Policy · Note analytique

La polycrisis vue d'Asie : canaux de transmission et vulnérabilités différenciées

| Note analytique | 20 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

*Cette note constitue une extension régionale du rapport intégrateur « La convergence des crises : anatomie d'une polycrisis sous administration Trump II » (mars 2026). Elle a été rédigée à la demande de la Fondation France-Asie et porte sur les canaux de transmission de la polycrisis vers l'Asie-Pacifique. Les analyses présentées n'engagent que leurs auteurs.*

Note d’analyse pour la Fondation France-Asie

Mars 2026


Cette note constitue une extension régionale du rapport intégrateur « La convergence des crises : anatomie d’une polycrisis sous administration Trump II » (mars 2026). Elle a été rédigée à la demande de la Fondation France-Asie et porte sur les canaux de transmission de la polycrisis vers l’Asie-Pacifique. Les analyses présentées n’engagent que leurs auteurs.


Résumé analytique

Le rapport intégrateur du cycle « Polycrisis Trump » a identifié six chaînes causales et cinq scénarios centrés sur l’Europe. Cette note étend l’analyse à l’Asie-Pacifique, où les canaux de transmission sont structurellement différents. La thèse centrale est la suivante : la polycrisis ne se propage pas de manière homogène vers l’Asie. Elle produit une carte de vulnérabilité différenciée, déterminée par quatre variables structurelles — la dépendance énergétique, l’intégration dans les chaînes de valeur sino-américaines, l’exposition financière au dollar et l’architecture des alliances de sécurité. La Chine occupe une position singulière : elle est le seul acteur majeur qui bénéficie simultanément des trois canaux de crise identifiés dans le rapport intégrateur. Le Japon et la Corée du Sud se trouvent dans la position inverse, exposés au maximum sur les quatre variables. L’ASEAN est le corridor de redirection des flux commerciaux et industriels. L’Inde constitue la grande inconnue, dont le positionnement déterminera l’équilibre régional. Pour la diplomatie française, la présidence du G7 d’Évian offre une fenêtre d’action : articuler la stratégie indo-pacifique à la gestion de la polycrisis, en construisant des coalitions différenciées avec Tokyo, Séoul, New Delhi et l’ASEAN.


Introduction

Le rapport intégrateur du cycle « Polycrisis Trump » a documenté une architecture de crises convergentes centrée sur l’Europe : six chaînes causales, neuf boucles de rétroaction dont sept amplificatrices, cinq scénarios allant du statu quo instable (croissance mondiale à 3,0 %) à l’embrasement (0,9 %).1 Ce cadre analytique, fondé sur les interactions entre chocs tarifaires, énergétiques, financiers, migratoires et sécuritaires, capturait les mécanismes de transmission vers et au sein de l’Europe. Il ne capturait pas — volontairement — la manière dont ces mêmes chocs se propagent vers l’Asie-Pacifique.

Or l’Asie n’est pas un récepteur passif de la polycrisis. Elle en est à la fois un vecteur de transmission et un façonneur actif des issues. Trois raisons justifient une analyse régionale distincte. La première est l’asymétrie structurelle : les économies asiatiques présentent des profils de vulnérabilité radicalement différents de ceux des économies européennes sur les quatre variables critiques identifiées dans le rapport intégrateur.2 La deuxième est le rôle de pivot de la Chine, dont les avantages structurels — couverture énergétique, dominance manufacturière, chaînes d’approvisionnement des véhicules électriques — en font le principal bénéficiaire des effets asymétriques de la polycrisis. La troisième est l’enjeu pour la diplomatie française : la stratégie indo-pacifique de la France, formulée en 2018 et actualisée en 2022, n’a pas été conçue pour un environnement de polycrisis, et son opérationnalisation exige une cartographie fine des vulnérabilités régionales.

Cette note examine cinq canaux de transmission différenciés vers l’Asie-Pacifique, en suivant la taxonomie du rapport intégrateur. Chaque canal est analysé à travers le prisme des quatre variables structurelles (énergie, commerce, finance, sécurité). Les implications pour la diplomatie française font l’objet d’une section conclusive.


1. Chine : bénéficiaire structurel de l’asymétrie

La Chine est le seul acteur majeur qui bénéficie simultanément des trois canaux de crise identifiés dans le rapport intégrateur. Cette singularité mérite une analyse systématique, canal par canal.

Énergie : une vulnérabilité en décroissance rapide. L’élasticité de la demande chinoise aux chocs pétroliers a décru d’environ un tiers entre 2015 et 2025, selon les estimations fondées sur les travaux de Caldara et Iacoviello.3 Quatre facteurs structurels expliquent cette réduction. Le mix énergétique reste dominé par le charbon (55 % de la consommation primaire), isolant partiellement l’économie des chocs pétroliers. La pénétration des véhicules électriques dépasse 50 % des ventes neuves, réduisant la demande marginale de pétrole dans les transports. Les stocks stratégiques ont été systématiquement constitués à prix réduit via la flotte fantôme, dont Fernández-Villaverde et ses coauteurs ont documenté l’infrastructure logistique.4 Enfin, la domination sur les chaînes de valeur des batteries — 80 % du raffinage mondial du lithium, 70 % de la production de cathodes — confère à la Chine un levier de substitution que ni l’Europe ni le Japon ne possèdent. Notre note du 10 mars estimait qu’un choc Ormuz prolongé affecterait l’Europe et le Japon trois fois plus que la Chine. Cette asymétrie demeure le résultat le plus saillant de l’analyse énergétique.

Commerce : le surplus comme instrument de levier. Le surplus commercial chinois, qui a atteint 1 200 milliards de dollars en 2025, constitue à la fois le résultat d’une politique industrielle délibérée et un instrument de négociation dans la confrontation sino-américaine.5 Le sommet Trump-Xi de Pékin (31 mars – 2 avril) testera la capacité de ce levier. Un accord bilatéral de type managed trade — achats ciblés contre suspension partielle des tarifs — marginaliserait structurellement l’Union européenne et les puissances moyennes asiatiques. Le Second China Shock documenté par le PIIE opère en Asie par un canal spécifique : la redirection des exportations chinoises vers l’ASEAN et l’Europe, qui transforme les partenaires commerciaux de Pékin en récepteurs involontaires de ses surcapacités manufacturières.6 Bown a montré que cette dynamique de réciprocité tarifaire engendre des cascades protectionnistes dont les coûts se concentrent sur les économies les moins capables de riposter.7

Finance : la dédollarisation comme couverture, non comme remplacement. La part du yuan dans les règlements commerciaux mondiaux est passée d’environ 2 % en 2020 à 7 % en 2026, portée par le système CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) et les accords bilatéraux de swap. Cette progression ne constitue pas un remplacement du dollar — le billet vert représente encore 47 % des règlements SWIFT — mais une couverture (hedge) contre la weaponisation du système financier international par Washington.8 Les travaux de Maggiori, Neiman et Schreger sur la géographie des flux de capitaux montrent que la diversification monétaire s’accélère non par attraction du yuan mais par érosion de la confiance dans la neutralité du dollar.9 Le CIPS a traité 123 000 milliards de yuans en 2025, en hausse de 21 % sur un an.

Position stratégique d’ensemble. La Chine est l’acteur qui tire un avantage structurel de chacun des trois canaux de crise : avantage énergétique par la réduction d’élasticité et l’accès préférentiel au brut sanctionné, levier commercial par le surplus record, couverture financière par la dédollarisation partielle. Cette asymétrie est la dimension la plus sous-estimée de la polycrisis. Elle explique pourquoi le scénario 2 du rapport intégrateur (« Découplage Ordonné », probabilité 27,5 %) est celui qui convient le mieux aux intérêts chinois : un accord bilatéral avec Washington qui marginalise les tiers tout en préservant les avantages structurels de Pékin.


2. Japon et Corée du Sud : exposition maximale, marge minimale

Le Japon et la Corée du Sud se trouvent dans la position symétrique inverse de la Chine : exposés au maximum sur les quatre variables structurelles, avec une marge de manœuvre minimale sur chacune.

Énergie : la dépendance irréductible. Le Japon importe 90 % de son pétrole, dont 42 % transite par le détroit d’Ormuz. La Corée du Sud présente un profil comparable avec 70 % de dépendance au transit par Ormuz.10 Un blocage de quatre à six semaines, scénario dont la probabilité a été réévaluée à la hausse dans notre note du 10 mars, produirait un impact sur le PIB japonais estimé entre -1,2 et -1,8 %, selon les élasticités estimées par Kilian pour les chocs d’offre prolongés.11 Ni Tokyo ni Séoul ne disposent de l’avantage structurel chinois : pas de charbon dominant, pas de transition vers l’électrique aussi avancée, pas d’accès préférentiel au brut sanctionné. Les réserves stratégiques japonaises couvrent environ 150 jours de consommation, un coussin substantiel mais insuffisant face à un blocage prolongé.

Commerce : pris en tenaille. Les deux économies sont profondément intégrées dans les chaînes de valeur sino-américaines. Antràs a montré que la restructuration de ces chaînes s’opère non par relocalisation mais par friendshoring sélectif, dont les bénéfices profitent aux économies déjà insérées dans les réseaux nord-américains.12 Le Japon et la Corée du Sud, à cheval entre les deux blocs, subissent les cascades tarifaires des deux côtés. Les semi-conducteurs sont le cas emblématique : TSMC à Kumamoto (Japon) et Samsung à Pyeongtaek (Corée) sont des nœuds critiques dont le positionnement entre demande américaine et inputs chinois crée une vulnérabilité structurelle. Bloom a réévalué l’ampleur du premier choc chinois et documenté la transformation des mécanismes de transmission ; le second choc frappe le Japon et la Corée par un canal que le premier n’avait pas activé : la concurrence directe sur les segments à haute technologie (batteries, véhicules électriques, panneaux solaires).13

Sécurité : la dépendance d’alliance sous tension. L’alliance avec les États-Unis, fondement de l’architecture sécuritaire des deux pays, subit une pression inédite. Le Japon a annoncé une augmentation de son budget de défense à 2 % du PIB d’ici 2027, mais cet objectif est budgétairement contraint par le vieillissement démographique et un ratio dette/PIB de 260 %. La Corée du Sud fait face à une pression analogue sans disposer d’un instrument de type ReArm Europe — l’absence de cadre fiscal mutualisé dans l’architecture de sécurité asiatique constitue une différence structurelle avec l’Europe.14 Jordà, Schularick et Taylor ont montré que les crises financières précédant des épisodes de réarmement produisent des multiplicateurs fiscaux majorés d’un facteur 1,7 à 2,3 : le coût réel du réarmement dépend de l’état du cycle financier au moment de son lancement.15

Finance : le piège des Treasuries. Le Japon détient 1 100 milliards de dollars de bons du Trésor américain, ce qui en fait le premier créancier étranger des États-Unis. Cette position, historiquement perçue comme un levier, se transforme en vulnérabilité lorsque le risque pays américain est réévalué par les marchés — mécanisme documenté par Maggiori et ses coauteurs. La normalisation des taux par la Banque du Japon, amorcée prudemment depuis 2024, se trouve compliquée par l’incertitude mondiale : resserrer dans un contexte de polycrisis accélère le rapatriement des capitaux japonais, ce qui pèse sur les Treasuries américains et aggrave le canal Ch2 (Tarifs → Finance) identifié dans le rapport intégrateur.


3. ASEAN : le corridor de redirection

Les économies de l’ASEAN — Vietnam, Malaisie, Thaïlande, Indonésie, Philippines — occupent une position ambivalente dans la polycrisis : elles sont simultanément bénéficiaires et victimes de la restructuration des chaînes de valeur mondiales.

Bénéficiaires du friendshoring. Le Vietnam, la Malaisie et la Thaïlande sont les principaux récepteurs de la relocalisation manufacturière hors de Chine. Les IDE entrants au Vietnam ont atteint 23,2 milliards de dollars en 2025, en hausse de 12 % sur un an, tirés par l’électronique et l’assemblage. Cette dynamique, qu’Antràs qualifie de friendshoring sélectif, crée des emplois et accélère l’industrialisation.16 Mais elle expose aussi ces économies aux cascades tarifaires : le Vietnam, désormais quatrième excédentaire bilatéral avec les États-Unis, est ciblé par l’enquête Section 301 étendue à soixante pays le 12 mars 2026. Le friendshoring qui devait protéger de la confrontation sino-américaine y entraîne.

Victimes de la redirection chinoise. La face sombre du Second China Shock en ASEAN est la compétition directe avec les produits chinois redirigés. Les surcapacités chinoises dans les véhicules électriques, les panneaux solaires et l’acier se déversent sur les marchés d’Asie du Sud-Est à des prix inférieurs aux coûts de production locaux. La Thaïlande, historiquement hub automobile de l’ASEAN, perd des parts de marché face aux constructeurs chinois (BYD, NIO, XPeng) qui investissent massivement dans des usines locales tout en important des composants à prix subventionné. L’ASEAN se trouve ainsi dans une position de double exposition : bénéficiaire de la diversification des chaînes de valeur d’un côté, récepteur involontaire des surcapacités chinoises de l’autre.17

Vulnérabilité énergétique différenciée. L’Indonésie et les Philippines, importatrices nettes de pétrole, sont directement exposées à la prime Ormuz. L’Indonésie importe environ 600 000 barils par jour ; une hausse de 30 dollars du Brent dégrade sa balance courante d’environ 0,5 point de PIB. La Malaisie et le Brunei, exportateurs nets, bénéficient en revanche de la hausse des prix — une asymétrie intra-ASEAN qui complique la coordination régionale.

Fragilité financière latente. Les niveaux de dette publique restent modérés dans la plupart des économies de l’ASEAN (inférieurs à 60 % du PIB), mais les marchés de capitaux sont peu profonds et l’endettement en dollars expose au risque de changé. Les spreads souverains de l’Indonésie et des Philippines se sont élargis de 40 à 60 points de base depuis janvier 2026, reflétant la sensibilité au risk-off mondial. Fernández-Villaverde a montré que la fragmentation financière transmet les chocs de manière amplifiée vers les économies dont les marchés de capitaux sont insuffisamment développés pour absorber les flux de portefeuille.18


4. Inde : la grande inconnue

L’Inde occupe une position analytiquement irréductible aux catégories précédentes. Ni bénéficiaire structurel comme la Chine, ni exposée au maximum comme le Japon, ni corridor de redirection comme l’ASEAN, elle constitue une variable indéterminée dont le positionnement influencera l’équilibre régional.

Flexibilité diplomatique, limites opérationnelles. Le non-alignement assumé de New Delhi confère une flexibilité diplomatique réelle — accès au pétrole russe à prix décoté, dialogue simultané avec Washington et Pékin, participation aux BRICS et au Quad. Mais cette flexibilité a des limites opérationnelles : elle privé l’Inde de l’accès aux instruments de l’alliance (renseignement, partage technologique, garanties de sécurité) qui amortissent les chocs pour le Japon et la Corée du Sud.19

Énergie : diversification comme couverture partielle. L’Inde importe environ 85 % de son pétrole, mais ses sources sont plus diversifiées qu’avant 2022. Les raffineries indiennes traitent du brut russe à prix décoté — la Russie est devenue le premier fournisseur de l’Inde en 2023, passant de 2 % à 36 % des importations pétrolières. Cette couverture est réelle mais incomplète : une partie du brut indien transite encore par Ormuz (importations en provenance d’Irak et d’Arabie saoudite), et les capacités de raffinage sont optimisées pour un mix spécifique difficile à modifier à court terme.

Commerce : l’isolation relative comme avantage. L’Inde est moins intégrée que l’Asie orientale dans les chaînes de valeur sino-américaines. Sa part dans le commerce mondial de biens reste modeste (environ 2 %) comparée à la Chine (15 %) ou à l’ASEAN agrégée (8 %). Le programme Make in India, malgré des résultats mitigés, pourrait bénéficier de la diversification des chaînes d’approvisionnement — à condition que l’environnement réglementaire et logistique s’améliore suffisamment pour attirer les IDE détournés de Chine.20 Antràs note cependant que le friendshoring privilégie les économies déjà intégrées, ce qui désavantage structurellement l’Inde par rapport au Vietnam ou à la Malaisie.

Démographie : avantage structurel, risque politique. L’Inde est désormais le pays le plus peuplé du monde, avec une population active en croissance. Cet avantage démographique est réel à l’horizon d’une décennie, mais il crée à court terme une pression d’emploi qui rend toute perturbation économique politiquement dangereuse. L’économie indienne doit créer environ 12 millions d’emplois par an pour absorber les entrants sur le marché du travail ; un ralentissement de la croissance de 1 à 2 points de PIB, scénario plausible en cas d’embrasement de la polycrisis, transformerait la fenêtre démographique en piège social.

Le facteur sino-indien. La dimension sécuritaire ajoute une couche de complexité proprement asiatique. Les tensions frontalières sino-indiennes (Ladakh, Arunachal Pradesh) n’ont pas de parallèle dans la relation Europe-Chine. Elles créent un risque d’escalade régionale qui se superposerait aux chocs économiques de la polycrisis, transformant un problème de transmission externe en crise endogène. Ce facteur est le wild card de l’analyse : sa matérialisation modifierait radicalement l’architecture de sécurité régionale et les incitations de chaque acteur.21


5. Implications pour la diplomatie française en Asie-Pacifique

La stratégie indo-pacifique de la France, formulée en 2018 et actualisée en 2022, repose sur trois piliers : sécurité maritime, multilatéralisme inclusif, biens publics mondiaux. La polycrisis ne les invalide pas — elle en exige l’opérationnalisation dans un environnement de crise systémique. Cinq axes d’action se dégagent de l’analyse qui précède.

Premier axe : coordination énergétique trilatérale avec le Japon et la Corée du Sud. La vulnérabilité commune à Ormuz crée un intérêt convergent pour un mécanisme de coordination renforcée au sein de l’Agence internationale de l’énergie. La France, le Japon et la Corée du Sud représentent ensemble environ 10 % de la consommation pétrolière mondiale et partagent une dépendance au transit par Ormuz sans accès au brut sanctionné. Un mécanisme trilatéral de partage d’information en temps réel, de coordination des libérations de réserves stratégiques et de planification conjointe de la transition énergétique constituerait une réponse opérationnelle au canal énergétique de la polycrisis.

Deuxième axe : engagement ASEAN sur la gestion du détournement commercial. La redirection des exportations chinoises vers l’ASEAN constitue un défi commun : l’Europe et l’ASEAN sont les deux principales zones réceptrices des surcapacités chinoises. Un dialogue structuré sur l’instrument anti-coercition européen et ses équivalents asiatiques permettrait de construire une approche convergente, sans reproduire le protectionnisme unilatéral de la Section 301 américaine. La MC14 de l’OMC à Yaoundé, qui se tient simultanément, offre un cadre pour initier ce dialogue.

Troisième axe : outreach indien comme contrepoids au cadre bilatéral sino-américain. Le scénario 2 du rapport intégrateur (« Découplage Ordonné ») est le plus défavorable pour les puissances moyennes, qui se retrouvent marginalisées par un accord bilatéral sino-américain. L’Inde, par sa taille et son positionnement, est le seul acteur capable de constituer un contrepoids à ce scénario en Asie. La France, qui entretient un partenariat stratégique avec New Delhi depuis 1998, dispose d’un accès que peu de partenaires européens possèdent. La présidence du G7 d’Évian permet d’inviter l’Inde comme partenaire du dialogue élargi et d’inscrire les enjeux de la polycrisis asiatique dans l’agenda du sommet.

Quatrième axe : renforcement de la capacité analytique française en Asie. L’analyse qui précède révèle un déficit de couverture : les canaux de transmission de la polycrisis vers l’Asie sont moins bien documentés que les canaux européens, alors que les enjeux sont comparables en magnitude. La Fondation France-Asie, par sa mission et son réseau, est positionnée pour combler cette lacune. Un programme de suivi des quatre variables structurelles (énergie, commerce, finance, sécurité) appliquées aux cinq zones identifiées (Chine, Japon-Corée, ASEAN, Inde, Pacifique) constituerait une contribution directe à la capacité d’anticipation de la diplomatie française.

Cinquième axe : articulation des douze signposts du rapport intégrateur avec les dynamiques asiatiques. Le rapport intégrateur a identifié douze indicateurs avancés (signposts) qui signalent le basculement d’un scénario à un autre. Plusieurs de ces signposts ont une dimension asiatique immédiate : le résultat du sommet Trump-Xi (31 mars – 2 avril), l’évolution du spread des Treasuries détenues par le Japon, le rythme de la redirection commerciale chinoise vers l’ASEAN, la réponse de l’Inde à un éventuel choc Ormuz. Le suivi de ces indicateurs depuis une perspective asiatique enrichirait la capacité d’alerte précoce du dispositif français.


Conclusion

La polycrisis n’est pas symétriquement mondiale. Sa transmission vers l’Asie est médiatisée par des facteurs structurels — dépendance énergétique, intégration dans les chaînes de valeur, exposition financière, architecture des alliances — qui produisent une carte de vulnérabilité différenciée. La Chine bénéficie de l’asymétrie sur les trois canaux de crise. Le Japon et la Corée du Sud subissent une exposition maximale sans marge de manœuvre équivalente à celle que ReArm Europe offre aux Européens. L’ASEAN oscille entre les dividendes du friendshoring et le coût de la redirection chinoise. L’Inde reste la grande inconnue dont le positionnement déterminera l’équilibre régional.

Pour la France, la présidence du G7 d’Évian constitue le moment de vérité — non seulement pour la coordination transatlantique documentée dans le rapport intégrateur, mais aussi pour l’articulation entre la stratégie indo-pacifique et la gestion de la polycrisis. Construire des coalitions différenciées avec Tokyo, Séoul, New Delhi et l’ASEAN, sur des enjeux concrets (énergie, détournement commercial, contrepoids au bilatéralisme sino-américain), est la voie la plus directe pour que le sommet d’Évian dépasse le cadre transatlantique et devienne un moment de coordination véritablement mondiale.

L’enjeu dépasse la conjoncture de 2026. Si le rapport intégrateur a montré que les stabilisateurs automatiques du système international sont neutralisés, l’analyse asiatique révèle un fait complémentaire : les acteurs qui disposent d’avantages structurels dans cette configuration — au premier rang desquels la Chine — n’ont aucun intérêt à restaurer ces stabilisateurs. La charge de la reconstruction de l’ordre multilatéral incombe donc aux acteurs qui en ont besoin : l’Europe, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, l’ASEAN. La France, par sa présence dans les deux océans et sa capacité de médiation, est positionnée pour catalyser cette coalition. Il reste à le faire.


Sources

Acemoglu, D., Akcigit, U. et Kerr, W. (2015). « Networks, Shocks, and Systemic Risk ». American Economic Review, 105 (5).

Antràs, P. (2020). « De-Globalization? Global Value Chains in the Post-COVID-19 Age ». NBER Working Paper 28115.

Antràs, P. (2025). « The Uncharted Waters of International Trade ».

Bloom, N. (2024). « The China Shock Revisited ». Journal of the Japanese and International Économies.

Bown, C. P. (2024). « Reciprocity and the China Shock ».

Bown, C. P. (2024). « Trade Policy, Industrial Policy, and the Economic Security of the European Union ». PIIE Working Paper.

Caldara, D. et Iacoviello, M. (2019). « Oil Price Elasticities and Oil Price Fluctuations ». Journal of Monetary Economics, 103, 59-78.

Eric Kilama (2026). La convergence des crises : anatomie d’une polycrisis sous administration Trump II. Mars 2026.

Fernández-Villaverde, J. et al. (2025). « Oil Sanctions and Dark Shipping ».

Jordà, Ò., Schularick, M. et Taylor, A. M. (2016). « Sovereigns versus Banks: Credit, Crises, and Conséquences ».

Kilian, L. (2009). « Not All Oil Price Shocks Are Alike ». American Economic Review, 99 (3), 1053-1069.

Liu, Z. Z. (2026). « China’s Trade Surplus Is a Strategic Weapon ». Foreign Affairs.

Maggiori, M., Neiman, B. et Schreger, J. (2021). « Redrawing the Map of Global Capital Flows ». Quarterly Journal of Economics.

Mayer, T. et Méjean, I. (2025). « The Fragmentation Paradox: Derisking Trade and Global Safety ».

PIIE (2026). « Another China Shock ». Working Paper 26-2.


  1. Eric Kilama, La convergence des crises : anatomie d’une polycrisis sous administration Trump II, mars 2026. Le rapport identifié les chaînes causales Tarifs → Énergie (Ch1), Tarifs → Finance (Ch2), Énergie → Migration (Ch3), Finance → Sécurité (Ch4), Migration → Politique intérieure (Ch5) et Sécurité → Développement (Ch6). ↩︎

  2. Acemoglu, D. et al. (2015). « Networks, Shocks, and Systemic Risk », American Economic Review. La topologie du réseau détermine l’ampleur et la direction de la propagation des chocs ; les nœuds centraux transmettent de manière non linéaire. ↩︎

  3. Caldara, D. et Iacoviello, M. (2019). « Oil Price Elasticities and Oil Price Fluctuations », Journal of Monetary Economics, vol. 103, pp. 59-78. ↩︎

  4. Fernández-Villaverde, J. et al. (2025). « Oil Sanctions and Dark Shipping ». Les auteurs documentent le réseau de transbordements en mer et de flottes fantômes qui constitue l’infrastructure logistique du circuit pétrolier parallèle. ↩︎

  5. Liu, Z. Z. (2026). « China’s Trade Surplus Is a Strategic Weapon », Foreign Affairs, janvier 2026. ↩︎

  6. PIIE Working Paper 26-2, « Another China Shock », février 2026. ↩︎

  7. Bown, C. P. (2024). « Reciprocity and the China Shock ». Voir aussi Bown, C. P. (2024). « Trade Policy, Industrial Policy, and the Economic Security of the European Union », PIIE Working Paper↩︎

  8. Données CIPS Annual Report 2025. La part du yuan dans les règlements SWIFT a atteint 4,6 % en février 2026 (source : SWIFT RMB Tracker), à quoi s’ajoutent les transactions hors SWIFT traitées par le CIPS. ↩︎

  9. Maggiori, M., Neiman, B. et Schreger, J. (2021). « Redrawing the Map of Global Capital Flows », Quarterly Journal of Economics↩︎

  10. Données AIE, Oil Information 2025. Le Japon importe 3,0 millions de barils par jour ; la Corée du Sud 2,7 millions. ↩︎

  11. Kilian, L. (2009). « Not All Oil Price Shocks Are Alike: Disentangling Demand and Supply Shocks in the Crude Oil Market », American Economic Review, vol. 99, n° 3, pp. 1053-1069. ↩︎

  12. Antràs, P. (2025). « The Uncharted Waters of International Trade ». Voir aussi Antràs, P. (2020). « De-Globalization? Global Value Chains in the Post-COVID-19 Age », NBER Working Paper 28115. ↩︎

  13. Bloom, N. (2024). « The China Shock Revisited », Journal of the Japanese and International Économies↩︎

  14. L’architecture de sécurité asiatique repose sur un système de hub-and-spokes bilatéraux avec Washington, sans mutualisation budgétaire comparable aux mécanismes européens (Facilité européenne pour la paix, ReArm Europe). ↩︎

  15. Jordà, Ò., Schularick, M. et Taylor, A. M. (2016). « Sovereigns versus Banks: Credit, Crises, and Conséquences ». ↩︎

  16. Données UNCTAD, World Investment Report 2025. Voir Antràs, P. (2025), op. cit., pour le cadre analytique du friendshoring. ↩︎

  17. Sur la redirection des exportations chinoises, voir PIIE Working Paper 26-2, op. cit. Sur les mécanismes de transmission intra-asiatique, voir Mayer, T. et Méjean, I. (2025). « The Fragmentation Paradox: Derisking Trade and Global Safety ». ↩︎

  18. Fernández-Villaverde, J. et al. (2025). « Financial Fragmentation and Shock Amplification in Emerging Markets ». ↩︎

  19. Sur les limites du non-alignement dans un contexte de fragmentation, voir Subramanian, A. (2025). « India’s Non-Alignment Dilemma in a Fragmenting World ». ↩︎

  20. Les IDE entrants en Inde ont atteint 71 milliards de dollars en 2024-2025 (source : DPIIT), en hausse modeste de 6 % mais largement concentrés dans les services (IT, fintech) plutôt que dans la manufacture. ↩︎

  21. Les tensions frontalières sino-indiennes ont connu une désescalade relative en 2024 (accords de désengagement au Ladakh), mais les postures militaires des deux côtés de la Ligne de contrôle effectif demeurent significatives. ↩︎

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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