Policy · Note analytique

SAFE vs Green Deal : le dilemme industriel européen

| Note analytique | 20 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

L'Union européenne poursuit simultanément deux ambitions industrielles d'une ampleur sans précédent dans son histoire. Le Green Deal européen, lancé en 2019, engage le continent vers la neutralité carbone à l'horizon 2050, avec des jalons intermédiaires contraignants en matière de réduction des émissions, de déploiement des renouvelables et de décarbonation industrielle.

Introduction

L’Union européenne poursuit simultanément deux ambitions industrielles d’une ampleur sans précédent dans son histoire. Le Green Deal européen, lancé en 2019, engage le continent vers la neutralité carbone à l’horizon 2050, avec des jalons intermédiaires contraignants en matière de réduction des émissions, de déploiement des renouvelables et de décarbonation industrielle. Le plan Readiness 2030, annoncé en mars 2025 par la présidente de la Commission Ursula von der Leyen sous le label initial « ReArm Europe », vise à mobiliser environ 800 milliards d’euros à l’horizon 2030 pour moderniser les capacités de défense européennes, dont 150 milliards via l’instrument SAFE (Security Action for Europe) adopté par le Conseil en mai 20251.

Ces deux agendas ne se disputent pas seulement l’attention politique : ils se disputent les mêmes ressources. Capital disponible, énergie à bas coût, main-d’oeuvre qualifiée, capacité d’absorption des chaînes d’approvisionnement, légitimité budgétaire auprès des opinions publiques — chacun de ces facteurs de production est contraint, et chaque euro investi dans l’un réduit mécaniquement la disponibilité pour l’autre. Le débat n’est pas abstrait : il se matérialise dans des arbitrages concrets que les gouvernements européens doivent opérer en 2026, sous la triple pression de la guerre au Moyen-Orient, du retrait sécuritaire américain et de l’urgence climatique.

Cette note analyse les contradictions structurelles entre les deux agendas, identifié les domaines de convergence potentielle par le dual-use, et évalue les marges de manoeuvre dont dispose la France pour naviguer entre ces injonctions contradictoires dans le cadre de sa présidence du G7.


I. Readiness 2030 et SAFE : l’architecture du réarmement européen

Les deux piliers financiers

Le plan Readiness 2030 repose sur deux mécanismes de financement distincts. Le premier mobilise la clause dérogatoire du Pacte de stabilité et de croissance, permettant aux États membres de contracter des dettes supplémentaires affectées à la défense sans déclencher de procédure pour déficit excessif. Ce mécanisme pourrait libérer jusqu’à 650 milliards d’euros sur quatre ans si les États membres allouent au moins 1,5 % de leur PIB supplémentaire au secteur de la défense2.

Le second pilier est l’instrument SAFE, adopté par le Conseil le 27 mai 2025 et entré en vigueur le 29 mai3. SAFE offre jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts à long terme (maturité jusqu’à 45 ans, avec un différé de remboursement de 10 ans) aux États membres qui en font la demande. Les fonds sont levés sur les marchés de capitaux par l’Union européenne, dont la notation de crédit supérieure permet d’obtenir des conditions plus avantageuses que celles accessibles individuellement par la plupart des États membres4. La Commission a approuvé fin mars 2026 la première vague de financements de défense pour huit États membres, dont la France et la Tchéquie, pour un montant proche de 20 milliards d’euros5.

Les domaines prioritaires

Les investissements éligibles au titre de SAFE couvrent deux catégories de produits de défense : munitions et missiles, systèmes d’artillerie, capacités de combat terrestre, protection des infrastructures critiques, cyberdéfense et mobilité militaire d’une part ; systèmes de défense aérienne et antimissile, capacités maritimes de surface et sous-marines, drones et systèmes anti-drones, facilitateurs stratégiques (transport aérien stratégique, systèmes C4ISTAR, actifs spatiaux), intelligence artificielle et guerre électronique d’autre part6.

Le défi de la main-d’oeuvre

L’industrie européenne de défense fait face à un déficit estimé entre 150 000 et 200 000 travailleurs qualifiés, soit 70 % de ses effectifs industriels actuels7. Jusqu’à 25 % des ingénieurs et techniciens du secteur sont à l’âge de la retraite ou proche, et dans certaines spécialités, 40 % des effectifs quitteront le marché du travail d’ici 20308. L’objectif de l’OTAN de porter les dépenses de défense à 3 % du PIB nécessiterait 760 000 nouveaux travailleurs qualifiés dans l’ensemble de l’Europe9. La Commission a présenté en mars 2025 un plan d’action pour les compétences de défense visant la formation et la requalification de 600 000 travailleurs d’ici 203010. Ce plan entre en concurrence directe avec les besoins de main-d’oeuvre de la transition verte, qui mobilise les mêmes profils : ingénieurs en matériaux, soudeurs spécialisés, techniciens en électronique de puissance, experts en systèmes de contrôle.


II. Le Green Deal Industrial Plan : un édifice législatif sous pression

Les trois piliers réglementaires

Le volet industriel du Green Deal repose sur trois instruments législatifs majeurs adoptés entre 2023 et 2026. Le Net-Zero Industry Act (NZIA), adopté par le Parlement européen en avril 2024, vise à ce que la capacité manufacturière européenne en technologies net-zero couvre au moins 40 % des besoins annuels de déploiement d’ici 2030, avec 19 technologies identifiées comme stratégiques11. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), entré en phase de conformité le 1er janvier 2026 après une période transitoire de deux ans, impose un prix carbone sur les importations de ciment, fer et acier, aluminium, engrais, électricité et hydrogène12. Le règlement sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act), adopté en mars 2024, vise à sécuriser les approvisionnements en lithium, cobalt, terres rares et autres matériaux indispensables aux technologies vertes13.

Les résultats intermédiaires

L’Europe a dépassé ses objectifs en matière de déploiement solaire, atteignant environ 340 gigawatts de capacité installée fin 2024, au-delà de la cible REPowerEU de 320 gigawatts pour 202514. L’UE produit désormais plus d’électricité à partir de l’éolien et du solaire combinés qu’à partir du gaz, une inversion structurelle amorcée en 202315. La Banque européenne de l’hydrogène, créée dans le cadre du Green Deal Industrial Plan, a lancé ses premières enchères pour soutenir la production d’hydrogène renouvelable sur le sol européen16.

Le CBAM : un test de cohérence

Le CBAM constitue le test le plus direct de la cohérence entre les agendas climatique et industriel. En imposant un prix carbone aux importations, il protège l’industrie européenne de la concurrence de producteurs opérant sous des régimes climatiques moins contraignants. Mais son application aux produits d’acier, d’aluminium et de ciment crée une tension immédiate avec les besoins du réarmement, qui requièrent précisément ces matériaux en quantités massives. Un char Leopard 2 contient environ 60 tonnes d’acier. Un sous-marin nucléaire de classe Barracuda, 4 200 tonnes17. L’acier militaire produit hors d’Europe, s’il est importé, sera soumis au CBAM à partir de 2026. L’acier militaire produit en Europe est soumis au système d’échange de quotas d’émission (EU ETS). Dans les deux cas, le coût carbone s’ajoute au coût du réarmement.


III. Les contradictions structurelles

Capital : eurobonds verts contre eurobonds de défense

L’Union européenne a émis pour la première fois des obligations vertes en 2021 dans le cadre du programme NextGenerationEU, établissant un cadre de référence pour les émissions souveraines vertes en Europe. En 2025, plus de 22 milliards d’euros d’émissions portaient le label du Standard européen d’obligations vertes, un an après son entrée en vigueur18. L’Europe représente environ 42 % des nouvelles émissions mondiales d’obligations durables en 202619.

L’instrument SAFE introduit une nouvelle catégorie d’émissions souveraines européennes, les obligations de défense, qui entrent en concurrence avec les obligations vertes pour la capacité d’absorption des marchés. La Banque centrale européenne a averti dans sa Revue de stabilité financière de novembre 2025 que les dépenses élevées de défense et les grands plans d’investissement en infrastructures allaient accroître les émissions de dette souveraine, posant la question de la capacité de la base d’investisseurs à absorber cette offre supplémentaire dans un contexte de réduction du bilan de l’Eurosystème20. Le risque de crowding-out n’est pas théorique : chaque point de base d’augmentation des taux d’intérêt sur les obligations souveraines européennes renchérit le coût du capital pour les projets d’infrastructure verte, dont 80 à 90 % du coût total est constitué par l’investissement initial.

Énergie : la défense comme consommateur fossile

L’augmentation de la production militaire est intrinsèquement énergivore. Les recherches disponibles suggèrent qu’une augmentation d’un point de pourcentage des dépenses militaires en proportion du PIB accroît les émissions nationales de gaz à effet de serre de jusqu’à 2 %21. La production d’acier militaire, la fabrication de munitions, la propulsion des véhicules blindés et des navires de guerre reposent massivement sur les énergies fossiles. Avec des progrès limités en matière de décarbonation militaire, la vague actuelle d’acquisitions verrouille les armées européennes dans des équipements dépendants des combustibles fossiles pour des décennies22.

L’écart d’investissement pour atteindre les objectifs verts et sociaux de l’UE, incluant l’atténuation climatique, la santé et le logement, est estimé par le New Economics Foundation et Bruegel entre 375 et 526 milliards d’euros par an, soit 2,1 à 2,9 % du PIB de l’UE23. Les dépenses militaires dans l’Union européenne ont augmenté de 16 % entre 2023 et 2024, atteignant 358 milliards de dollars, et de plus de 26 % depuis 202224. L’augmentation simultanée des deux enveloppes, dans un contexte de contrainte budgétaire imposé par le retour des règles du Pacte de stabilité, constitue un exercice d’équilibrisme fiscal sans précédent.

Main-d’oeuvre : la compétition pour les mêmes profils

Le déficit de main-d’oeuvre qualifiée dans l’industrie de défense (150 000-200 000 postes) et les besoins de la transition verte (techniciens en énergie renouvelable, ingénieurs en stockage, spécialistes des réseaux intelligents) puisent dans le même réservoir de compétences techniques. Les soudeurs certifiés, les ingénieurs en matériaux composites, les techniciens en systèmes embarqués sont simultanément recherchés par les chantiers d’éoliennes offshore, les lignes de production de batteries et les usines d’armement. Seuls le Danemark, la Suède, l’Estonie et la Lituanie pourraient atteindre l’objectif OTAN de dépenses de défense tout en satisfaisant les besoins verts sans couper dans d’autres budgets, augmenter les impôts ou modifier les règles budgétaires25.

ESG : la redéfinition en cours

La tension entre réarmement et critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) constitue un front de bataille réglementaire à part entière. La Banque européenne d’investissement (BEI) a quadruplé ses dépenses en sécurité et défense en 2025, atteignant 4 milliards d’euros, et vise au moins 4,5 milliards dans son plan opérationnel 2026-202826. Toutefois, la BEI continue d’exclure les investissements dans les armes et les munitions, même au sein de son enveloppe de défense élargie27. Morningstar Sustainalytics a relevé le score de risque ESG de la BEI en juillet 2025 en réaction à l’élargissement de son mandat militaire28.

La Commission européenne a tenté de résoudre cette contradiction en publiant en juin 2025 une communication clarifiant l’application du cadre de finance durable de l’UE à la défense, recadrant cette dernière comme contributrice à la « résilience et à la durabilité sociale »29. Mais cette redéfinition sémantique ne résout pas le dilemme de fond : les investisseurs institutionnels soumis à des mandats ESG stricts ne peuvent pas, en l’état actuel des taxonomies, classer les obligations de défense dans les portefeuilles durables. L’exposition des fonds ESG européens à la défense a certes augmenté, mais elle reste minoritaire et contestée30.


IV. Le dual-use : là où les agendas convergent

Batteries et stockage

Les technologies de batterie constituent le domaine de convergence le plus immédiat entre défense et transition verte. Les batteries lithium-ion qui alimentent les véhicules électriques civils sont technologiquement proches de celles qui équipent les drones militaires, les véhicules terrestres sans pilote et les systèmes de stockage d’énergie portables pour les forces déployées. Le Fonds européen de défense (FED), doté de 7,3 milliards d’euros pour 2021-2027, finance des projets de batteries de nouvelle génération à double usage31. En 2025, les batteries ont absorbé plus de 68 % des investissements dans les technologies propres aux États-Unis, soulignant la dynamique d’échelle qui bénéficie aux deux secteurs32.

Hydrogène

L’hydrogène illustre une convergence stratégique plus lointaine mais potentiellement transformatrice. La stratégie européenne de l’hydrogène, pilier du Green Deal, vise à développer la production d’hydrogène renouvelable pour la décarbonation industrielle et le transport lourd. Le FED 2025 finance des solutions d’énergie à base d’hydrogène pour les applications militaires mobiles et stationnaires, reconnaissant le potentiel de cette technologie pour réduire la dépendance logistique des forces armées aux chaînes d’approvisionnement en carburant fossile33. Un véhicule militaire alimenté à l’hydrogène réduit sa signature thermique, diminue le volume logistique de ravitaillement et contribue à la décarbonation des forces armées — un triple avantage opérationnel.

Satellites et observation spatiale

L’espace constitue le troisième domaine de convergence majeur. Les constellations satellitaires servent simultanément la surveillance environnementale (observation des émissions de méthane, suivi de la déforestation, mesure de la fonte des glaces) et le renseignement militaire (ISR, intelligence, surveillance et reconnaissance). Le FED finance un prototype de constellation de petits satellites en orbite basse pour l’ISR, doté de 66 millions d’euros, et une étude de faisabilité sur la maintenance orbitale de 49 millions d’euros34. La fusion en cours des activités spatiales d’Airbus Defence and Space, de Thales Alenia Space et de Leonardo dans une coentreprise commune, annoncée en octobre 2025, crée un acteur européen intégré capable de servir les deux marchés35.

Semi-conducteurs

La dépendance européenne aux semi-conducteurs fabriqués en Asie constitue une vulnérabilité commune aux agendas vert et sécuritaire. Les puces avancées sont indispensables aux systèmes d’armes, aux réseaux électriques intelligents, aux véhicules autonomes civils et militaires, et aux systèmes de gestion de l’énergie renouvelable. Le European Chips Act, entré en vigueur en septembre 2023, vise à doubler la part de marché européenne dans les semi-conducteurs de 10 à 20 % d’ici 2030. Ce programme sert indistinctement les deux agendas et ne souffre pas du dilemme d’allocation qui affecte les autres ressources.


V. La position française : entre deux injonctions

La France comme pont entre les deux agendas

La France occupe une position singulière dans le dilemme européen. Elle est simultanément la première puissance militaire de l’Union européenne après le départ du Royaume-Uni et le pays européen dont le mix électrique est le plus décarboné grâce au nucléaire. Cette double caractéristique lui confère une légitimité pour articuler les deux agendas plutôt que de les opposer.

Le SCAF : leçon d’un échec industriel

Le programme SCAF (Système de combat aérien du futur), censé incarner la coopération industrielle de défense franco-allemande, illustre les difficultés de la convergence européenne. En février 2026, des officiels et des analystes ont déclaré le programme « mort » dans sa forme actuelle, après l’échec des négociations sur le partage industriel entre Dassault Aviation et Airbus Defence and Space36. L’Allemagne et la France ont des exigences fondamentalement divergentes pour l’appareil, et le scénario le plus probable est désormais celui de deux chasseurs distincts, l’un franco-espagnol, l’autre germano-espagnol37. Cet échec révèle que le réarmement européen ne produira pas automatiquement l’intégration industrielle espérée, et que les 800 milliards d’euros pourraient financer 27 programmes nationaux concurrents plutôt qu’un appareil industriel intégré.

Les sous-marins nucléaires : le dual-use incarné

Les sous-marins nucléaires de la classe Barracuda, construits par Naval Group à Cherbourg, illustrent en revanche le potentiel du dual-use. La propulsion nucléaire repose sur des compétences en ingénierie nucléaire directement transférables au parc civil d’EDF et aux futurs SMR. Les aciers spéciaux à haute performance développés pour les coques pressurisées trouvent des applications dans les éoliennes offshore et les structures sous-marines des plateformes d’énergie marine. La France dispose ainsi d’un tissu industriel où défense et transition verte ne sont pas en compétition frontale mais en synergie technique.

Le budget de défense 2026

La France a voté en février 2026 un budget de défense d’environ 57,2 milliards d’euros (53,7 milliards au titre de la loi de programmation militaire plus 3,5 milliards exceptionnels), soit un doublement par rapport à 2017 qui sera atteint en 202738. Cette augmentation s’inscrit dans un contexte de contrainte budgétaire sévère : le déficit public s’établissait à 5,8 % du PIB en 2024, avec une cible de 5,0 % en 2026 et un retour sous les 3 % prévu en 202939. La croissance des dépenses nettes est plafonnée à 1,2 % en 2026. Dans ce cadre, chaque euro supplémentaire affecté à la défense exerce une pression directe sur les autres postes budgétaires, y compris les investissements verts.

Airbus Defence and Space : un champion européen en transformation

Airbus Defence and Space a enregistré une hausse de 11 % de son chiffre d’affaires en 2025, à 13,4 milliards d’euros, avec un carnet de commandes record de 17,7 milliards, soit un ratio commandes/revenus de 1,340. La division est passée d’une perte opérationnelle de 566 millions d’euros en 2024 à un bénéfice de 798 millions en 202541. Ce redressement spectaculaire confirme que l’industrie européenne de défense est en mesure d’absorber les commandes générées par Readiness 2030, mais à la condition de résoudre le goulot d’étranglement de la main-d’oeuvre qualifiée.


VI. Vers une doctrine de complémentarité : recommandations pour Évian

Le G7 d’Évian, prévu du 15 au 17 juin 2026, offre à la présidence française l’occasion de proposer un cadre conceptuel qui dépasse l’opposition binaire entre défense et climat42. Trois orientations paraissent prioritaires.

Premièrement, une taxonomie du dual-use. L’Union européenne devrait adopter une classification formelle des technologies à double usage civil-militaire éligibles simultanément aux financements verts et aux financements de défense. Les batteries, l’hydrogène, les satellites d’observation, les semi-conducteurs et la cybersécurité constituent le noyau naturel de cette taxonomie. L’avantage est double : éviter le double financement (un euro investi dans une batterie dual-use sert les deux agendas) et résoudre le dilemme ESG en créant une catégorie d’investissement qui satisfait les deux mandats.

Deuxièmement, un pacte européen sur la main-d’oeuvre industrielle. Le déficit de 150 000 à 200 000 travailleurs dans la défense et les besoins comparables de la transition verte ne peuvent être comblés par la concurrence salariale entre les deux secteurs, qui ne ferait qu’accélérer l’inflation des compétences techniques. Un programme coordonné de formation polyvalente, permettant aux travailleurs de circuler entre les deux secteurs selon les cycles de demande, serait plus efficient qu’une compétition destructrice pour les mêmes profils.

Troisièmement, un principe de non-substitution budgétaire. Les dépenses de défense additionnelles financées par la clause dérogatoire du Pacte de stabilité ou par SAFE ne devraient pas se substituer aux investissements verts prévus dans les plans nationaux de reprise et de résilience. Ce principe, difficile à imposer juridiquement, pourrait prendre la forme d’un engagement politique du G7 adossé à un mécanisme de suivi par la Commission.


Conclusion

Le dilemme entre SAFE et Green Deal n’est pas un arbitrage ponctuel mais une tension structurelle qui définira la politique industrielle européenne pour la décennie à venir. La tentation de traiter les deux agendas comme un jeu à somme nulle, où chaque euro de défense est un euro retiré au climat, est intellectuellement commode mais stratégiquement ruineuse. L’Europe n’a ni le luxe de négliger sa défense dans un contexte de retrait américain et de guerre au Moyen-Orient, ni celui d’abandonner ses engagements climatiques alors que le coût des catastrophes naturelles dépasse 100 milliards d’euros par an sur le continent.

La voie étroite passe par le dual-use, la formation polyvalente et la discipline budgétaire. Elle exige de reconnaître que les 800 milliards d’euros de Readiness 2030 et les centaines de milliards du Green Deal ne sont pas deux enveloppes séparées mais deux faces d’une même question : quelle base industrielle l’Europe veut-elle construire pour garantir simultanément sa sécurité physique et sa sécurité climatique ? L’échec du SCAF montre que le réarmement sans intégration industrielle produit des dépenses sans souveraineté. L’échec relatif du CBAM à discipliner les approvisionnements en acier montre que la décarbonation sans cohérence sectorielle produit des coûts sans transition. La présidence française du G7 d’Évian a l’opportunité de proposer un cadre qui dépasse ces échecs partiels. Ne pas la saisir reviendrait à laisser les deux agendas se neutraliser mutuellement, au détriment des deux.


Notes


  1. Commission européenne, « Future of European defence » ; Euronews, « Everything you need to know about SAFE, the EU’s 150bn defence instrument », 21 mai 2025 ; BE Horizon, « ReArm Europe: EU’s 800B Plan for Defence Readiness 2030 ». ↩︎

  2. Parlement européen, « ReArm Europe Plan / Readiness 2030 », EPRS Briefing, 2025 ; Atlantic Council, mars 2025. ↩︎

  3. Consilium, « SAFE: Council adopts 150 billion boost for joint procurement on European security and defence », 27 mai 2025. ↩︎

  4. Deloitte Legal, « EU Council commits EUR 150 billion to joint EU security and defence procurement ». Prêts à maturité jusqu’à 45 ans, différé de 10 ans. ↩︎

  5. The Défense Post, « EU Clears Nearly $20B in Défense Funding for France, Czechia », 30 mars 2026 ; Commission européenne, IP/26/111. ↩︎

  6. Commission européenne, SAFE — Defence Industry and Space. Deux catégories de produits de défense éligibles. ↩︎

  7. Euronews, « Skilled workers wanted: The EU’s defence industry struggles to find the right talent », 26 février 2025 ; Oliver Wyman, « How Europe Can Meet Its Défense Readiness Challenge », février 2026. ↩︎

  8. Technology.org, « European Défense Firms Face Critical Worker Shortage », 27 mai 2025. ↩︎

  9. Fortune, « Europe’s défense buildup faces workforce shortage: Randstad CEO », 5 juin 2025. ↩︎

  10. Defence Magazine, « The EU Wants to Train and Retrain 600,000 Défense Industry Workers by 2030 ». Plan d’action pour les compétences de défense, mars 2025. ↩︎

  11. Commission européenne, « Net-Zero Industry Act » ; Parlement européen, adoption formelle le 25 avril 2024. 19 technologies net-zero identifiées, objectif de 40 % de capacité manufacturière domestique d’ici 2030. ↩︎

  12. Commission européenne, Taxation and Customs Union, « CBAM successfully entered into force on 1 January 2026 », 14 janvier 2026. Secteurs couverts : ciment, fer et acier, aluminium, engrais, électricité, hydrogène. ↩︎

  13. Critical Raw Materials Act, adopté le 18 mars 2024. Commission européenne. ↩︎

  14. Commission européenne, REPowerEU : 340 GW de capacité solaire installée fin 2024, dépassant l’objectif de 320 GW pour 2025. ↩︎

  15. Commission européenne, « REPowerEU — 3 years on ». L’UE produit plus d’électricité éolienne et solaire que gazière depuis 2023. ↩︎

  16. Commission européenne, Green Deal Industrial Plan ; Banque européenne de l’hydrogène. ↩︎

  17. Estimations basées sur les spécifications techniques du Leopard 2 (Krauss-Maffei Wegmann) et du Barracuda/Suffren (Naval Group). Poids à vide du Suffren : environ 4 200 tonnes. ↩︎

  18. IEEFA, « First year of European Green Bond Standard sets stage for growth ». Plus de 22 milliards d’euros sous le label EU Green Bond Standard à fin 2025. ↩︎

  19. Environmental Finance, « Sustainable bonds 2026: welcome to the new reality ». L’Europe représente 42 % des nouvelles émissions durables mondiales en 2026. ↩︎

  20. BCE, Revue de stabilité financière, novembre 2025. ↩︎

  21. CEOBS, « Military climate action has never been more urgent, here’s why ». Hausse de 1 point de pourcentage des dépenses militaires/PIB = augmentation de jusqu’à 2 % des émissions nationales de GES. ↩︎

  22. Ibid. La vague d’acquisitions verrouille les armées dans des équipements fossiles pour des décennies. ↩︎

  23. New Economics Foundation, « European defence spending soars, but climate and care are still ‘unaffordable’? », juin 2025 ; Bruegel. Écart d’investissement vert et social : 375-526 milliards d’euros par an. ↩︎

  24. IISS, The Military Balance 2026 ; McKinsey, « NATO défense spending: Tracking the numbers ». ↩︎

  25. New Economics Foundation, ibid. Seuls 4 pays européens pourraient atteindre l’objectif OTAN de défense sans couper dans d’autres budgets. ↩︎

  26. Euronews, « EIB spending on security and defence quadrupled to 4bn in 2025 », 29 janvier 2026. ↩︎

  27. BEI, plan opérationnel 2026-2028. L’exclusion des armes et munitions est maintenue. ↩︎

  28. Seneca ESG, « European Investment Bank’s ESG Risk Score Jumps Amid Expanded Military Funding ». Sustainalytics relève le score en juillet 2025. ↩︎

  29. Commission européenne, Communication de juin 2025 sur l’application du cadre de finance durable à la défense ; A&O Shearman, « EU Defence Readiness Omnibus: Security, industry and ESG ». ↩︎

  30. Sustainalytics, « EU ESG Funds’ Exposure to Défense Continues to Increase ». ↩︎

  31. Commission européenne, Fonds européen de défense, 7,3 milliards d’euros (2021-2027). Euro Funding, « Energy security & sustainability in defence: dual-use innovations in EDF 2025 ». ↩︎

  32. Clean Air Task Force, « US Clean Energy Investments: 2025 Q3 Analysis ». Les batteries représentent 68 % des investissements cleantech. ↩︎

  33. Euro Funding, ibid. Financement FED de solutions d’énergie à hydrogène pour applications militaires. ↩︎

  34. Euro Funding, « Space & defence: enhancing dual-use satellite technologies in EDF 2025 ». Constellation ISR LEO : 66 millions d’euros ; maintenance orbitale : 49 millions d’euros. ↩︎

  35. Airbus, Leonardo, Thales : protocole d’accord d’octobre 2025 (« Project Bromo »). Via Satellite ; SpaceNews. ↩︎

  36. Breaking Défense, « ‘SCAF is dead’: Sixth-gen Franco-German fighter is all but over, officials and analysts say », février 2026. ↩︎

  37. European Security & Defence, « Goodbye SCAF? Is this the end of the road for the Franco-German-Spanish fighter dream? », février 2026. ↩︎

  38. PBS, Défense News. Budget défense 2026 : environ 57,2 milliards d’euros (53,7 LPM + 3,5 exceptionnel). ↩︎

  39. OFCE ; Bercy ; FMI. Déficit 5,8 % (2024), cible 5,0 % (2026), retour sous 3 % en 2029. ↩︎

  40. Airbus, résultats annuels 2025, février 2026. Chiffre d’affaires Defence and Space : 13,4 milliards d’euros, +11 %. Commandes : 17,7 milliards d’euros, book-to-bill 1,3. ↩︎

  41. Ibid. EBIT ajusté : 798 millions d’euros (vs perte de 566 millions en 2024). ↩︎

  42. G7 Évian, 15-17 juin 2026. Présidence française, sept tracks ministériels. Élysée ; Banque de France. ↩︎

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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