourrait chuter à 2,5 % avec une inflation à 5,4 %.

30. La boucle de rétroaction entre ces trois chocs est particulièrement préoccupante. Le choc pétrolier alimente l’inflation, ce qui réduit la marge de manoeuvre des banques centrales pour atténuer l’impact récessif des tarifs. Le choc d’incertitude déprime l’investissement, ce qui réduit la capacité d’ajustement structurel des économies touchées. Les tarifs eux-mêmes renchérissent les intrants énergétiques en perturbant les flux commerciaux, ce qui amplifie le choc pétrolier. Cette circularité rend chaque choc individuellement plus dommageable qu’il ne le serait en isolation.

7. Implications pour la France et le sommet d’Évian

7.1 Le calendrier diplomatique

31. Les Spring Meetings de Washington, prévues à la mi-avril, constitueront le premier test de la réponse multilatérale. Le G7 des ministres du commerce a déjà identifié la maîtrise des surcapacités industrielles et la lutte contre les pratiques non marchandes comme priorités de la présidence française27. Le sommet d’Évian, les 15-17 juin, interviendra dans un contexte où la Section 122 sera à quelques semaines de son expiration (24 juillet), créant une fenêtre de pression maximale.

7.2 Le trilemme français

32. La France fait face à un trilemme à Évian : préserver la relation transatlantique, défendre le multilatéralisme commercial, et protéger ses intérêts industriels – trois objectifs mutuellement contradictoires dans le cadre actuel. Défendre le multilatéralisme implique de contester la politique américaine, ce qui fragilise la relation bilatérale ; protéger les intérêts industriels par des accords bilatéraux contribue à l’érosion du système multilatéral.

33. La résolution de ce trilemme passe par une stratégie séquencée. À court terme, exploiter la fenêtre d’expiration de la Section 122 pour négocier un approfondissement de Turnberry avec des concessions américaines supplémentaires. À moyen terme, construire une coalition avec le Japon, la Corée du Sud et le Canada pour proposer une réforme du mécanisme de règlement des différends de l’OMC qui ne requiert pas la participation américaine. À long terme, investir dans l’autonomie stratégique commerciale européenne, ce qui passe par le renforcement de l’instrument anti-coercition et la diversification des partenariats.

7.3 Le livrable Évian sur le commerce

34. Le communiqué du G7 des ministres du commerce, publié le 7 mai 2026, réaffirme « l’importance du dialogue et de la coopération pour soutenir la prospérité économique par le commerce, tout en renforçant la résilience et la sécurité économiques »28. Cette formulation diplomatique masque un désaccord fondamental : les États-Unis lisent « sécurité économique » comme légitimation de leurs tarifs, tandis que les Européens y voient un mandat pour la réforme multilatérale.

35. Le livrable le plus réaliste pour Évian serait un « mécanisme de prévisibilité commerciale du G7 » : un engagement à notifier les changements tarifaires 90 jours avant leur entrée en vigueur, avec une évaluation d’impact partagée. Cet engagement, modeste en apparence, répondrait directement au coût économique de l’incertitude sans exiger de remise en cause des tarifs existants. Il constituerait aussi un signal aux marchés et aux entreprises que le G7 reste capable de produire des normes communes, même dans un environnement de fragmentation.

8. Trois scénarios pour les douze prochains mois

36. Scénario 1 : Normalisation conflictuelle (probabilité estimée : 50 %). La Section 122 expire en juillet sans renouvellement par le Congrès. L’administration intensifie l’utilisation des Sections 232 et 301, ciblant de nouveaux secteurs (semi-conducteurs, produits pharmaceutiques). Le taux tarifaire effectif se stabilise entre 8 et 10 %. L’accord de Turnberry survit mais reste sous pression permanente. La croissance mondiale converge vers 3,0 %.

37. Scénario 2 : Escalade juridico-commerciale (probabilité estimée : 30 %). Le Congrès adopte une législation étendant les pouvoirs tarifaires présidentiels, contournant la décision de la Cour suprême. Les tarifs remontent au-dessus de 15 %. L’UE active la clause de suspension de Turnberry. La Chine intensifie ses rétorsions. La croissance mondiale tombe vers 2,5 %, le scénario défavorable du FMI se matérialise.

38. Scénario 3 : Désescalade négociée (probabilité estimée : 20 %). Les élections de mi-mandat de novembre 2026 créent une pression politique sur l’administration (coût pour les ménages, pertes d’emplois manufacturiers). Un « deal commercial global » est annoncé, combinant réduction des tarifs Section 232 contre des engagements d’achat et des concessions sur le numérique. Le taux tarifaire effectif redescend vers 5-6 %. La croissance mondiale se rapproche de 3,3 %.

Conclusion

39. Un an après le Liberation Day, le protectionnisme américain a produit l’inverse de ce qu’il promettait sur chacun de ses objectifs déclarés : le déficit commercial a augmenté, l’emploi manufacturier a décliné, et les ménages américains paient davantage pour les biens importés. Mais cette politique a réussi sur un plan que ses promoteurs n’avaient peut-être pas anticipé : elle a transformé la structure même du système commercial international. Le principe de la nation la plus favorisée, pilier du multilatéralisme depuis 1947, est désormais contesté par les deux premières puissances commerciales mondiales. Les tarifs ne sont plus des instruments de politique commerciale mais des armes de coercition géopolitique, un glissement que le concept de « sécuritisation du commerce » capture avec précision.

40. Pour la France et l’Europe, cette transformation exige un changement de paradigme analytique. Il ne s’agit plus de savoir si les tarifs américains seront retirés, mais comment opérer dans un monde où le protectionnisme est la nouvelle normalité. Le sommet d’Évian offre une opportunité de poser les bases d’une réponse, à condition de ne pas s’enfermer dans la nostalgie d’un multilatéralisme dont les conditions de possibilité ont, pour l’instant, disparu.


Notes


  1. Executive Order 14257, « Regulating Imports with a Reciprocal Tariff to Rectify Trade Practices that Contribute to Large and Persistent Annual United States Goods Trade Deficits », 2 avril 2025. Voir aussi Wikipedia, « Liberation Day tariffs ». ↩︎

  2. Cour suprême des États-Unis, opinion du juge en chef Roberts, 20 février 2026, 6-3. Analyse : WilmerHale, « Supreme Court Strikes Down IEEPA Tariffs — What Now? », 20 février 2026. ↩︎

  3. Proclamation 11012, 20 février 2026, imposant un tarif de 10 % au titre de la Section 122 du Trade Act de 1974, effectif du 24 février au 24 juillet 2026. ↩︎

  4. Yale Budget Lab, « State of U.S. Tariffs: April 2, 2026 ». Taux effectif moyen pré-substitution : 11,0 %, post-substitution : 9,6 %. ↩︎

  5. Tax Foundation, « Liberation Day Was One Year Ago: Did the President’s Tariff Promises Happen? », avril 2026. Le taux appliqué a culminé à 21,5 % à l’été 2025 avant de redescendre à 13,6 % fin 2025. ↩︎

  6. National Taxpayers Union, « Liberation Day One Year Review: How Tariffs Handcuffed U.S. Farmers and Manufacturers », 2 avril 2026. ↩︎

  7. Cato Institute, « Manufacturing Employment Data Confirm the Concentrated Benefits — and Dispersed Costs — of Trump’s Tariffs », 2026. ↩︎

  8. Tax Foundation, Tariff Tracker, mars 2026. Coût moyen par ménage : 600 dollars (tarifs en vigueur), 700 dollars en incluant Section 232 et Section 122. ↩︎

  9. Federal Reserve Bank of New York, « Full Pass-Through of Tariff Costs to Consumers », 2026. Cité dans Fortune, 11 mai 2026. ↩︎

  10. CNBC, « Household tariff costs: Why some families will pay more », 23 mars 2026. Les 10 % les plus pauvres supportent en moyenne 315 dollars par an, les 10 % les plus riches 1 325 dollars. ↩︎

  11. Yale Budget Lab, op. cit. Le déficit de biens a atteint un record historique en 2025. ↩︎

  12. NTU, op. cit. Déficit agricole passé de 37 milliards de dollars (2024) à 41 milliards (2025), soit +10,8 %. ↩︎

  13. Holland and Knight, « Supreme Court IEEPA Ruling and New U.S. Tariffs: Implications », mars 2026. L’IEEPA a été adoptée en 1977 pour permettre au président de geler des actifs et d’imposer des sanctions financières en cas d’urgence nationale, pas pour réguler le commerce. ↩︎

  14. Tax Foundation, op. cit. Les tarifs IEEPA ont généré environ 166 milliards de dollars de recettes, contre 600 milliards annuels projetés. ↩︎

  15. White House, « Fact Sheet: President Donald J. Trump Imposes a Temporary Import Duty to Address Fundamental International Payment Problems », 20 février 2026. ↩︎

  16. U.S. Court of International Trade, décision du 7 mai 2026, opinion divisée 2-1. Holland and Knight, « U.S. Court of International Trade Invalidates the Administration’s Section 122 Tariffs », mai 2026. Appel en cours devant la CAFC (sursis administratif accordé le 12 mai 2026). ↩︎

  17. PIIE, « Is This Farewell to MFN, the Non-Discrimination Principle of the World Trading System? », 2026. ↩︎

  18. Ibid. L’administration a notifié sa position fin 2025. ↩︎

  19. PIIE, « Reciprocal Tariffs: What Are They Really For? », Policy Brief 25-6, 2025. Les tarifs sont dérivés des balances commerciales bilatérales, sans référence aux barrières tarifaires ou non tarifaires réelles. ↩︎

  20. PIIE, « Trump’s Reciprocal Tariffs Heavily Penalize Countries That Use More Imported Inputs », 2025. La surestimation est estimée à un facteur de quatre. ↩︎

  21. PIIE, « The Securitization of Trade: Where Is Globalization Going? A Conversation with Chrystia Freeland », 2026. ↩︎

  22. Bruegel, « How the EU Should Plan for Global Trade Transformation », 2026. Voir aussi « Trump’s Tariffs Need a Strategic Response from the EU and Others ». ↩︎

  23. ECFR, « Predictions and Reckonings: From 2025 to 2026 ». ↩︎

  24. L’accord a été conclu au Turnberry golf resort en Écosse entre la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président Trump en juillet 2025. Wikipedia, « Agreement on Reciprocal, Fair, and Balanced Trade ». ↩︎

  25. Parlement européen, « EU-US Trade Deal: MEPs Set Conditions for Lowering Tariffs on US Products », 23 mars 2026. Voir aussi Verfassungsblog, « Avoiding the Turnberry Trap ». ↩︎

  26. FMI, World Economic Outlook, avril 2026, « Global Economy in the Shadow of War ». Croissance mondiale projetée : 3,1 % en 2026, 3,2 % en 2027. Révision à la baisse de 0,3 point par rapport à janvier. ↩︎

  27. Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « First Trade Ministers’ Meeting Under the French G7 Presidency », 23 février 2026. ↩︎

  28. G7, « G7 Trade Ministers’ Communiqué », 7 mai 2026, publié sur le site de la présidence française. ↩︎