Policy · Note analytique

ReArm Europe et SAFE : l'Europe peut-elle se réarmer sans les États-Unis ?

| Note analytique | 13 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

Éric Kilama[^1]

Le paradoxe industriel, le précédent budgétaire et la question nucléaire

Éric Kilama1

17 mars 2026


Résumé

L’Union européenne dépense désormais 381 milliards d’euros en défense, soit 2,03 % de son PIB collectif, un seuil franchi pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide. Le plan ReArm Europe et le mécanisme SAFE (Security Action For Europe) matérialisent une ambition de réarmement accéléré. Mais cette ambition se heurte à plusieurs contradictions que cette note examine successivement : un paradoxe industriel, puisque 63 % des commandes d’urgence passées depuis 2022 ont bénéficié à l’industrie américaine et non européenne ; un précédent budgétaire, puisque SAFE institutionnalise la dette commune européenne dans un domaine qui relève de la souveraineté nationale ; et une question nucléaire, puisque la proposition du président Macron de partager des exercices nucléaires avec l’Allemagne constitue le changement le plus significatif de la posture française depuis trente ans. Le constat est sévère : la base industrielle et technologique de défense européenne, et singulièrement ses petites et moyennes entreprises, n’est pas structurée pour absorber l’accélération budgétaire que les instruments politiques organisent. Sans réforme de l’architecture industrielle, le réarmement européen financera principalement la capacité de production américaine sous label européen.


1. Le plan ReArm Europe : anatomie d’une accélération

L’accélération budgétaire est réelle et documentée. Les dépenses de défense agrégées de l’UE-27 sont passées de 186 milliards d’euros en 2014 (1,15 % du PIB) à 381 milliards en 2026 (2,03 %), soit un doublement en douze ans. L’accélération récente est concentrée : la hausse est de 63 % depuis 2020 (environ 234 milliards), portée par la guerre en Ukraine et les programmes de rattrapage2. Le plan ReArm Europe, lancé par la Commission européenne, fixe un objectif d’investissement de 800 milliards d’euros à l’horizon 2030, et le mécanisme SAFE en constitue l’instrument budgétaire principal avec 150 milliards d’euros de prêts à taux préférentiel. Dix-sept États membres ont activé la clause dérogatoire du Pacte de stabilité pour financer leurs achats militaires, et la Commission a publié en janvier 2026 les lignes directrices précisant les conditions d’activation de la National Escape Clause pour les dépenses de défense.

L’effort est cependant concentré : cinq pays (Allemagne, France, Italie, Pologne, Pays-Bas) absorbent 72 % de la dépense totale. Le concept de « dette grise » du CAE (Note n° 88, mars 2026)3 mesure l’asymétrie de départ : l’Allemagne affiche un retard cumulé d’équipements de -1,9 % du PIB, la France un excédent de +1,1 %. L’Allemagne reconstitue un stock, la France modernise un stock existant — deux logiques industrielles distinctes qu’aucun instrument européen ne réconcilie.

L’accélération est aussi fragile : un cessez-le-feu en Ukraine réduirait la pression sur les budgets, avec un risque de retour au sous-investissement structurel qui caractérise le comportement européen post-Guerre froide. Ce pattern — investissement défensif sous pression, démobilisation dès que la menace recule — est une constante des démocraties européennes que Tooze (2020) documente dans sa lecture des cycles d’armement depuis 19144. L’Europe sait se mobiliser. Elle sait aussi oublier pourquoi.


2. SAFE : un précédent budgétaire européen

Le mécanisme SAFE est le deuxième instrument de dette commune européenne après NextGenerationEU, et cette filiation est instructive. NextGenEU était justifié par une situation exceptionnelle — la pandémie — et présenté comme temporaire et non reproductible. SAFE rompt avec cette logique en institutionnalisant la dette commune dans un domaine, la défense, qui relève explicitement de la souveraineté nationale au titre de l’article 346 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne5. Le paradoxe constitutionnel est patent : l’Union emprunte collectivement pour financer des achats que chaque État pourrait, en vertu du traité, soustraire à toute régulation européenne. Cette incohérence n’est pas un détail juridique. Elle est au cœur du problème.

L’architecture de SAFE reproduit par ailleurs les faiblesses de gouvernance de NextGenEU. La Commission cumule les fonctions d’émettrice de dette, d’allocataire des fonds et de contrôleur du respect des conditions — une confusion des rôles qui affaiblit la crédibilité de la conditionnalité. Les premiers investissements approuvés, 38 milliards d’euros pour huit États membres, l’ont été sans publication des critères d’allocation, ce qui ne permet pas d’évaluer l’effectivité de la clause de préférence européenne à ce stade.

Le fond du problème est politique : accepter la dette commune pour la défense, c’est reconnaître qu’il existe un bien public européen de sécurité, une proposition que les traités ne formalisent pas. SAFE est moins un instrument budgétaire qu’un acte constitutionnel implicite dont les implications dépassent le cadre de la politique de défense. La tension entre dette commune et souveraineté budgétaire nationale s’inscrit dans le cadre analytique de Blanchard (2019) sur le financement par la dette en période de taux bas. La condition r-g favorable (taux d’intérêt inférieur à la croissance) est nécessaire mais non suffisante pour la soutenabilité : le niveau initial de dette et la crédibilité de la trajectoire fiscale conditionnent l’espace réel d’emprunt. Cette condition ne s’applique pas uniformément aux 27 États membres — elle est violée pour les plus endettés (Italie, Grèce), ce qui rend SAFE asymétriquement contraignant selon les pays6.


3. Le paradoxe industriel : 63 % pour l’industrie américaine

Le chiffre est devenu emblématique du débat européen sur la défense : sur les 63 milliards d’euros de commandes passées dans l’urgence entre février 2022 et décembre 2025, 63 % ont bénéficié à des fournisseurs américains — F-35, Patriot, HIMARS7. Le ratio intra-européen des achats de défense a reculé de 45 % à 37 % sur la même période, selon les données de l’Agence européenne de défense retravaillées par Evenett (2023)8. La « préférence européenne » invoquée dans les discours politiques et inscrite dans la clause SAFE n’a pas de traduction industrielle observable. Le discours va dans un sens. L’argent va dans l’autre.

Les raisons sont structurelles, pas circonstancielles. L’interopérabilité OTAN fait des systèmes américains le standard de facto de l’Alliance. L’urgence ukrainienne a favorisé le fournisseur en stock : les délais de livraison américains (12 à 18 mois) demeurent inférieurs aux délais européens (24 à 36 mois). La fragmentation industrielle — 178 programmes de systèmes d’armes contre 30 aux États-Unis9 — détruit les économies d’échelle. Bartelme et al. (2025) estiment l’élasticité d’échelle dans le secteur à 0,25 ; la consolidation vers un duopole européen par segment dégagerait des économies de l’ordre de 25 milliards d’euros10.

Alesina et Spolaore (2006) montrent que les dépenses de défense et la taille des nations sont co-déterminées, et que la fragmentation politique génère une duplication des coûts de défense qui est l’exact analogue, au niveau étatique, de la fragmentation industrielle européenne11. La conséquence dynamique est importante : SAFE sans consolidation industrielle est non seulement inefficient mais potentiellement inflationniste.

La conséquence dynamique est directe : si l’instrument stimule la demande tout en maintenant la fragmentation de l’offre, les coûts unitaires ne baisseront pas — ils risquent d’augmenter, parce que SAFE finance des séries de production dupliquées à échelle sous-optimale dans vingt-sept marchés nationaux. L’élasticité d’échelle est le warrant quantitatif pour faire de la consolidation industrielle une condition préalable au décaissement des fonds SAFE, et non un objectif parallèle. Conditionner d’abord. Décaisser ensuite.


4. La doctrine nucléaire : la proposition Macron

La publication de la National Défense Strategy américaine 2026 a modifié les termes du débat européen de manière durable. Le document abandonne explicitement la priorité européenne au profit d’une posture de sécurité hémisphérique, et l’analyse de Harvard qualifie cette rupture de « greatest transatlantic rupture since 1945 »12. La formulation est significative : il ne s’agit plus d’un désengagement progressif mais d’une réorientation doctrinale formalisée, dans laquelle le président Trump est cité quarante-sept fois — un degré de personnalisation sans précédent dans un document de stratégie nationale.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire la proposition du président Macron, formulée début mars, de partager des exercices nucléaires avec l’Allemagne. La rupture est réelle. La proposition constitue le changement le plus significatif de la posture nucléaire française depuis la fin de la Guerre froide. La doctrine française repose depuis l’origine sur la stricte souveraineté présidentielle en matière de décision d’emploi, un principe constitutionnel qui n’a pas été modifié. La proposition Macron ne touche pas à ce principe — elle porte sur les exercices, pas sur la chaîne de commandement — mais elle ouvre un espace politique qui n’existait pas auparavant.

La distinction entre exercices partagés et partage décisionnel est juridiquement fondamentale mais stratégiquement secondaire. La dissuasion nucléaire est un acte communicationnel : si la Russie perçoit une solidarité franco-allemande crédible, la dissuasion opère indépendamment de l’architecture juridique. La question ouverte est celle de la crédibilité dans la durée : un signal sans architecture institutionnelle s’érode, et les adversaires le savent.

En Allemagne, la proposition se heurte à une culture stratégique construite depuis 1949 sur deux piliers : la garantie américaine et le refus de toute ambition nucléaire nationale. Remettre en cause le premier oblige à affronter le second, un exercice que la classe politique allemande n’est pas en mesure de mener publiquement dans les conditions actuelles. Le Zeitenwende 2.0 que cette situation exige — non plus l’augmentation des budgets, mais la redéfinition de la posture stratégique elle-même — reste à venir. Berlin n’y est pas prêt. Mais Berlin n’a plus le choix de reporter indéfiniment.


5. La fragilité de la base industrielle : les PME de la BITD

L’ensemble des instruments déployés — ReArm Europe, SAFE, LEAP, clause dérogatoire — organisé une augmentation massive de la demande de défense adressée à une base industrielle dont la fragilité est désormais documentée. Le Trésor-Éco n° 360 (Alvarez et al., 2025) montre que les PME de la BITD française affichent des marges et une capitalisation inférieures à la moyenne industrielle13. Les travaux conduits sur le panel ECB SAFE (337 000 entreprises, 12 pays) confirment et étendent ce résultat : les PME industrielles européennes ne répercutent que 17,6 % de la hausse de leurs coûts géopolitiques, contre 40 % pour les grandes entreprises14. L’absorption des chocs dans les marges, et non dans les prix, est le mécanisme par lequel les PME maintiennent leurs parts de marché à court terme au prix d’une érosion de leur capacité d’investissement à moyen terme.

Le réarmement augmente donc la demande adressée à des PME qui fonctionnent déjà en régime de stress financier. C’est un problème concret, pas un risque abstrait. La montée en cadence — doublement de la production de munitions d’ici 2027, 80 000 à 120 000 recrutements supplémentaires [estimation de l’auteur fondée sur les besoins déclarés des LPM nationales et les plans de montée en cadence des industriels ; fourchette à consolider avec les données EDA] — sollicite une base industrielle qui ne dispose ni des réserves de trésorerie ni de la profondeur de bilan nécessaires. Sans instruments de soutien en capital, l’accélération budgétaire risque de se transformer en accélération des défaillances. Les recrutements portent en outre sur des métiers (métallurgie, électronique de précision, cybersécurité) qui sont aussi ceux de la transition énergétique, créant un goulot d’étranglement en capital humain que les instruments budgétaires actuels n’adressent pas. Défense et transition se disputent les mêmes bras. Personne ne le dit assez clairement.


6. Enjeux pour la France

La France occupe une position singulière dans cette reconfiguration. Ses atouts sont réels : une dissuasion nucléaire souveraine qui devient le seul actif stratégique européen crédible dans le contexte du désengagement américain ; une BITD intégrée et opérationnelle (Dassault, Thales, Safran, MBDA, Naval Group) qui est la seule en Europe à couvrir l’ensemble du spectre capacitaire ; et un effort budgétaire continu qui se traduit par l’absence de dette grise, contrairement à l’Allemagne. La vulnérabilité est ciblée mais critique : la base PME qui sous-tend cette BITD est fragile, et la France ne dispose pas d’instrument public de co-investissement dans les PME de défense de rang 2 et 3 à la hauteur de l’enjeu. L’économie politique domestique constitue une contrainte additionnelle : le soutien populaire au réarmement, bien que majoritaire dans les sondages post-Ukraine, est conditionnel au maintien des dépenses sociales. Si l’accélération budgétaire se traduit par des coupes perceptibles dans la santé, l’éducation ou les transports, le retournement de l’opinion est un risque réel qui affecterait la crédibilité politique du réarmement lui-même.

La proposition nucléaire place la France au centre du dispositif de sécurité européen d’une manière qui n’a pas de précédent depuis de Gaulle. Paris joue une carte risquée — et le sait. Si la proposition ne débouche pas sur une architecture institutionnelle minimale — un cadre bilatéral franco-allemand formalisé, des protocoles d’exercice publiables, un calendrier — elle sera perçue comme un effet d’annonce et la crédibilité française en sortira diminuée.


7. Recommandations

La Direction générale de l’armement devrait engager un audit de la capacité d’absorption des PME de la BITD française face à la montée en cadence prévue par les lois de programmation militaire et les commandes SAFE, et concevoir un instrument de co-investissement en capital dans les PME de rang 2 et 3 les plus stratégiques, sur le modèle du programme américain SBIC (Small Business Investment Company).

Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale devrait formaliser le cadre bilatéral franco-allemand sur les exercices nucléaires dans un protocole publiable, et produire une évaluation des implications du désengagement américain (NDS 2026) pour la posture de défense française sur un horizon de cinq ans.

La Commission européenne devrait réformer la gouvernance de SAFE en séparant les fonctions d’émission de dette, d’allocation et de contrôle, et introduire un comité de conditionnalité indépendant chargé de publier un rapport annuel sur le respect du ratio intra-européen des achats de défense, avec un objectif contraignant de 65 % d’ici 2030.

L’Agence européenne de défense devrait piloter un programme de consolidation industrielle séquencée, en commençant par le procurement conjoint volontaire pour les items non sensibles (munitions, logistique, équipements d’entraînement) dès 2027, avec extension progressive aux systèmes d’armes à partir de 2030, et assortir les décaissements SAFE d’un plancher de 15 % de R&D réinvestie dans la base industrielle européenne, conformément aux multiplicateurs estimés par Moretti, Steinwender et Van Reenen (2025)15 et Antolin-Diaz et Surico (2025)16.



Les opinions exprimées dans cette note n’engagent que leur auteur.


  1. Les vues exprimées dans cette note sont celles de l’auteur et ne représentent pas une position institutionnelle. Contact : eric.kilama@protonmail.com↩︎

  2. SIPRI Military Expenditure Database ; European Defence Agency, Defence Data Reports 2020-2025 ; estimations de l’auteur. ↩︎

  3. Auriol, E., Jean, S. et Quinet, A. (2026). « Réarmer l’Europe : relever le défi de l’intégration économique et de l’innovation. » Les Notes du CAE, n° 88. ↩︎

  4. Tooze, A. (2020). « The Great War, the Conditions of Democracy. » International Review of the Red Cross↩︎

  5. L’article 346 TFUE permet à tout État membre de prendre les mesures qu’il estimé nécessaires à la protection de ses intérêts essentiels de sécurité, en particulier pour le commerce d’armes, de munitions et de matériel de guerre. ↩︎

  6. Blanchard, O. (2019). « Public Debt and Low Interest Rates. » American Economic Review, 109(4), pp. 1197-1229. ↩︎

  7. Le plus gros contrat unique : 35 F-35 pour l’Allemagne (8,4 milliards d’euros). Le plus gros contrat intra-européen : sous-marins Barracuda pour les Pays-Bas (5,6 milliards). Source : SIPRI Arms Transfers Database ; IISS, The Military Balance 2026↩︎

  8. Agence européenne de défense, Defence Data 2024. Analyse complémentaire par Evenett, S. (2023). « Geopolitics, Conflict, Decoupling, and Divestment from Russia. » Global Trade Alert / CEPR. ↩︎

  9. Olsson, K. (2021). « European Military Systems Duplication. » FOI (Swedish Defence Research Agency). ↩︎

  10. Bartelme, D., Costinot, A., Donaldson, D. et Rodriguez-Clare, A. (2025). « The Textbook Case for Industrial Policy: Theory Meets Data. » Journal of Political Economy↩︎

  11. Alesina, A. et Spolaore, E. (2006). « Conflict, Défense Spending, and the Number of Nations. » ↩︎

  12. La NDS 2026 a été publiée le 23 janvier 2026. L’analyse de Harvard à laquelle il est fait référence porte sur les implications stratégiques du « burden-shifting » — par opposition au traditionnel « burden-sharing » — pour l’architecture de sécurité transatlantique. ↩︎

  13. Alvarez et al. (2025). « Les PME de la BITD française. » Trésor-Éco, n° 360, DG Trésor/MinArm. ↩︎

  14. Kilama, E. G. (2026). « La fragilité par la base : les PME européennes face aux risques géopolitiques. » Policy Brief IFRI, février 2026. ↩︎

  15. Moretti, E., Steinwender, C. et Van Reenen, J. (2025). « Intellectual Spoils of War? Défense R&D, Productivity, and International Spillovers. » Review of Economic Studies (à paraître). Les auteurs estiment un crowding-in de +0,5 % de la R&D privée par point de R&D militaire. ↩︎

  16. Antolin-Diaz, J. et Surico, P. (2025). « Long-Run Effects of Government Spending. » American Economic Review (à paraître). Multiplicateur de la dépense militaire estimé entre 1,7 et 2,0 sur un horizon de quinze ans. ↩︎

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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