Résumé exécutif
La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran constitue le plus grave choc pétrolier depuis 1973 : vingt pour cent de l’offre mondiale retirée, le Brent propulsé de 86 à 126 dollars, et la croissance mondiale amputée de 2,9 points selon la Dallas Fed. Mais Ormuz 2026 n’est pas un choc symétrique. La Chine, couverte par sa transition énergétique (50 % de véhicules électriques dans les ventes neuves, 1,2 milliard de barils de réserves, accès préférentiel au détroit), voit sa position relative renforcée. L’Europe subit de plein fouet la perte de 17 % de la capacité mondiale de GNL avec la destruction de Ras Laffan. Les banques centrales étrangères ont vendu 82 milliards de dollars de Treasuries en cinq semaines, signal systémique comparable au moment Suez de 1956 – mais cette fois, c’est la puissance hégémonique qui subit les conséquences financières de sa propre intervention.
Scénario central (50 %) : négociation prolongée, Brent entre 95 et 110 dollars. Scénario d’escalade (30 %) : Brent au-dessus de 140 dollars, récession mondiale. Scénario de deal minimal (20 %) : cessez-le-feu partiel, résolution fragile.
Pour la France, Évian offre quatre leviers : nommer le paradoxe stratégique (la crise finance la guerre russe via l’Ourals à 70 dollars), structurer la transition énergétique comme instrument de souveraineté, articuler commerce et sécurité face aux tarifs américains, et protéger les économies vulnérables via le cadre Songwe-Stern.
Le choc : anatomie d’un blocus sans précédent
1. Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé l’opération Epic Fury contre l’Iran, détruisant les sites nucléaires de Fordow, Natanz et Isfahan et éliminant le Guide suprême Ali Khamenei1. La riposte iranienne a pris une forme que les stratèges occidentaux n’avaient pas anticipée dans cette configuration : une escalade horizontale simultanée. Le Corps des gardiens de la révolution islamique a frappé les six pays du Conseil de coopération du Golfe – Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar – visant des aéroports civils, des infrastructures énergétiques et des quartiers résidentiels2. C’est une première historique. Jamais Téhéran n’avait attaqué simultanément l’ensemble de ses voisins du Golfe.
2. L’objectif du calcul iranien n’est pas irrationnel : il est désespéré. En frappant les clients du parapluie américain, l’Iran démontre que la protection de Washington a un coût que les monarchies du Golfe ne sont pas certaines de vouloir assumer. Le Qatar, par la voix de son ancien Premier ministre, a immédiatement averti que le pays ne devait pas être « entraîné dans une confrontation directe »3. L’Arabie saoudite, qui avait engagé un rapprochement avec Téhéran sous médiation chinoise en 2023, voit cette architecture diplomatique s’effondrer en quelques heures.
3. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent en temps normal environ 130 tankers par jour, n’en laisse plus passer que six à sept4. Dix-sept navires civils ont été attaqués. La marine américaine a détruit dix-sept bâtiments de guerre iraniens, sans rétablir la liberté de circulation. Le trafic est passé sous le seuil critique où les flux pétroliers cessent de fonctionner comme système et deviennent une succession d’incidents individuels. Les 715 navires piégés dans le Golfe constituent l’otage invisible de cette guerre5.
4. L’ampleur du retrait d’offre est sans commune mesure avec les crises précédentes. L’embargo arabe de 1973 avait porté sur environ six pour cent de la production mondiale. La révolution iranienne et la guerre Iran-Irak avaient retiré quatre pour cent de l’offre entre 1979 et 1981. La crise actuelle atteint vingt pour cent du pétrole transporté par voie maritime6. La Réserve fédérale de Dallas estime qu’un blocage persistant réduirait la croissance mondiale de 2,9 points de pourcentage annualisés au deuxième trimestre 2026, et pousserait le cours du West Texas Intermediate à 132 dollars le baril si la fermeture dure deux trimestres7.
5. Le Brent a effectivement bondi de 86 dollars pré-conflit à un pic de 126 dollars le 8 mars, avant de se stabiliser au-dessus de 120 dollars8. L’Agence internationale de l’énergie a qualifié cette perturbation de « plus grand défi pour la sécurité énergétique de l’histoire »9. Le 11 mars, les pays membres de l’AIE ont décidé la plus importante libération coordonnée de réserves stratégiques jamais réalisée : 400 millions de barils, plus du double des 182 millions libérés après l’invasion russe de l’Ukraine en 202210. Cette intervention a contribué à contenir la spirale haussière, mais elle est par définition temporaire : au rythme du déficit actuel, les réserves libérées couvrent environ quatre mois.
L’asymétrie fondamentale : un choc qui redistribue la puissance
6. Ce qui distingue Ormuz 2026 de tous les chocs pétroliers antérieurs, ce n’est pas seulement son ampleur. C’est son asymétrie radicale. Le blocage n’est pas universel : il est sélectif. Les navires à destination de la Chine, de l’Inde et du Pakistan continuent de transiter – certes au ralenti, mais ils transitent. Cette discrimination géographique transforme un goulet d’étranglement physique en instrument de reclassement géopolitique.
7. La Chine est la grande bénéficiaire structurelle de cette configuration. Sa position ne relève pas du hasard mais d’une stratégie de couverture énergétique construite sur une décennie. Le charbon représente encore 55 pour cent de la consommation énergétique primaire chinoise, ce qui signifie que son système électrique n’est pas directement menacé par une perturbation pétrolière11. Les véhicules électriques et hybrides rechargeables ont représenté plus de cinquante pour cent des ventes de voitures neuves en Chine en 2025, réduisant structurellement l’élasticité de la demande pétrolière chinoise12. Les renouvelables comptent pour près de quarante pour cent de sa production d’électricité, contre vingt-six pour cent dix ans plus tôt13. Pékin a constitué des réserves stratégiques de plus de 1,2 milliard de barils. Et la Chine est devenue, de fait, l’acheteur exclusif du pétrole iranien, russe et vénézuélien sous sanctions, acquis avec une décote de quinze à vingt-cinq dollars par rapport au Brent14.
8. La sécurité énergétique chinoise ne passe plus par le détroit d’Ormuz mais par l’électrification de l’ensemble de son économie15. L’analyse du Carnegie Endowment confirme cette lecture. Le choc d’Ormuz ne frappe pas la Chine de plein fouet ; il accélère son avantage compétitif relatif.
9. L’Europe, à l’inverse, entre dans cette crise avec un handicap structurel que la sortie de la dépendance au gaz russe n’a pas corrigé mais déplacé. Le GNL américain représente désormais environ quarante-cinq pour cent des importations européennes de gaz naturel liquéfié16. La destruction de l’usine de liquéfaction de Ras Laffan au Qatar – dix-sept pour cent de la capacité mondiale de GNL, réparation estimée à trois à cinq ans – compromet cette route d’approvisionnement bien au-delà de la crise elle-même17. L’inflation européenne a été révisée à 4,4 pour cent, les carburants ont augmenté de trente-six pour cent en France, et la croissance tendancielle de la zone euro, autour d’un pour cent, laisse entrevoir un risque sérieux de récession technique18.
10. Pour les États-Unis, le tableau est plus contradictoire. Premier producteur mondial de pétrole et exportateur net, Washington bénéficie de la hausse du brut par sa balance commerciale énergétique et les revenus de ses États producteurs. Mais les effets inflationnistes se combinent avec le choc tarifaire du « Liberation Day » – tarifs effectifs à treize pour cent, quatre fois le niveau pré-2025 – pour coincer la Réserve fédérale entre inflation importée et ralentissement de l’activité19.
11. La Russie, enfin, est un bénéficiaire secondaire mais significatif. Le cours de l’Ourals dépasse les 70 dollars le baril, très au-dessus du budget fédéral russe calibré à 59 dollars, fournissant à Moscou des marges budgétaires inattendues en plein conflit ukrainien20. Le paradoxe stratégique est saisissant : l’opération déclenchée par Washington pour neutraliser le programme nucléaire iranien finance indirectement la guerre que les États-Unis prétendent vouloir terminer en Ukraine.
Suez 1956, Ormuz 2026 : anatomie d’une analogie
12. La comparaison entre Ormuz 2026 et Suez 1956 circule dans la plupart des chancelleries et des rédactions stratégiques. Elle mérite d’être prise au sérieux – et d’être délimitée.
13. Les parallèles sont structurels. En 1956, la France et le Royaume-Uni ont lancé une opération militaire pour sécuriser le canal de Suez, nationalisé par Nasser. L’opération était un succès militaire et un désastre stratégique : Washington a imposé un cessez-le-feu en menaçant de provoquer une crise de la livre sterling, et les deux puissances coloniales ont découvert que la maîtrise d’un détroit ne suffisait pas quand la puissance financière se retournait contre vous21. Suez a marqué la fin de l’illusion impériale européenne et l’avènement de l’ordre bipolaire.
14. En 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une opération pour neutraliser le programme nucléaire iranien. L’opération est, elle aussi, un succès militaire partiel – les centrifugeuses sont détruites, le Guide suprême est éliminé – et un désastre stratégique en cours : le détroit est fermé, les alliés du Golfe sont sous le feu, le prix du pétrole asphyxie les économies alliées, et les banques centrales étrangères vendent massivement des bons du Trésor américain22.
15. Ce dernier point est le signal systémique le plus préoccupant. Depuis le 28 février, les banques centrales étrangères ont vendu 82 milliards de dollars de bons du Trésor détenus auprès de la Réserve fédérale de New York, portant ces avoirs à leur plus bas niveau depuis 201223. Cinq semaines consécutives de ventes constituent l’une des sorties les plus soutenues depuis la crise financière de 2008. La Turquie, la Thaïlande et l’Inde figurent parmi les premiers vendeurs, contraintes de liquider leurs actifs en dollars pour défendre leurs monnaies, financer des importations énergétiques renchéries et couvrir des dépenses de défense en hausse24. Le rendement du bon du Trésor à dix ans est passé de 3,9 à 4,4 pour cent, son plus haut depuis huit mois.
16. En 1956, les États-Unis avaient utilisé l’arme financière contre Londres et Paris ; en 2026, c’est l’opération américaine elle-même qui déclenche une pression financière contre le dollar. La différence est fondamentale : à Suez, la puissance hégémonique disciplinait ses alliés ; à Ormuz, la puissance hégémonique subit les conséquences financières de sa propre intervention. Si le dollar comme actif refuge est remis en question pendant une guerre lancée par les États-Unis, c’est un précédent qui restructure la finance mondiale.
17. La divergence avec Suez tient toutefois en un mot : la Chine. En 1956, l’Union soviétique observait avec satisfaction l’humiliation franco-britannique mais ne pouvait pas capitaliser économiquement sur la crise. En 2026, la Chine dispose des capacités industrielles, financières et énergétiques pour transformer le moment Ormuz en accélérateur de son ascension relative. L’accès préférentiel au détroit, le monopole d’achat du brut sous sanctions, la résilience de son mix énergétique : chaque composante du choc renforce la position chinoise. C’est cette dimension que certains analystes résument ainsi : on parlera d’Ormuz au XXIe siècle comme on a parlé de Suez au XXe – mais avec un accent chinois25.
Trois scénarios pour la sortie de crise
18. L’incertitude sur la durée du blocus est le paramètre déterminant. Les travaux de la Dallas Fed montrent que la relation entre durée de fermeture et impact économique n’est pas linéaire : un trimestre de blocage coûte 2,9 points de croissance mondiale ; deux trimestres propulsent le pétrole à 132 dollars ; trois trimestres à 167 dollars26. Chaque semaine supplémentaire élargit les dommages de manière non proportionnelle, parce que les stocks s’épuisent, les substitutions atteignent leurs limites, et les boucles de rétroaction financières (inflation, taux, spreads souverains) s’auto-amplifient.
19. Scénario central : extension de la deadline et négociation prolongée (50 pour cent). C’est le scénario le plus probable à court terme. L’ultimatum du 6 avril que Washington a fixé pour la réouverture du détroit est la deuxième deadline posée par l’administration Trump – la première avait déjà été repoussée. Le schéma est cohérent avec un mode opératoire établi : la menace est l’instrument, pas nécessairement l’exécution. Une extension au 15 ou 20 avril permettrait de déclarer que « les négociations avancent » sans concéder. Le risque est que chaque extension érode la crédibilité de la menace, incitant Téhéran au maintien du statu quo. La Turquie d’Erdogan se positionne activement en médiateur – seul acteur régional maintenant des canaux ouverts avec tous les belligérants27. Un cessez-le-feu partiel passerait vraisemblablement par Ankara plutôt que par un canal bilatéral américano-iranien. Dans ce scénario, le Brent se stabilise entre 95 et 110 dollars ; la croissance mondiale recule mais évite la récession.
20. Scénario d’escalade ciblée (30 pour cent). Si la deadline passe sans accord, les frappes américaines sur les infrastructures énergétiques iraniennes deviennent probables. Le CSIS juge ce scénario « imminent » en cas d’échec diplomatique confirmé28. La réponse iranienne serait asymétrique – cyber-attaques sur les infrastructures critiques du Golfe, activation des capacités résiduelles de proxies, intensification du minage du détroit. Le blocus naval américain annoncé après l’échec des négociations d’Islamabad le 12 avril – où le vice-président Vance a négocié vingt et une heures sans résultat – risque d’être perçu par Téhéran comme un acte de guerre29. Dans ce scénario, le Brent dépasse 140 dollars, la récession mondiale devient le scénario de base, et la pression sur les bons du Trésor américains s’accentue dangereusement.
21. Scénario de deal minimal (20 pour cent). Un cessez-le-feu partiel avec des conditions vagues, suffisant pour une annonce mais pas pour une résolution durable. Ce scénario supposerait un geste iranien unilatéral – réouverture partielle du détroit, libération de marins captifs – en échange d’un engagement américain implicite à ne pas frapper les infrastructures énergétiques. Le démenti formel de Téhéran quant à toute négociation réduit la probabilité de ce scénario, mais le régime de Mojtaba Khamenei pourrait calculer qu’une ouverture tactique consolide sa position intérieure mieux qu’un siège prolongé30.
Le dividende de la transition : une leçon en temps réel
22. La crise d’Ormuz valide empiriquement, en temps réel, l’argument selon lequel la transition énergétique est un actif de souveraineté et non seulement un coût climatique.
23. Le Carnegie Endowment documente que les pays ayant investi dans les renouvelables et les véhicules électriques depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 paient moins cher le choc pétrolier de 202631. De la Chine au Chili, les gouvernements qui ont substitué du solaire et de l’éolien domestique à du pétrole et du gaz importé constatent le retour sur investissement de cette stratégie dans les conditions les plus sévères. Les réponses précoces à la crise ont été contrastées : certains pays ont opté pour un maintien prolongé du charbon, d’autres pour une accélération des achats de panneaux solaires et de véhicules électriques32.
24. Ce constat remet en perspective le débat européen sur la transition. Le glissement sémantique observé depuis 2024 – la « souveraineté énergétique » remplaçant le « leadership climatique » dans le vocabulaire des capitales européennes – trouve ici sa validation paradoxale. La transition n’est pas l’ennemie de la souveraineté ; elle en est la condition. Chaque point de pourcentage de dépendance fossile est un point de vulnérabilité géostratégique que la crise d’Ormuz convertit en coût économique mesurable.
25. Pour les pays en développement importateurs de pétrole, en revanche, le tableau est plus sombre. L’Afrique subsaharienne, le sous-continent indien et les petits États insulaires n’ont pas eu les moyens d’investir massivement dans les renouvelables entre 2022 et 2026. Ils subissent de plein fouet un choc à la conception duquel ils n’ont pas participé. Les réserves pétrolières stratégiques dans les pays en développement sont structurellement insuffisantes – quand elles existent33. L’asymétrie du choc Ormuz reproduit, dans le domaine énergétique, la fracture entre pays qui ont les moyens de se protéger et pays qui absorbent les dommages collatéraux des choix stratégiques des grandes puissances.
Implications pour la France et le G7 d’Évian
26. La France préside le G7 avec un sommet des chefs d’État à Évian du 15 au 17 juin. L’agenda initial – centré sur les déséquilibres macroéconomiques mondiaux – est désormais inséparable de la crise d’Ormuz. Les déséquilibres macroéconomiques sont devenus des déséquilibres géopolitiques ; le choc pétrolier et le choc tarifaire américain se combinent pour produire une configuration que les institutions de Bretton Woods n’ont pas été conçues pour traiter simultanément.
27. Son expérience au CAPS du Quai d’Orsay a forgé une conviction que cette note tente de formaliser : les crises de détroit – Suez 1956, Ormuz 2026 – ne sont pas des événements de marché, ce sont des moments de vérité sur la distribution réelle de la puissance. Et la réponse ne peut pas être seulement énergétique ou seulement diplomatique ; elle doit articuler les deux.
28. La présidence française dispose de quatre leviers à Évian.
29. Premier levier : nommer le paradoxe stratégique. La crise qu’a déclenchée Washington pour empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire génère un choc pétrolier qui finance la guerre russe en Ukraine. L’Ourals au-dessus de 70 dollars, c’est Moscou qui respire. Le G7 doit inscrire cette contradiction dans son communiqué pour créer une pression systémique en faveur d’une résolution rapide34.
30. Deuxième levier : structurer la réponse énergétique européenne. La libération de 400 millions de barils de réserves stratégiques par l’AIE est une mesure d’urgence, pas une politique. La France peut porter à Évian un cadre dans lequel la transition énergétique est présentée comme instrument de souveraineté et de compétitivité, pas seulement comme obligation climatique. Le choc Ormuz fournit l’argumentaire empirique que le débat européen n’avait pas encore : la dépendance fossile est une vulnérabilité géostratégique quantifiable35.
31. Troisième levier : articuler commerce et sécurité. Un an après le « Liberation Day » de Trump, les tarifs effectifs américains à treize pour cent frappent huit pays européens. L’accord de Turnberry UE-États-Unis, approuvé par le Parlement européen le 26 mars avec clause de caducité en 2028, est un premier cadre36. Mais la position française doit être plus tranchante : la solidarité transatlantique a un fondement économique, et ce fondement est attaqué. Si Washington exige des alliés qu’ils contribuent à la défense collective tout en leur imposant une agression commerciale, le cadre d’alliance perd sa cohérence interne.
32. Quatrième levier : protéger les économies vulnérables. Les pays en développement paient le prix du choc Ormuz sans avoir voix au chapitre. Le G7 d’Évian peut mobiliser les recommandations du rapport Songwe-Stern de 2022 – 1 600 milliards de dollars pour l’énergie et la transition, 300 milliards pour le capital naturel – en les reformulant à la lumière de la crise : le financement de la transition dans les pays en développement n’est pas seulement un impératif climatique, c’est un investissement dans la résilience du système énergétique mondial face aux chocs géopolitiques37.
Conclusion
33. Le détroit d’Ormuz en 2026 n’est pas seulement un goulet d’étranglement pétrolier en crise : c’est un révélateur de la redistribution de la puissance mondiale. Un révélateur de l’avantage structurel que la Chine a patiemment construit par la diversification énergétique. Un révélateur de la vulnérabilité européenne, déplacée de la Russie vers le Golfe sans être réduite. Un révélateur, enfin, des limites d’une puissance américaine qui peut détruire des centrifugeuses iraniennes mais pas garantir la circulation de sept millions de barils par jour dans un couloir maritime de cinquante-quatre kilomètres de large.
34. Suez avait mis fin à l’illusion impériale européenne ; Ormuz pose la question de l’illusion hégémonique américaine – non pas au sens d’un déclin absolu, mais au sens d’une capacité d’action unilatérale dont les conséquences systémiques dépassent les bénéfices stratégiques visés. La réponse à cette question ne viendra pas du seul théâtre militaire. Elle viendra de la capacité des puissances à transformer leur dépendance énergétique, à reconstruire un cadre commercial coopératif et à partager les coûts d’un choc que nul n’a voulu mais que tous subissent.
35. Pour la France, la fenêtre est étroite. Évian peut être le sommet où le G7 articule enfin la géopolitique et la macroéconomie dans un cadre opérationnel. Ou il peut être un sommet de plus, noyé dans l’urgence et l’impuissance. L’horloge d’Ormuz tourne pour tout le monde.
Notes
PBS News, « What to know about the 3 Iranian nuclear sites that were hit by U.S. strikes », mars 2026 ; Institute for Science and International Security (ISIS), « Post-Attack Assessment of the First 12 Days of Israeli and U.S. Strikes on Iranian Nuclear Facilities », mars 2026. ↩︎
The National, « Gulf states condemn ‘heinous’ Iranian attacks and stress legal right to respond », 2 mars 2026 ; Al Jazeera, « Iran’s strikes on the Gulf: Burning the bridges of good neighbourliness », 7 mars 2026. ↩︎
Al Jazeera, « The Iran war has exposed the limits of neutrality », 17 avril 2026 ; Middle East Council on Global Affairs, « The GCC Will Not Unify on Iran », avril 2026. ↩︎
Le Grand Continent, Observatoire du détroit d’Ormuz, données actualisées mars-avril 2026 ; CR CAPS, veille hebdomadaire du 1er avril 2026. ↩︎
Rystad Energy, estimations des dommages : 25 milliards de dollars, avril 2026. ↩︎
Dallas Federal Reserve, « What the closure of the Strait of Hormuz means for the global economy », 20 mars 2026. ↩︎
Ibid. Scénarios à un, deux et trois trimestres de fermeture. ↩︎
CNBC, « A timeline of how the Iran war shook oil prices — and what comes next », 21 avril 2026. ↩︎
CNBC, « ‘We are facing the biggest energy security threat in history,’ IEA chief tells CNBC », 23 avril 2026. ↩︎
IEA, « IEA Member countries to carry out largest ever oil stock release amid market disruptions from Middle East conflict », 11 mars 2026 ; Al Jazeera, « IEA agrees to release 400 million barrels of oil from strategic reserves », 11 mars 2026. ↩︎
China National Bureau of Statistics, données sur le mix énergétique primaire, 2025. ↩︎
BloombergNEF, « Electric Vehicle Outlook 2026 », données de pénétration du marché chinois. ↩︎
Carnegie Endowment for International Peace, « China’s Energy Security Doesn’t Run Through Hormuz but Through the Electrification of Everything », avril 2026. ↩︎
Données de suivi maritime compilées par Kpler et Vortexa, mars-avril 2026. ↩︎
Carnegie Endowment for International Peace, op. cit. ↩︎
European Commission, données sur les importations de GNL, 2025-2026. ↩︎
Rystad Energy, évaluation des dommages à Ras Laffan, avril 2026 ; note précédente « La crise iranienne finance la guerre russe », mise à jour du 12 avril 2026. ↩︎
FMI, révisions WEO avril 2026 ; Connaissance des Énergies, « Blocage du détroit d’Ormuz : le risque d’un choc industriel pour l’Europe ? », mars 2026. ↩︎
PIIE, bilan un an du « Liberation Day », analyses de tarifs effectifs, avril 2026 ; National Taxpayers Union, « Tariff Impact Report », mars 2026. ↩︎
Données de marché Platts/Argus sur le différentiel Ourals-Brent, mars-avril 2026. ↩︎
Kyle (1991), Suez: Britain’s End of Empire in the Middle East, I.B. Tauris ; IPI Global Observatory, « The General Assembly’s Role in the Hormuz Crisis: Lessons from Suez », avril 2026. ↩︎
Financial Times, « Foreign central banks sell US Treasuries in wake of Iran war », 31 mars 2026. ↩︎
Ibid. Données de la Réserve fédérale de New York sur les avoirs en dépôt. ↩︎
Brad Setser, analyse des vendeurs nets de Treasuries, mars-avril 2026 ; The Trumpet, « Central Banks Sell U.S. Treasury Bonds During Iran War », avril 2026. ↩︎
Le Grand Continent, « La fermeture du détroit d’Ormuz a provoqué la plus forte chute de la demande de pétrole depuis la pandémie », 8 mai 2026 ; Asia Times, « From Suez to Hormuz: parallels in imperial overreach », mars 2026 ; Modern Diplomacy, « The Strait of Hormuz as the New Suez Moment », 30 mars 2026. ↩︎
Dallas Federal Reserve, op. cit. ↩︎
Atlantic Council, « Could Turkey help mediate an end to the Iran war? », avril 2026 ; Stimson Center, « Turkey Also Tries to Mediate an End to the US-Israeli War on Iran », 2026. ↩︎
CSIS, « Damage to Iran’s Nuclear Program — Can It Rebuild? », mai 2026. ↩︎
CNBC, « Oil prices near $100 as U.S. Navy blockades Iran’s ports after peace talks fail », 12 avril 2026. ↩︎
ISIS, « Comprehensive Updated Assessment of Iranian Nuclear Sites Five Months After the 12-Day War », mai 2026. ↩︎
Carnegie Endowment for International Peace, « Some Countries Are Better Prepared for an Energy Crisis This Time », avril 2026. ↩︎
Ibid. ; The Asset, « ‘Hormuz shock’ opportunity to accelerate energy transition », avril 2026. ↩︎
Al Jazeera, « Global energy crisis highlights meagre oil buffers in developing world », 12 mai 2026. ↩︎
Note précédente : « La crise iranienne finance la guerre russe : implications pour la présidence française du G7 », mars 2026. ↩︎
IEA, G7 France 2026, « About », documentation de la présidence française. ↩︎
Parlement européen, vote sur l’accord de Turnberry, 26 mars 2026 ; CR CAPS, réunion du 2 avril 2026. ↩︎
Songwe, Stern et Bhattacharya, « Finance for climate action: scaling up investment for climate and development », London School of Economics, Independent High-Level Expert Group on Climate Finance (IHLEG), novembre 2022. Chiffres : 1 600 milliards de dollars pour l’énergie et la transition, 300 milliards pour le capital naturel. ↩︎