Policy · Note analytique

ReArm Europe : le réarmement européen entre ambition et dépendance américaine

| Note analytique | 19 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

Les dépenses de défense de l'UE-27 atteignent 381 milliards d'euros en 2026 --- 2,03 % du PIB collectif, un seuil symbolique franchi pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide. Le plan...

Eric Gabin Kilama Mars 2026


Contexte

Les dépenses de défense de l’UE-27 atteignent 381 milliards d’euros en 2026 — 2,03 % du PIB collectif, un seuil symbolique franchi pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide. Le plan ReArm Europe, rebaptisé Readiness 2030, fixe un objectif d’investissement de 800 milliards d’euros à l’horizon 2030, dont 650 milliards de dépenses nationales et 150 milliards de prêts européens à taux préférentiel via le mécanisme SAFE (Security Action For Europe), proposé par la Commission en mars 2025 et adopté par le Conseil en mai 20251. Les premiers investissements SAFE, d’un montant de 38 milliards d’euros pour huit États membres, ont été approuvés début 2026. Le programme LEAP, initiative intergouvernementale lancée par cinq pays (France, Allemagne, Italie, Pologne, Royaume-Uni) à Cracovie en février 2026, vise la production de systèmes autonomes — drones, munitions rôdeuses, reconnaissance. Dix-sept États membres ont activé la clause dérogatoire du Pacte de stabilité pour financer leurs acquisitions militaires, et la Commission a publié en janvier 2026 les lignes directrices précisant les conditions d’activation de la National Escape Clause pour les dépenses de défense.

L’accélération est réelle — +63 % entre 2020 et 2026, sur la base d’une dépense de 234 milliards en 20202. L’effort est cependant concentré : cinq pays (Allemagne, France, Italie, Pologne, Pays-Bas) représentent 72 % du total. L’Allemagne pèse 25 % de l’ensemble, grâce au Zeitenwende (100 milliards de fonds spécial, 2022) et au desserrement du frein à l’endettement (réforme constitutionnelle de mars 2025, qui exempte les dépenses de défense au-delà de 1 % du PIB du plafond constitutionnel). Le concept de « dette grise » développé par le CAE (Note n. 88, mars 2026) mesure l’asymétrie de départ : l’Allemagne affiche un retard cumulé d’équipements de -1,9 % du PIB, la France un excédent de +1,1 %3. Berlin reconstitue un stock ; Paris modernise un stock existant — deux logiques industrielles que les instruments européens ne réconcilient pas.

La stratégie de défense nationale américaine (NDS 2026), publiée le 23 janvier 2026, modifie profondément le cadre transatlantique. Le document relègue explicitement l’Europe au second plan au profit d’une posture de sécurité hémisphérique centrée sur la Chine et l’hémisphère occidental4. La rupture n’est plus un risque prospectif mais un fait accompli, formalisé dans un document officiel où le président Trump est cité quarante-sept fois — un degré de personnalisation sans précédent dans une stratégie de défense nationale. Le burden-sharing traditionnel cède la place au burden-shifting : Washington ne demande plus aux Européens de contribuer davantage à une architecture commune, mais de financer seuls leur propre sécurité.

Analyse

Le plan SAFE : trois exceptions qui annulent la préférence européenne. Le constat central est que la « préférence européenne » proclamée par SAFE est contredite par les données d’approvisionnement. Sur les 63 milliards d’euros de commandes passées dans l’urgence de la guerre en Ukraine depuis 2022, 63 % ont bénéficié à l’industrie américaine — F-35 pour l’Allemagne (8,4 milliards d’euros pour 35 appareils, le plus gros contrat unique de la période), Patriot, HIMARS — selon les données agrégées Bruegel/EDA5. Le ratio intra-européen des achats de défense a reculé de 45 % à 37 % entre 2020 et 20246. Le discours va dans un sens ; l’argent va dans l’autre.

Les clauses de préférence européenne de SAFE sont assorties de trois exceptions — urgence opérationnelle, absence de fournisseur européen compétitif, interopérabilité OTAN — qui couvrent en pratique la quasi-totalité des achats majeurs. L’urgence opérationnelle s’applique dès qu’un État invoque un besoin de livraison dans un délai inférieur à 24 mois, ce qui exclut mécaniquement les systèmes européens dont les délais courent entre 24 et 36 mois. L’absence de fournisseur compétitif est invocable pour les systèmes de défense antimissile, la surveillance spatiale et les systèmes C4ISR de dernière génération, segments où l’industrie américaine conserve un avantage technologique documenté. L’interopérabilité OTAN, enfin, fonctionne comme un standard de facto qui favorise les équipements américains dans toute opération conjointe. On peut estimer qu’au moins 14 milliards sur les 38 milliards de premiers investissements SAFE approuvés concernent des systèmes pour lesquels au moins une de ces exceptions peut être invoquée. La préférence européenne est une fiction juridique adossée à des exceptions qui l’annulent.

Le problème est plus profond encore : SAFE finance les achats, pas les capacités de production. La structure de prêt orienté les incitations vers l’acquisition de systèmes existants, non vers l’investissement dans les lignes de production européennes. Sans conditionnalité industrielle contraignante, des prêts européens financent des achats américains — le décalage structurel qui explique le paradoxe du réarmement. À titre de comparaison, le CHIPS and Science Act américain inclut des clauses de clawback, des obligations de profit-sharing et un volet recherche fondamentale distinct du volet production7. SAFE ne prévoit aucun mécanisme de capture de valeur pour le contribuable européen : ni participations, ni royalties, ni droits de propriété intellectuelle partagés. Le risque est socialisé ; le rendement est privatisé.

Le fossé capacitaire de la base industrielle. La fragmentation industrielle européenne aggrave le paradoxe. L’Europe compte 178 programmes de systèmes d’armes différents, contre 30 aux États-Unis ; le Leopard 2 existe en 17 versions nationales8. Bartelme, Costinot, Donaldson et Rodriguez-Clare (2025, JPE) estiment l’élasticité d’échelle dans le secteur à 0,25 : la consolidation vers un duopole européen par segment dégagerait des économies de l’ordre de 25 milliards d’euros9. La montée en cadence exigée par les objectifs Readiness 2030 — doublement de la production de munitions d’ici 2027, 80 000 à 120 000 recrutements supplémentaires — sollicite une base industrielle qui ne dispose ni des réserves de trésorerie ni de la profondeur de bilan nécessaires. Les PME de la BITD française affichent des marges et une capitalisation inférieures à la moyenne industrielle (Alvarez et al., 2025, Trésor-Éco n. 360). Les PME industrielles européennes ne répercutent que 17,6 % de la hausse de leurs coûts géopolitiques, contre 40 % pour les grandes entreprises10. L’absorption des chocs dans les marges maintient les parts de marché à court terme au prix d’une érosion de la capacité d’investissement à moyen terme. Sans instruments de soutien en capital, l’accélération budgétaire risque de se transformer en accélération des défaillances.

Alesina et Spolaore (2006) montrent que les dépenses de défense et la taille des nations sont co-déterminées, et que la fragmentation politique génère une duplication des coûts de défense qui est l’exact analogue, au niveau étatique, de la fragmentation industrielle européenne11. La conséquence est directe : SAFE sans consolidation industrielle est non seulement inefficient mais potentiellement inflationniste, finançant des séries de production dupliquées à échelle sous-optimale dans vingt-sept marchés nationaux. Conditionner la consolidation d’abord. Décaisser ensuite.

Le dilemme franco-allemand. Le clivage entre Paris et Berlin structure l’ensemble de l’architecture de défense européenne. Berlin investit dans un bouclier antimissile (Arrow 3, système israélo-américain déployé dans le cadre de l’European Sky Shield Initiative, ESSI) et une armée conventionnelle lourde insérée dans le cadre OTAN. Paris défend la dissuasion nucléaire comme clé de voûte de la sécurité européenne, l’autonomie stratégique et l’industrie de défense intégrée. Les deux modèles entrent en compétition directe pour les mêmes enveloppes budgétaires.

L’Arrow 3 représente environ 6,7 milliards de dollars pour l’Allemagne (contrat initial 2023 et extension de décembre 2025) — soit davantage que trois années de programme SCAF12. L’ESSI, lancée par Berlin en 2022, associe désormais vingt et un pays européens, dont la plupart ont rejoint sans consulter Paris. La France n’y participe pas, considérant que le bouclier antimissile affaiblit la crédibilité de la dissuasion nucléaire en suggérant qu’une défense conventionnelle contre des missiles balistiques est possible. Le désaccord est doctrinal et non seulement budgétaire.

Le SCAF lui-même est enlisé. Lancé en 2017, le programme n’a pas dépassé la phase de démonstration. Les divergences industrielles entre Dassault et Airbus Defence and Space sur le partage de la propriété intellectuelle et le leadership technologique ont ralenti chaque étape. Rheinmetall a parallèlement intensifié ses investissements dans les systèmes autonomes — anti-drones, munitions rôdeuses, véhicules de reconnaissance autonomes — un ensemble de signaux interprétables comme la préparation d’une alternative nationale ou comme un repositionnement dans l’éventualité d’un échec du SCAF. Le MGCS (Main Ground Combat System), programme franco-allemand de char de combat, connaît des difficultés similaires de gouvernance industrielle. L’enlisement de ces deux programmes signale un échec structurel de coopération bilatérale dont les conséquences dépassent le domaine militaire.

La proposition du président Macron, formulée début mars 2026, de partager des exercices nucléaires avec l’Allemagne constitue le changement le plus significatif de la posture nucléaire française depuis la fin de la Guerre froide13. La distinction entre exercices partagés et partage décisionnel est juridiquement fondamentale — la souveraineté présidentielle en matière de décision d’emploi n’est pas affectée — mais stratégiquement secondaire : la dissuasion nucléaire est un acte communicationnel, et si la Russie perçoit une solidarité franco-allemande crédible, la dissuasion opère indépendamment de l’architecture juridique. En Allemagne, la proposition se heurte à une culture stratégique construite depuis 1949 sur la garantie américaine et le refus de toute ambition nucléaire nationale. La NDS 2026 invalide le premier pilier, obligeant Berlin à affronter le second — un exercice que la classe politique allemande n’est pas prête à mener publiquement.

La dimension du flanc Est. L’analyse du réarmement européen serait incomplète sans prendre en compte le flanc Est, où l’urgence sécuritaire dicte un tempo radicalement différent de celui de l’Europe occidentale. La Pologne est devenue le troisième investisseur en défense de l’UE en valeur absolue et le premier en pourcentage du PIB, avec un effort de 4,2 % du PIB en 202614. Varsovie a engagé des commandes massives : 96 hélicoptères Apache (12 milliards de dollars), 500 lanceurs HIMARS, 366 chars Abrams, 48 F-35. La quasi-totalité de ces achats est américaine. Le calcul polonais est explicite : la vitesse de livraison et l’interopérabilité avec les forces américaines priment sur la préférence européenne. Pour un pays situé à 300 kilomètres de l’Ukraine en guerre, l’argument de la souveraineté industrielle est un luxe que la géographie interdit.

Les États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) suivent une logique similaire, avec des budgets de défense entre 2,5 % et 3,2 % du PIB et une dépendance quasi-totale aux fournisseurs américains pour les systèmes majeurs. La Finlande, après son adhésion à l’OTAN en 2023, a porté ses dépenses à 2,4 % du PIB et acquis 64 F-35. La Roumanie a commandé 32 F-35 supplémentaires. Le pattern est cohérent : le flanc Est achète américain, vite, et beaucoup.

Ce clivage géographique crée un dilemme structurel pour SAFE. Imposer une conditionnalité de préférence européenne contraignante pénalise les pays les plus exposés à la menace — ceux-là mêmes dont l’urgence sécuritaire justifie le réarmement accéléré. L’arbitrage entre vitesse et souveraineté industrielle divise l’Europe selon une ligne géographique qui reproduit, dans le domaine de la défense, la fracture Est-Ouest observable dans d’autres domaines de politique européenne. La montée en puissance militaire du flanc Est a néanmoins un effet positif : elle crée une demande structurelle de long terme qui, si elle était orientée vers l’industrie européenne à mesure que celle-ci rattrape son retard capacitaire, pourrait justifier les investissements de production que SAFE ne finance pas aujourd’hui.

L’espace budgétaire : des asymétries profondes. Blanchard (2019, AER) montre que la soutenabilité de la dette dépend du différentiel r-g (taux d’intérêt réel moins taux de croissance)15. Ce différentiel est encore négatif pour l’Allemagne et les Pays-Bas (espace fiscal disponible), faiblement négatif pour la France (espace contraint mais existant), mais redevenu positif pour l’Italie et la Grèce. Pour ces derniers, le réarmement implique un arbitrage direct avec les dépenses sociales — un arbitrage politiquement toxique dans des démocraties où les systèmes de retraite et de santé absorbent déjà 25 à 30 % du PIB.

L’Allemagne est dans une position unique depuis la réforme de la Schuldenbremse. L’exemption des dépenses de défense au-delà de 1 % du PIB libère un espace budgétaire que les autres membres n’ont pas. L’Allemagne prévoit 154 grands marchés de défense en 2025-2026, dont une majorité non-américains en nombre — mais les contrats américains concentrent l’essentiel de la valeur. La France, avec une dette publique à 112 % du PIB et une procédure pour déficit excessif (PDE) ouverte par la Commission, dispose d’un espace budgétaire plus restreint. Le programme de loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros sur sept ans, mais la trajectoire budgétaire impose des arbitrages entre investissement militaire et consolidation fiscale. L’Italie (dette à 137 % du PIB, r-g positif) est dans la situation la plus contrainte : chaque euro supplémentaire en défense est un euro retiré au social ou à la dette, sans marge de manoeuvre.

Un cessez-le-feu en Ukraine réduirait immédiatement la pression politique sur les budgets de défense. Le pattern historique est sans ambiguïté : l’Europe investit sous la pression des crises et désinvestit dès que la menace recule. Tooze (2020, IRRC) documente ce cycle de mobilisation-démobilisation des démocraties européennes depuis 191416. Acemoglu, Hassan et Robinson (2022, QJE) montrent que les guerres transforment les États mais que la transformation n’est ni automatique ni permanente17. L’Europe sait se mobiliser. Elle sait aussi oublier pourquoi.

La tension avec le Green Deal. Le réarmement entre en compétition directe avec la transition écologique. Les deux agendas se disputent les mêmes ingénieurs : 8 à 10 % de la cohorte annuelle de diplômés en ingénierie est absorbée par le secteur de la défense, une proportion qui devrait augmenter avec la montée en cadence. Les recrutements portent sur des métiers — métallurgie, électronique de précision, cybersécurité — qui sont aussi ceux de la transition énergétique. Les mêmes capacités industrielles sont sollicitées : métallurgie avancée, semi-conducteurs, électronique de puissance. Le même espace budgétaire est en jeu : la clause dérogatoire du Pacte de stabilité s’applique aux dépenses de défense — pas aux investissements climatiques.

Les technologies duales offrent une intersection partielle entre les deux agendas : les batteries à haute densité, les matériaux composites, la cybersécurité des réseaux énergétiques, les systèmes de surveillance maritime servent les deux objectifs. Mais cette intersection ne couvre qu’une fraction de chaque programme. Le goulot d’étranglement en capital humain est le plus contraignant : la concurrence pour les ingénieurs qualifiés est un jeu à somme nulle à court terme, et aucun instrument budgétaire actuel ne l’adresse.

Limites de l’analyse

Cette analyse serait invalidée si l’industrie européenne de défense rattrapait son retard capacitaire à l’horizon 2030 grâce à SAFE lui-même : les 150 milliards de prêts créant une demande garantie qui permet aux industriels européens (KNDS, Rheinmetall, Leonardo, Thales, MBDA) d’investir massivement dans les capacités de production, inversant le ratio intra-européen. L’Allemagne prévoit 154 grands marchés en 2025-2026 dont une large majorité non-américains en nombre. Les commandes européennes à KNDS (chars et artillerie), à Rheinmetall (munitions, véhicules blindés) et à MBDA (missiles) augmentent significativement. Si les délais de livraison européens passaient de 24-36 mois à 12-18 mois grâce à l’investissement capacitaire, les exceptions SAFE perdraient leur justification opérationnelle. Cette hypothèse est plausible et mérite un suivi trimestriel.

L’analyse serait aussi affaiblie si la NDS 2026 ne se traduisait pas par un désengagement opérationnel effectif — si l’administration Trump, malgré la rhétorique, maintenait le positionnement américain en Europe pour des raisons d’intérêt stratégique propre (contrôle du flanc Nord de l’OTAN, surveillance maritime, renseignement). La distinction entre doctrine déclarée et posture opérationnelle est un facteur d’incertitude que cette note ne résout pas.

Enjeux pour la France

Le réarmement crédibilise la présidence française du G7 — à condition de montrer qu’il s’agit d’une correction de sous-investissement structurel, pas d’une course aux armements. L’argument : 381 milliards corrigent trente ans de dividende de la paix mal investi. La France dispose d’atouts singuliers : une dissuasion nucléaire souveraine qui devient le seul actif stratégique européen crédible dans le contexte du désengagement américain ; une BITD intégrée et opérationnelle (Dassault, Thales, Safran, MBDA, Naval Group) qui est la seule en Europe à couvrir l’ensemble du spectre capacitaire ; et un effort budgétaire continu qui se traduit par l’absence de dette grise, contrairement à l’Allemagne.

La dépendance américaine constitue un paradoxe structurel : l’Europe réarme pour réduire sa dépendance envers Washington — mais 63 % de ses achats renforcent cette dépendance. Ce paradoxe est particulièrement aigu pour les systèmes critiques (défense antimissile, C4ISR, renseignement spatial) où l’industrie américaine conserve un avantage technologique que la montée en cadence européenne ne comblera pas à court terme.

Le SCAF est le marqueur de la convergence franco-allemande : son enlisement signale un échec structurel de coopération dont les conséquences dépassent le domaine militaire. Si le programme est abandonné ou reconfiguré autour d’un leadership national unique, la crédibilité de tout projet industriel de défense franco-allemand sera atteinte pour une génération.

Les matières premières critiques (lithium, cobalt, terres rares, titane) conditionnent le réarmement autant que les budgets. Le titane, essentiel pour l’aéronautique militaire, provient à 22 % de Russie et d’Ukraine. Les terres rares, indispensables aux systèmes de guidage et à l’électronique militaire, sont contrôlées à 60 % par la Chine, dont la nouvelle loi sur le commerce extérieur (mars 2026) codifie les restrictions d’exportation comme instrument de rétorsion18. Ces dépendances relient directement l’agenda défense à l’agenda développement et à l’agenda commercial.

Recommandations

  1. Transformer SAFE en instrument de politique industrielle. La conditionnalité européenne doit passer de l’incitation à la contrainte : ratio intra-européen contraignant de 65 % d’achats européens à l’horizon 2030, avec un mécanisme bonus-malus sur les taux (bonification de 50 points de base pour les États dépassant le seuil, majoration équivalente pour ceux qui ne l’atteignent pas) et un tableau de bord trimestriel public (Mazzucato 2021)19. Un plancher de 15 % de R&D réinvestie dans la base industrielle européenne devrait conditionner les décaissements, conformément aux multiplicateurs estimés par Moretti, Steinwender et Van Reenen (2025, RES) qui documentent un crowding-in de +0,5 % de la R&D privée par point de R&D militaire20. La gouvernance de SAFE doit être réformée : séparation des fonctions d’émission de dette, d’allocation des fonds et de contrôle de la conditionnalité, avec un comité de conditionnalité indépendant — ni la Commission ni l’EDA — doté d’un pouvoir de recommandation publique. Ce seuil de 65 % suppose une montée en capacité dont le rythme reste incertain ; les pays du flanc Est, contraints par l’urgence sécuritaire, pourraient se trouver pénalisés si l’industrie européenne ne livre pas dans les délais. Le risque d’une fracture Est-Ouest sur la BITD doit être anticipé par un mécanisme de transition graduée (50 % en 2027, 57 % en 2028, 65 % en 2030).
  1. Piloter la consolidation industrielle. La consolidation par segment est la condition nécessaire de la baisse des coûts unitaires. L’approche doit être séquencée : procurement conjoint volontaire pour les items non sensibles (munitions, logistique, équipements d’entraînement) dès 2027, extension progressive aux systèmes d’armes à partir de 2030. L’article 346 TFUE doit être réinterprété pour autoriser, et non empêcher, l’agrégation européenne de la demande. Un instrument de co-investissement en capital dans les PME de la BITD de rang 2 et 3, sur le modèle du programme américain SBIC (Small Business Investment Company), est nécessaire pour éviter que la montée en cadence ne se traduise par une accélération des défaillances dans le tissu industriel de sous-traitance.

  2. Articuler défense et transition écologique. Un mandat défense-climat doit être élargi à la BEI, avec double comptage des investissements servant les deux agendas (technologies duales : batteries haute densité, matériaux composites, cybersécurité des réseaux énergétiques, surveillance maritime). La clause dérogatoire du Pacte de stabilité devrait être étendue aux investissements climatiques à composante duale certifiée, pour éviter que le réarmement n’évince la transition. Un programme de formation croisée défense-énergie, adossé au Fonds social européen, adresserait le goulot d’étranglement en capital humain.

  3. Adosser le rythme de réarmement au calendrier Ukraine. Un cessez-le-feu ne doit pas freiner l’effort — les engagements pluriannuels doivent être verrouillés avant toute négociation. Les contrats-cadres à horizon 2030, avec clauses de pénalité en cas de renonciation, protégeraient l’investissement industriel du cycle politique de mobilisation-démobilisation. Cet ancrage pluriannuel peut cependant être perçu comme un signal de préparation au conflit long, réduisant la marge de manoeuvre diplomatique dans une éventuelle fenêtre de négociation. La communication doit dissocier la posture de défense (structurelle) de la posture diplomatique (conjoncturelle).

  4. Sécuriser les approvisionnements en minerais critiques. Une cartographie systématique des dépendances (lithium : Chili/Australie ; cobalt : RDC ; terres rares : Chine ; titane : Russie/Ukraine) doit être intégrée dans l’agenda G7 d’Évian. La sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques est une condition nécessaire du réarmement qui ne figure dans aucun instrument existant. Le Critical Raw Materials Act européen (2024) fournit un cadre mais ne couvre pas les spécificités du secteur de la défense, notamment les exigences de pureté et de traçabilité des minerais à usage militaire.

  5. Institutionnaliser le dialogue nucléaire européen. La proposition Macron doit déboucher sur un cadre bilatéral franco-allemand formalisé, avec protocoles d’exercice publiables et calendrier, étendu au Royaume-Uni dans un format trilatéral. Ce dialogue, distinct du Groupe des plans nucléaires de l’OTAN, donnerait une substance institutionnelle à la proposition sans modifier la doctrine d’emploi. Sans architecture institutionnelle minimale, le signal s’érodera — et les adversaires le savent.


Les opinions exprimées dans cette note n’engagent que leur auteur.


  1. Commission européenne, « Security Action For Europe: A White Paper on European Defence Readiness 2030 », mars 2025. ↩︎

  2. SIPRI Military Expenditure Database ; European Defence Agency, Defence Data Reports 2020-2025 ; estimations de l’auteur. ↩︎

  3. Auriol, E., Jean, S. et Quinet, A. (2026). « Réarmer l’Europe : relever le défi de l’intégration économique et de l’innovation. » Les Notes du CAE, n. 88. ↩︎

  4. Department of Défense, National Défense Strategy, 23 janvier 2026. Analyse : Allison, G. et al. (2026), « The Greatest Transatlantic Rupture Since 1945 », Belfer Center, Harvard. ↩︎

  5. SIPRI Arms Transfers Database ; IISS, The Military Balance 2026. Le plus gros contrat intra-européen : sous-marins Barracuda pour les Pays-Bas (5,6 milliards d’euros). ↩︎

  6. Agence européenne de défense, Defence Data 2024. Analyse complémentaire par Evenett, S. (2023), « Geopolitics, Conflict, Decoupling, and Divestment from Russia », Global Trade Alert / CEPR. ↩︎

  7. CHIPS and Science Act, Pub. L. 117-167 (2022). Les clauses de conditionnalité incluent un plafond sur les rachats d’actions et des restrictions sur l’expansion en Chine pour les bénéficiaires. ↩︎

  8. Olsson, K. (2021), « European Military Systems Duplication », FOI (Swedish Defence Research Agency). ↩︎

  9. Bartelme, D., Costinot, A., Donaldson, D. et Rodriguez-Clare, A. (2025), « The Textbook Case for Industrial Policy: Theory Meets Data », Journal of Political Economy↩︎

  10. Kilama, E. G. (2026), « La fragilité par la base : les PME européennes face aux risques géopolitiques », Policy Brief IFRI, février 2026. ↩︎

  11. Alesina, A. et Spolaore, E. (2006), « Conflict, Défense Spending, and the Number of Nations ». ↩︎

  12. Le SCAF (Système de combat aérien du futur), lancé en 2017, n’a pas dépassé la phase de démonstration en neuf ans. Le contrat de démonstrateur Phase 1B, d’un montant de 3,2 milliards d’euros, a été signé en décembre 2022. La phase de développement (Phase 2) n’a pas de calendrier confirmé. ↩︎

  13. La doctrine française repose depuis l’origine sur la stricte souveraineté présidentielle. L’article 5 de la Constitution et les décrets présidentiels fondant la chaîne de commandement nucléaire n’ont pas été modifiés. ↩︎

  14. SIPRI, SIPRI Yearbook 2025 ; Polish Ministry of National Defence, « Technical Modernisation Plan 2024-2035 ». ↩︎

  15. Blanchard, O. (2019), « Public Debt and Low Interest Rates », American Economic Review, 109(4), pp. 1197-1229. ↩︎

  16. Tooze, A. (2020), « The Great War, the Conditions of Democracy », International Review of the Red Cross↩︎

  17. Acemoglu, D., Hassan, T. et Robinson, J. A. (2022), « War, Socialism, and the Rise of Fascism », Quarterly Journal of Economics↩︎

  18. Loi révisée sur le commerce extérieur de la République populaire de Chine, adoptée le 7 mars 2026 par le Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire. ↩︎

  19. Mazzucato, M. (2021), Mission Economy: A Moonshot Guide to Changing Capitalism, Allen Lane. ↩︎

  20. Moretti, E., Steinwender, C. et Van Reenen, J. (2025), « Intellectual Spoils of War? Défense R&D, Productivity, and International Spillovers », Review of Economic Studies (à paraître). ↩︎

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
Retour aux analyses