Policy · Note analytique

Le donateur du Nord en 2026 : entre retrait américain et quête d'un nouveau mandat

| Note analytique | 8 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

En septembre 2024, cette note posait une question que beaucoup jugeaient prématurée : un donateur du Nord a-t-il encore sa place au XXIe siècle ? Dix-huit mois plus tard, la question n'est plus...

Eric Gabin Kilama | 31 mars 2026 | erickilama.com


Introduction

En septembre 2024, cette note posait une question que beaucoup jugeaient prématurée : un donateur du Nord a-t-il encore sa place au XXIe siècle ? Dix-huit mois plus tard, la question n’est plus théorique. La dissolution partielle de l’USAID sous l’administration Trump, le recul de l’APD des principales économies avancées et la montée en puissance des financeurs non traditionnels ont précipité une recomposition du paysage de la coopération internationale. Cette note examine ce que la période 2025-2026 révèle sur l’avenir du donateur du Nord et les contours possibles d’un nouveau mandat.

Le retrait américain : rupture ou accélération d’une tendance ?

La décision de l’administration Trump de démanteler partiellement l’USAID et de réduire drastiquement le budget d’aide étrangère constitue l’événement le plus marquant de la période. Mais il serait erroné de le traiter comme un accident de parcours. Le scepticisme américain envers l’aide au développement est une tendance de long terme qui traverse les clivages partisans. Les coupes de l’ère Trump amplifient un mouvement que l’administration Obama avait tenté de contenir et que l’administration Biden, malgré sa rhétorique multilatéraliste, n’avait que partiellement inversé.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’explicitation du lien entre retrait de l’aide et réorientation stratégique. L’administration Trump ne se contente pas de réduire les budgets : elle redéfinit la coopération internationale autour d’un nombre restreint d’intérêts américains directement identifiables — accès aux minerais critiques, endiguement de la Chine, contrôle des flux migratoires. L’aide cesse d’être un instrument de soft power diffus pour devenir un levier transactionnel ciblé. Cette approche, si elle a le mérite de la franchise que réclamait la note de 2024, pousse la logique de l’intérêt national à un point où elle dissout la notion même de coopération.

L’Europe face à un choix structurant

Le retrait américain place les donateurs européens devant un choix historique. Trois options se présentent, et elles ne sont pas compatibles entre elles.

L’option de substitution. L’Europe tente de compenser le retrait américain en augmentant ses contributions aux institutions multilatérales et en élargissant ses programmes bilatéraux. Cette option suppose une augmentation substantielle des budgets d’APD — de l’ordre de 30 à 50 milliards de dollars par an pour maintenir le niveau global — dans un contexte où les pressions budgétaires domestiques s’intensifient. Elle est politiquement coûteuse et économiquement difficile.

L’option de recentrage. Les donateurs européens acceptent que l’enveloppe globale se contracte et concentrent leurs ressources sur un nombre réduit de priorités où leur valeur ajoutée est la plus forte : action climatique, santé mondiale, stabilité du voisinage. Cette option est plus réaliste sur le plan budgétaire, mais elle implique des arbitrages douloureux — et la reconnaissance explicite que certains objectifs de développement ne seront plus financés par l’aide publique.

L’option de transformation. L’Europe utilise la crise comme catalyseur pour refonder son modèle de coopération. Plutôt que de continuer à transférer des ressources à travers les canaux traditionnels, elle investit dans la transformation des règles du jeu : réforme de la fiscalité internationale, restructuration de la dette souveraine, modification de la gouvernance des institutions de Bretton Woods, soutien à la mobilisation des ressources domestiques dans les pays partenaires. Cette option est la plus ambitieuse, mais aussi la plus incertaine dans ses résultats.

La présidence française du G7 à Évian en 2026 offre une plateforme pour articuler cette vision. Mais les signaux envoyés jusqu’ici sont ambigus : la France parle de transformation tout en réduisant ses propres engagements budgétaires. L’écart entre le discours et les moyens reste le talon d’Achille de la coopération européenne.

La montée des financeurs non traditionnels

Pendant que les donateurs du Nord se contractent, d’autres acteurs montent en puissance. Les pays du Golfe — Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar — ont significativement accru leurs flux de financement du développement, notamment en Afrique et en Asie du Sud. La Chine, malgré le ralentissement de la Belt and Road Initiative, reste un financeur majeur à travers ses banques de développement. L’Inde émerge comme un donateur régional en Asie du Sud et en Afrique de l’Est.

Ces financeurs opèrent selon des logiques différentes de celles des donateurs traditionnels. Ils imposent moins de conditionnalités politiques, privilégient les projets d’infrastructure à haute visibilité, et lient souvent leur financement à des accords commerciaux ou à l’accès aux ressources naturelles. Cette approche, critiquée par les donateurs traditionnels comme insuffisamment transparente et potentiellement génératrice de dette insoutenable, trouve un écho favorable auprès de nombreux gouvernements du Sud qui y voient une alternative au paternalisme perçu de l’aide occidentale.

La coexistence de ces deux modèles — coopération conditionnelle du Nord et financement transactionnel du Sud-Sud et des pays du Golfe — fragmenté l’architecture de l’aide sans qu’un cadre de cohérence n’émerge. Le risque est une course au moins-disant en matière de gouvernance et de standards environnementaux et sociaux.

L’après-Séville : le récit de la coopération peut-il être réécrit ?

La conférence de Séville (FfD4, 30 juin - 3 juillet 2025) a produit le Sevilla Commitment et lancé 130 initiatives concrètes. Neuf mois plus tard, le bilan est contrasté : plusieurs propositions répondent directement aux lacunes identifiées dans la note de 2024, mais leur mise en œuvre reste largement en suspens.

La reconnaissance du processus de convention-cadre fiscale internationale sous l’égide des Nations Unies vise à donner aux pays en développement un rôle accru dans la définition des règles fiscales mondiales — un domaine jusqu’ici dominé par l’OCDE et donc par les économies avancées. Si les négociations en cours aboutissent, cette convention modifierait la logique de l’aide : plutôt que de transférer des ressources du Nord vers le Sud, il s’agirait de permettre au Sud de mobiliser ses propres ressources en réformant un système fiscal international qui le défavorise structurellement.

Les engagements de Séville sur la gouvernance des institutions financières internationales portent sur une révision des quotes-parts au FMI et une réforme des droits de vote à la Banque mondiale. Les pays émergents demandent une représentation proportionnelle à leur poids économique actuel, et non à celui des années 1940. L’enjeu dépasse la symbolique : le pouvoir de décision au sein de ces institutions détermine l’allocation des ressources et les conditions attachées aux financements.

Le NCQG adopté à la COP29 de Bakou — 300 milliards de dollars par an de la part des pays développés, avec une aspiration à 1 300 milliards toutes sources confondues — reste un objectif sans mécanisme de mise en œuvre opérationnel. Le suivi du Sevilla Commitment devrait fournir le cadre institutionnel permettant de transformer cet objectif en engagements concrets et vérifiables.

Vers un nouveau mandat pour le donateur du Nord

La note de 2024 identifiait trois récits alternatifs pour justifier l’existence d’un donateur du Nord : les biens publics mondiaux, la justice redistributive et l’intérêt mutuel éclairé. L’expérience de 2025-2026 permet d’affiner ce diagnostic.

Le récit des biens publics mondiaux sort renforcé de la période. La pandémie de Covid-19, la crise climatique et l’instabilité financière mondiale démontrent que les interdépendances entre pays sont trop profondes pour être gérées par des actions unilatérales. Mais ce récit doit être adossé à des institutions capables de produire effectivement ces biens publics — ce qui ramène à la question de la gouvernance multilatérale.

Le récit de l’intérêt mutuel a été validé, à rebours, par le retrait américain : les conséquences de ce retrait sur la stabilité des pays fragiles, les flux migratoires et la sécurité sanitaire mondiale illustrent le coût de la non-coopération. Mais la franchise sur les intérêts ne suffit pas : elle doit s’accompagner d’une réciprocité réelle dans la définition des priorités et la gouvernance des programmes.

Le récit de la justice redistributive reste le plus mobilisateur dans les pays du Sud, mais le plus difficile à traduire en engagements concrets dans les pays du Nord. Les négociations sur les « pertes et dommages » climatiques montrent à la fois la force normative de ce récit et sa fragilité politique.

Recommandations

Pour les donateurs européens : articuler un mandat fondé sur la fourniture de biens publics mondiaux et l’intérêt mutuel, adossé à des réformes de gouvernance multilatérale. Accepter que l’ère du donateur paternaliste est révolue et investir dans les mécanismes qui permettent aux pays partenaires de mobiliser leurs propres ressources.

Pour le suivi du Sevilla Commitment : faire de la convention-cadre fiscale internationale et de la réforme de la gouvernance du FMI et de la Banque mondiale les deux piliers de la mise en œuvre. Un processus qui se contente de réaffirmer les engagements de Séville sans mécanismes opérationnels sera perçu comme un aveu d’impuissance.

Pour les pays en développement : exploiter la fenêtre ouverte par le retrait américain pour négocier des réformes de gouvernance qui seraient impensables en temps normal. La fragmentation du bloc des donateurs crée un espace de négociation que le Groupe africain et le G77 doivent utiliser de manière coordonnée.

Conclusion

Le donateur du Nord a encore une place au XXIe siècle — mais cette place n’est plus celle qu’il occupait. Elle est plus modeste, plus contestée, plus conditionnelle. Le donateur du Nord de demain sera un contributeur parmi d’autres à la production de biens publics mondiaux, un partenaire dans des négociations où il n’aura plus le dernier mot, et un acteur dont la légitimité dépendra de sa capacité à réformer les institutions qu’il a créées. C’est un rôle moins confortable que celui de dispensateur de générosité, mais c’est le seul qui soit viable dans un monde multipolaire.


Publié sur erickilama.com. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur.

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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