Rapport de méthode — 12 juillet 2026


Résumé analytique

Le risque géopolitique figure désormais parmi les toutes premières préoccupations déclarées des directions financières. Il reste pourtant instruit avec des outils qui disent que la menace monte, jamais combien elle coûte à une entreprise donnée, ni à qui elle coûte le plus. Les baromètres de perception — indices textuels construits sur la fréquence de termes dans la presse, enquêtes annuelles auprès des gestionnaires de risque — mesurent une température collective. Ils ne descendent pas au niveau de la firme, là où se prennent les décisions d’approvisionnement, de couverture, de provisionnement et d’investissement de résilience.

Ce rapport propose une méthode pour combler cet écart : noter l’exposition géo-économique d’une entreprise de façon reproductible, en quatre temps. Un principe : passer de la doxa géopolitique à une mesure firme-niveau, en prenant pour premier filtre la double géographie — celle du siège et celle des opérations. Des canaux : cinq voies par lesquelles un choc atteint concrètement le compte de résultat, chacune dotée de sa mesure. Une composition : une règle explicite pour agréger ces canaux en un score, le normaliser, le rendre comparable entre secteurs, puis le traduire en postes de bilan. Un usage : watch-list à seuils, note de synthèse en comité, exercice de simulation, calendrier de conformité — et une frontière nette sur ce que le score n’est pas.

La méthode ne prétend pas prédire la décision de Pékin, de Washington ou de Bruxelles. Elle cartographie ce qui est en jeu pour l’entreprise, de manière à ce que le risque soit suivable — et arbitrable — pendant qu’il n’est encore qu’une exposition, et non déjà une provision.


1. Le principe : de la doxa à la mesure firme-niveau

Thomas Gomart et Siméo Pont, dans La fabrique du risque (Études de l’Ifri, avril 2025), décrivent la manière dont les entreprises intériorisent une « doxa géopolitique » : une anxiété collective, largement médiatisée, qui sature l’agenda des comités de direction sans jamais se convertir en incidence chiffrée.1 Le marché du conseil qui prospère sur cette anxiété produit du récit — des scénarios, des cartes de tension, des briefings — mais rarement une magnitude opposable à une décision de gestion.

Le constat vaut aussi pour les instruments quantitatifs les plus sérieux. L’indice de risque géopolitique construit par Dario Caldara et Matteo Iacoviello à partir de la fréquence de termes dans la presse internationale est une référence robuste pour dater et mesurer la température géopolitique à l’échelle macroéconomique.2 L’Allianz Risk Barometer, enquête annuelle auprès de milliers de gestionnaires de risque, hiérarchise chaque année les préoccupations du monde des affaires.3 Ces deux familles d’outils sont précieuses. Mais elles partagent une limite structurelle : elles opèrent au-dessus de la firme. Elles signalent que le risque augmente, dans quel registre il augmente, à quelle vitesse — jamais combien une entreprise particulière y est exposée, par quel canal, ni dans quel poste de son bilan la douleur s’inscrira.

Noter l’exposition d’une entreprise suppose donc un changement d’échelle et d’objet. Non plus mesurer la perception du risque, mais mesurer l’exposition : la surface par laquelle un choc géo-économique — une rupture d’intrant, une fermeture de détroit, une sanction extraterritoriale, un décrochage énergétique — peut atteindre les comptes d’une firme donnée. C’est une grandeur ex ante, indépendante de la probabilité que le choc survienne. On ne note pas ici la vraisemblance qu’une puissance agisse ; on note ce que l’entreprise a mis en jeu si elle le fait.

La double géographie comme premier filtre

Avant de scorer quoi que ce soit, une firme doit être située. Gomart et Lucie Mielle, dans Que craignent les entreprises ? Nouvelle géographie du risque géopolitique (Études de l’Ifri, mai 2026), établissent que le risque géopolitique obéit à une double géographie : celle du siège social, qui ancre chaque entreprise dans un cadre national, idéologique et réglementaire, et celle des opérations, qui détermine la nature concrète de ses vulnérabilités. « Comprendre ce que craint une entreprise, c’est d’abord comprendre d’où et comment elle regarde le monde. »4

Cette double géographie n’est pas un supplément d’analyse : c’est le premier filtre méthodologique, celui qui calibre tout le reste. La géographie du siège fixe l’exposition réglementaire et normative. Une entreprise européenne lit le monde à travers l’état de droit, la prévisibilité des règles et une relation transatlantique devenue centrale et incertaine ; elle est prise en étau entre Washington et Pékin. Une entreprise américaine lit d’abord la sécurité nationale et le découplage ; une entreprise chinoise, la conformité idéologique.4 Ce cadre de siège détermine à quels régimes de sanctions, à quelles obligations de vigilance, à quels contrôles à l’exportation la firme est soumise — donc l’intensité du canal réglementaire avant même que l’on regarde ses usines.

La géographie des opérations fixe l’exposition physique et commerciale : où sont les fournisseurs de rang 1 et de rang 2, par quels détroits transitent les intrants, quelle part du chiffre d’affaires dépend d’un marché politiquement disputé. Gomart et Mielle documentent que la nature du risque varie fortement selon le secteur — infrastructures de trafic dans l’énergie, extraterritorialité des sanctions dans la finance, dépendance aux principes actifs asiatiques dans la pharmacie, fragmentation dans la technologie.4 La géographie des opérations traduit cette variété sectorielle en une exposition propre à chaque firme.

Concrètement, le filtre se pose en deux questions préalables au scoring. D’où l’entreprise est-elle regardée par les États ? (siège : quel régime de conformité, quelle exposition normative). Où l’entreprise touche-t-elle le monde ? (opérations : quels intrants, quels détroits, quels marchés). Le croisement des deux définit le périmètre pertinent — et écarte d’emblée l’erreur la plus fréquente, qui consiste à noter une multinationale sur la seule géographie de son siège en ignorant que ses vulnérabilités réelles logent trois maillons plus loin dans sa chaîne de valeur.


2. Les canaux à scorer

Un choc géo-économique n’atteint pas une entreprise « en général » : il emprunte des voies identifiables. La méthode en retient cinq, choisies parce qu’elles sont à la fois distinctes dans leur mécanique et mesurables sur données publiques ou d’enquête. Chacune reçoit sa mesure propre, ramenée à une échelle commune de 0 à 100 (voir section 3). Le principe transversal est de type source → canal → résultat : on identifie l’origine du choc, la voie par laquelle il se propage, puis le poste du compte qu’il atteint.

Canal 1 — Dépendance aux intrants critiques

C’est le canal le plus documenté et souvent le plus contraignant. Il mesure la vulnérabilité d’une firme à la rupture ou au renchérissement d’un intrant dont l’offre mondiale est concentrée entre peu de mains. Deux indicateurs suffisent à le capter : la concentration de l’offre — un indice de type Herfindahl calculé sur les parts de production par pays — et la part du premier fournisseur (ratio de concentration C1), qui dit à quel point l’entreprise est captive d’une source unique.

Les ordres de grandeur publics sont éloquents. Pour les terres rares, la Chine concentre de l’ordre de 60 % de l’extraction mondiale et près de 90 % du raffinage ; pour le cobalt, la République démocratique du Congo assure environ les trois quarts de l’extraction ; pour le nickel, l’Indonésie approche 60 % de la production minière.5 Ces concentrations ne se lisent pas en probabilité de rupture — elles se lisent en surface d’exposition : plus l’offre est concentrée, plus une décision d’un seul acteur (quota, taxe à l’export, nationalisation) suffit à déplacer le coût de l’intrant.

Une enquête de l’Eurosystème citée par Gomart et Mielle confirme la matérialité du canal et introduit un fait structurant : plus d’un tiers des entreprises manufacturières allemandes dépendent d’intrants critiques, contre 20 % en Espagne et 17 % en Italie ; surtout, les plus grandes entreprises sont presque deux fois plus exposées que les plus petites.6 La dépendance aux intrants n’est donc pas l’apanage des petites structures : elle croît avec l’intégration internationale de la chaîne d’achat.

À l’échelle sectorielle, notre cartographie de l’exposition géo-économique — construite sur vingt-huit secteurs de la nomenclature d’activité — synthétise ce canal en un sous-indice de dépendance aux métaux critiques. Les secteurs les plus exposés sont, sans surprise, ceux de l’électrification et de la mobilité : équipements électriques, automobile, électronique. La grille détaillée est présentée en section 3.

Canal 2 — Exposition aux points d’étranglement logistiques

Un intrant peut provenir d’une offre diversifiée et rester vulnérable si sa route physique passe par un goulet unique. Le canal des points d’étranglement mesure la dépendance des flux d’une firme à des passages critiques — détroit d’Ormuz, mer Rouge et canal de Suez, détroit de Malacca, canal de Panama — dont la fermeture, même partielle, renchérit et retarde l’acheminement.

Notre note sur la double contrainte énergétique européenne a documenté un cas récent : la quasi-fermeture d’Ormuz après les frappes iraniennes de 2026, combinée à l’interdiction du GNL russe spot, a placé l’approvisionnement gazier européen sous une contrainte simultanée sur ses deux sources de substitution.7 La mesure du canal combine la part des flux d’intrants et de débouchés transitant par chaque goulet et un indice de tension de ce goulet. Les secteurs les plus concernés dans notre cartographie sont l’extraction de minerais, la chimie et les équipements électriques — ceux dont les intrants pondéreux voyagent par voie maritime longue.

Canal 3 — Intensité de sanctions et de conformité

Ce canal — que Gomart et Mielle rattachent au lawfare — mesure l’exposition d’une firme à l’extraterritorialité des sanctions, aux contrôles à l’exportation et aux obligations de vigilance. Il est largement gouverné par la géographie du siège (canal réglementaire du premier filtre) mais se matérialise dans les opérations. Sa mesure agrège trois éléments : la part du chiffre d’affaires réalisée dans des juridictions sous régime de sanctions ou de contrôle ; le degré d’assujettissement à des régimes extraterritoriaux (OFAC, contrôles à l’exportation de biens à double usage) ; et la charge de conformité imposée par le cadre du siège.

L’illustration publique la plus nette vient du secteur technologique : les contrôles à l’exportation américains excluent effectivement certains fabricants d’une partie du marché chinois, et les entreprises dont le modèle repose fortement sur la Chine y voient une exposition majeure.4 Pour l’analyste, l’intérêt du canal est qu’il est en partie calendaire : les échéances réglementaires — entrée en vigueur d’un règlement, revue d’une liste d’entités, durcissement d’un contrôle — sont connues à l’avance et peuvent être portées sur un calendrier de conformité (section 4).

Canal 4 — Sensibilité au change et à l’énergie

Ce canal mesure la sensibilité des comptes à deux prix macro-financiers que la géopolitique déplace : le taux de change et le prix de l’énergie. Sur le change, l’indicateur est la désynchronisation entre la devise de facturation des ventes et celle des coûts — une firme qui vend en euros et achète ses intrants critiques en dollars porte un risque de transaction qu’un choc géopolitique sur la parité amplifie. Sur l’énergie, la mesure est l’intensité énergétique de la production croisée à la dépendance à une source géographiquement exposée.

Notre cartographie retient un sous-indice de risque d’approvisionnement gazier et énergétique : il culmine pour l’extraction d’énergie, le raffinage et la chimie — secteurs pour lesquels l’énergie est à la fois intrant et poste de coût dominant. Un point de méthode mérite d’être souligné : ce canal se comporte différemment des autres selon la taille de la firme. Sur l’exposition énergétique, ce sont les grandes structures, plus capitalistiques et plus intégrées, qui apparaissent souvent les plus exposées — à l’inverse du canal de répercussion examiné ci-dessous, où l’asymétrie de taille joue en sens contraire.

Canal 5 — La capacité de répercussion

Les quatre premiers canaux mesurent l’exposition à l’entrée du choc. Le cinquième mesure la capacité de la firme à l’évacuer — à passer une hausse de coût dans ses prix de vente sans perdre ses volumes. C’est le canal décisif, parce qu’il détermine dans quel poste le choc va se loger : si l’entreprise répercute, la marge est préservée et le choc s’arrête au chiffre d’affaires ; si elle ne répercute pas, le coût non transmis descend dans la marge, puis dans le besoin en fonds de roulement, puis dans la trésorerie.

Nos estimations sur données d’entreprises européennes — l’enquête SAFE de la Banque centrale européenne sur l’accès au financement, soit plus de 337 000 réponses sur douze pays et trente-sept vagues semestrielles — établissent un fait robuste. Parmi les entreprises qui déclarent une hausse de leurs coûts, la part de celles qui la répercutent sur leurs prix de vente croît fortement avec la taille : 17,6 % des micro et petites entreprises relèvent leurs prix, contre 40,0 % des grandes.8

Trois précautions de lecture sont indispensables, car elles fondent la rigueur de la méthode. Premièrement, 17,6 % et 40,0 % sont des parts de firmes — la proportion d’entreprises qui, confrontées à une hausse de coûts, décident de relever leurs prix. Ce ne sont ni des élasticités, ni le pourcentage d’un choc qui serait transmis. Deuxièmement, le gradient de taille est descriptif : il décrit une régularité observée dans les données, pas un effet causal de la taille sur le comportement de prix. Troisièmement, le lien entre ce gradient et la compression de marge est une corrélation — forte et stable, mais une corrélation. Sur ces mêmes données, la part des firmes qui ne répercutent pas est la variable la plus corrélée à l’effet de ciseau marge-coût. Ce que la mesure autorise, ce n’est pas d’affirmer que la petite taille cause l’asphyxie, mais de repérer le coussin est le plus mince : dans le bas du tissu productif, la grande majorité des firmes n’ont ni le pouvoir de marché, ni l’accès à la couverture, ni la diversification fournisseurs qui permettent aux grandes de transférer le choc.

Part des entreprises qui répercutent une hausse de coûts sur leurs prix, par taille


3. La composition : du canal au score, puis au bilan

Cinq canaux mesurés séparément ne font pas encore une note. La composition est l’étape qui les agrège en un score d’exposition unique, comparable entre firmes et entre secteurs. Trois opérations la constituent.

Normalisation. Chaque canal est ramené à une échelle commune de 0 à 100. Le point d’ancrage de cette échelle doit être déclaré, car il joue à deux niveaux distincts. Au niveau inter-sectoriel, 100 désigne le secteur le plus exposé de l’univers de référence — les vingt-huit secteurs de notre cartographie : c’est l’échelle sur laquelle se lit la grille de la section 3, où chaque secteur est situé parmi tous les autres. Au niveau de la firme, chaque entreprise est notée sur cette même échelle inter-sectorielle, de sorte que sa note se compare directement à la position de grille de son secteur — et non sur une échelle 0 à 100 interne à son secteur, qui interdirait toute comparaison entre secteurs et ferait de la position sectorielle un plafond artificiel. La normalisation est indispensable : sans elle, un canal exprimé en euros de coût-à-risque et un canal exprimé en part de chiffre d’affaires ne peuvent pas être additionnés. On privilégie une normalisation par rang ou par borne plutôt que par écart-type, plus robuste aux valeurs extrêmes.

Pondération. Les cinq canaux ne pèsent pas également pour toutes les firmes. Une firme industrielle intensive en métaux critiques doit voir son score dominé par les canaux 1 et 2 ; une firme de services financiers, par le canal 3. La méthode retient une pondération par défaut, révisable, guidée par la double géographie du premier filtre : la géographie des opérations pondère les canaux physiques (intrants, points d’étranglement, énergie), la géographie du siège pondère le canal réglementaire. La pondération doit être explicite et documentée — c’est la condition pour que deux analystes obtiennent le même score sur la même firme.

Agrégation. Les canaux normalisés et pondérés sont combinés en un score composite. Le choix de l’agrégateur n’est pas neutre : une moyenne pondérée suppose que les canaux se compensent (une faible exposition intrants rachète une forte exposition sanctions), ce qui est souvent faux. Pour les firmes dont plusieurs canaux sont simultanément tendus, une agrégation non compensatoire — pénalisant le cumul — est préférable. La méthode signale d’ailleurs à part les firmes exposées sur trois canaux ou plus, celles pour lesquelles les vulnérabilités ne s’additionnent pas mais se composent.

Une grille sectorielle de référence

Appliquée aux vingt-huit secteurs de notre cartographie, la composition produit une grille de référence. Le tableau ci-dessous en donne un extrait, sur le canal des intrants critiques — le sous-indice de dépendance aux métaux critiques, normalisé de 0 à 100. Les valeurs, jusqu’à la décimale, sont la sortie de notre cartographie sectorielle (vingt-huit secteurs) et servent à illustrer la méthode : la précision affichée est celle du calcul cartographique, non une fausse exactitude. La grille sert d’ancrage inter-sectoriel : la note d’une firme individuelle se lit toujours relativement à la position de grille de son secteur.

SecteurDépendance intrants critiques (0–100)
Équipements électriques96,8
Automobile88,0
Électronique82,2
Autres transports64,4
Énergie / eau64,4
Métallurgie50,5
Chimie43,4
Machines40,3
Raffinage35,6
Pharmacie29,0
Finance19,0
Commerce15,7

Score de dépendance aux métaux critiques par secteur industriel

La lecture verticale de la grille — un canal à la fois — n’est que la moitié de l’exercice. La lecture horizontale — la décomposition d’un score par canal pour une firme donnée — est ce qui rend la note actionnable. Une entreprise peut afficher un score composite modéré tout en concentrant l’essentiel de son exposition sur un seul canal ; c’est ce canal, et non le score agrégé, qui commande la décision. Le profil canal par canal d’une firme se lit comme un radar : il indique par où le choc entrera, donc quel levier de résilience prioriser.

Radar : le profil d’exposition d’une entreprise, décomposé sur les cinq canaux (ETI industrielle type vs moyenne de son secteur)

Agrégés, les vingt-huit secteurs se rangent enfin sur un score d’exposition composite. Les équipements électriques et l’électronique dominent le classement, suivis de la métallurgie et de l’automobile ; à l’autre extrémité, la finance et le commerce présentent les scores composites les plus faibles — non parce qu’ils sont à l’abri, mais parce que leur exposition transite par des canaux différents (le canal réglementaire plutôt que le canal physique), que le composite pondère à leur juste poids.

Du score au poste de bilan

Un score d’exposition qui ne redescend pas dans les comptes reste une abstraction. La dernière opération de la composition est la traduction : relier chaque canal au poste de bilan qu’il menace, de sorte que la note se lise directement en grandeurs de gestion.

Cette traduction ferme la boucle source → canal → résultat : le score cesse d’être une opinion sur le monde pour devenir une prévision d’où, dans les comptes, la pression se matérialisera d’abord.


4. L’usage décisionnel

Une note d’exposition n’a de valeur que par les décisions qu’elle informe. Quatre usages structurent son emploi en direction des risques.

La watch-list à seuils. Le premier usage est le tri. Un portefeuille de participations, de contreparties ou de fournisseurs est scoré, puis classé par bandes : au-delà d’un seuil composite, une firme entre en surveillance renforcée ; le franchissement d’un seuil sur un canal isolé — même à score composite modéré — déclenche également une revue, précisément parce que la concentration sur un canal est plus dangereuse que la dispersion. Les seuils sont calibrés relativement à la position de grille du secteur. Une firme est notée sur la même échelle inter-sectorielle que la grille — et non sur une échelle interne à son secteur —, de sorte que sa note se compare directement à la position de son secteur. Une note d’exposition intrants de 60 reste ainsi en deçà de la norme dans l’automobile, dont le secteur se situe à 88, mais constitue un net décrochage dans la finance, dont le secteur se situe à 19 : le profil est bien plus exposé que celui de son secteur, et c’est ce décrochage qui déclenche la revue.

La note de synthèse en comité. Le deuxième usage est délibératif. Portée en comité des risques ou en comité d’investissement, la note de synthèse ne présente pas le score seul mais sa décomposition par canal et sa traduction en postes de bilan — de sorte que le comité arbitre sur des grandeurs de gestion (marge, BFR, trésorerie, provisions) et non sur une couleur de carte. C’est le point de contact entre l’analyse d’exposition et la décision d’allocation, de couverture ou de tarification.

L’exercice de simulation. Le troisième usage est prospectif. Le score étant ex ante et indépendant de la probabilité du choc, il se prête à la simulation : on applique à un portefeuille scoré un scénario de rupture — coupure d’un intrant critique, fermeture d’un détroit, escalade autour d’un point de tension majeur, durcissement d’un régime de sanctions — et l’on observe, canal par canal, quelles firmes basculent et par quel poste. La simulation transforme la note statique en test de résistance ; elle est d’autant plus utile que les canaux se composent chez les firmes multi-exposées.

Le calendrier de conformité. Le quatrième usage est temporel. Le canal réglementaire ayant une composante calendaire — échéances d’entrée en vigueur, revues de listes, durcissements annoncés —, la méthode recommande de porter ces échéances sur un calendrier partagé, adossé à la watch-list, afin que la surveillance renforcée soit déclenchée avant la date et non constatée après. C’est la dimension la plus opérationnelle de la méthode et souvent la plus rentable, parce qu’elle porte sur des événements datés et connus.

Ce que le score n’est pas

La rigueur d’une méthode se mesure autant à ce qu’elle refuse de promettre qu’à ce qu’elle produit. Trois frontières doivent être tenues explicitement.

Le score n’est pas une prévision de la décision d’une puissance. Il ne dit pas si Pékin restreindra l’export d’un métal, si Washington élargira une liste d’entités, si un détroit fermera. Il dit ce que l’entreprise a mis en jeu au cas où — la surface exposée, pas la probabilité de l’événement. Confondre les deux reviendrait à vendre une boule de cristal ; la méthode assume au contraire de séparer strictement l’exposition (qu’elle mesure) de l’aléa (qu’elle ne prétend pas mesurer).

Le score n’est pas causal. Il repère des régularités de bilan — il indique où regarder — sans identifier les effets qui les produisent, et n’est en rien un modèle structurel de propagation des chocs.

Le score n’est pas un substitut au jugement. Il ordonne, hiérarchise et rend suivable ; il ne décide pas. La pondération des canaux, le choix des seuils, la lecture d’un profil atypique restent des actes d’analyse. La méthode borne l’arbitraire — en imposant que ces choix soient explicites et reproductibles — sans prétendre l’éliminer.


Conclusion : cartographier ce qui est en jeu

Les baromètres de perception ont accompli une chose utile : ils ont installé le risque géopolitique au sommet de l’agenda des directions. Ils ne peuvent pas en accomplir une seconde — descendre au niveau de la firme et dire combien, et à qui. C’est le vide que cette méthode entend combler, non par un récit supplémentaire, mais par une chaîne de mesure reproductible : un premier filtre de double géographie, cinq canaux dotés chacun de sa mesure, une composition explicite en un score, une traduction dans les postes de bilan, un usage décisionnel borné.

Trois enseignements, par ordre d’importance, se dégagent pour une direction des risques.

Premier enseignement. L’exposition se mesure ex ante, indépendamment de la probabilité du choc. C’est ce qui la rend gouvernable : on peut réduire une surface d’exposition — diversifier un fournisseur, constituer un stock, couvrir une parité — sans avoir à prédire la date de l’événement. Le score est un instrument de résilience avant d’être un instrument de prévision.

Deuxième enseignement. Le canal décisif n’est pas toujours celui qui fait la une. La capacité de répercussion détermine dans quel poste la douleur se loge, et elle joue en sens inverse de la taille : dans le bas du tissu productif, une part bien plus faible de firmes relèvent leurs prix, et le coût non répercuté descend dans la marge, le fonds de roulement, la trésorerie. Ignorer ce canal, c’est noter l’entrée du choc sans noter sa destination.

Troisième enseignement. Les vulnérabilités se composent plus qu’elles ne s’additionnent. Les firmes exposées sur trois canaux ou plus ne sont pas trois fois plus risquées : elles relèvent d’un régime différent, où un même choc en active plusieurs simultanément. La méthode les signale à part, et l’agrégation non compensatoire empêche qu’une moyenne rassurante ne masque un cumul dangereux.

Le score qui résulte de cette chaîne n’est pas une prophétie sur les intentions des grandes puissances. C’est une carte de ce qui est en jeu pour l’entreprise avant que la décision ne tombe — assez précise pour orienter une couverture, une diversification, une provision ou un capex de résilience, et assez honnête sur ses limites pour ne jamais se faire passer pour ce qu’elle n’est pas : une certitude sur l’avenir.



  1. Thomas Gomart et Siméo Pont, « La fabrique du risque. Les entreprises face à la doxa géopolitique », Études de l’Ifri, Ifri, avril 2025. ↩︎

  2. Dario Caldara et Matteo Iacoviello, « Measuring Geopolitical Risk », American Economic Review, 2022 (International Finance Discussion Papers, Board of Governors of the Federal Reserve System, 2022). ↩︎

  3. Allianz Global Corporate & Specialty, Allianz Risk Barometer, enquête annuelle auprès des gestionnaires de risque. ↩︎

  4. Thomas Gomart et Lucie Mielle, « Que craignent les entreprises ? Nouvelle géographie du risque géopolitique », Études de l’Ifri, Ifri, mai 2026. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎

  5. Ordres de grandeur d’après les données publiques de l’U.S. Geological Survey (Mineral Commodity Summaries) et de l’Agence internationale de l’énergie (Critical Minerals). Concentrations approximatives : terres rares, extraction ~60 % / raffinage ~90 % (Chine) ; cobalt, extraction ~76 % (République démocratique du Congo) ; nickel, extraction ~60 % (Indonésie). ↩︎

  6. « European Firms Facing Geopolitical Risk: Evidence from Recent Eurosystem Surveys », CEPR, mai 2024, cité par Gomart et Mielle (2026) : plus d’un tiers des entreprises manufacturières allemandes dépendantes d’intrants critiques ; 20 % en Espagne, 17 % en Italie ; les plus grandes entreprises presque deux fois plus exposées que les plus petites. ↩︎

  7. « Cessez-le-feu Iran : la double contrainte énergétique de l’Europe (GNL russe + Ormuz) », note d’analyse, mai 2026. ↩︎

  8. Nos estimations sur données d’entreprises européennes (enquête SAFE de la Banque centrale européenne sur l’accès au financement ; 337 666 réponses, douze pays, trente-sept vagues semestrielles). Les parts de 17,6 % (micro et petites entreprises) et 40,0 % (grandes entreprises) désignent la proportion de firmes qui, conditionnellement à une hausse de coûts déclarée, répercutent celle-ci sur leurs prix de vente. Il s’agit de parts de firmes, non d’élasticités de transmission. Le gradient de taille est descriptif ; son lien avec la compression de marge est une corrélation, non un effet causal identifié. ↩︎