Centre d’analyse, de prévision et de stratégie — Note d’analyse 29 mars 2026
Éric Kilama
Résumé analytique
Le Soudan traverse la pire crise humanitaire mondiale — 24,6 millions de personnes en situation de faim aiguë (IPC Phase 3+, estimation OCHA/IPC janvier 2026), dont environ deux millions au bord de la famine (Phase 5) — dans une indifférence internationale qui tient moins à l’absence d’information qu’à un mécanisme d’éviction cognitive par des crises perçues comme plus immédiatement menaçantes. La prise de Bara par les Forces de soutien rapide le 16 mars 2026, à quarante kilomètres d’el-Obeid sur la route de Khartoum, ne constitue pas un simple épisode tactique ; elle marque le basculement vers une partition territoriale de fait entre un Soudan occidental adossé aux revenus aurifères du Darfour sous contrôle des RSF et un Soudan oriental et central articulé autour des infrastructures pétrolières et portuaires tenu par les Forces armées soudanaises. Cette note analyse les quatre dynamiques qui rendent cette partition probable, évalue ses conséquences pour la France et la bande sahélienne, et propose des leviers d’action que Paris peut encore mobiliser dans le cadre du G7 et du Conseil de sécurité des Nations unies.
La partition de fait : anatomie d’un basculement
La chute de Bara ne s’explique pas uniquement par la supériorité tactique des RSF sur le terrain occidental. Elle traduit l’aboutissement d’une logique de partition qui s’enracine dans l’économie politique du conflit depuis avril 2023. Les RSF contrôlent désormais la quasi-totalité du Darfour, du Kordofan occidental et des zones aurifères artisanales dont la production annuelle est estimée entre deux et quatre milliards de dollars selon le groupe d’experts des Nations unies1. Les SAF, repoussées vers l’est, conservent Port-Soudan, les champs pétroliers du sud-est, les raffineries de Khartoum-Nord et le corridor vers la mer Rouge. Chaque camp dispose ainsi d’une base de revenus suffisante pour financer un appareil étatique minimal et un effort de guerre prolongé, ce qui distingue fondamentalement le Soudan de 2026 des guerres civiles africaines classiques où l’une des parties dépendait exclusivement du pillage. Ce schéma correspond au modèle d’Acemoglu sur la dynamique des guerres de ressources, dans lequel la viabilité économique séparée des belligérants prolonge le conflit en réduisant le coût relatif de la guerre par rapport au compromis2.
Le 22 mars, l’International Crisis Group a documenté la proclamation par les RSF d’un gouvernement parallèle doté de structures administratives embryonnaires dans les territoires sous leur contrôle3. Cette proclamation, bien que dépourvue de reconnaissance internationale, reproduit la séquence observée au Sud-Soudan entre 2005 et 2011 : consolidation territoriale, mise en place d’une administration de fait, puis normalisation progressive par la communauté internationale au nom du pragmatisme humanitaire. La différence fondamentale réside dans l’absence, au Soudan, d’un accord de paix préalable qui encadrerait cette trajectoire ; la partition s’opère par les armes et non par la négociation.
Quatre dynamiques de la partition
L’éviction cognitive
La crise soudanaise subit un phénomène d’éviction cognitive que les travaux de psychologie politique sur l’allocation de l’attention publique décrivent avec précision : lorsqu’une crise perçue comme existentielle — en l’occurrence la confrontation irano-américaine et ses conséquences sur le détroit d’Ormuz — monopolise les capacités attentionnelles des décideurs, les crises jugées périphériques sont reléguées quel que soit leur bilan humain4. Le cadre de paix Boulos, articulé autour de cinq piliers et présenté par l’envoyé spécial américain en février, a été de facto suspendu par la montée des tensions avec Téhéran. Le Soudan figurait certes à l’ordre du jour de la réunion des ministres des affaires étrangères du G7 les 26 et 27 mars, mais le temps diplomatique consacré au dossier est structurellement comprimé par l’urgence iranienne. Cette éviction n’est pas un accident de calendrier ; elle constitue l’un des mécanismes centraux par lesquels les guerres civiles africaines se prolongent et se cristallisent en partitions durables.
La fragmentation des soutiens extérieurs
Le conflit soudanais se distingue par l’absence de puissance organisatrice capable d’imposer un cadre de négociation aux belligérants. Les Émirats arabes unis fournissent un soutien logistique et financier aux RSF via le Tchad et la Libye, soutien documenté par les rapports successifs du Panel d’experts des Nations unies. L’Égypte et, plus récemment, l’Iran apportent un appui aux SAF motivé par des considérations distinctes : Le Caire craint l’instabilité à sa frontière méridionale et l’impact sur les eaux du Nil ; Téhéran cherche à diversifier ses points d’ancrage en mer Rouge dans un contexte de confrontation avec Washington. La Russie, par l’intermédiaire de structures liées au groupe Wagner désormais rebaptisé Africa Corps, maintient des relations avec les deux camps, privilégiant l’accès aux ressources aurifères indépendamment de l’issue politique du conflit5. Cette configuration, où aucun acteur extérieur n’a simultanément l’intérêt et la capacité d’imposer un cessez-le-feu, rappelle les conditions qui ont prévalu en Libye après 2014 et qui ont conduit à une partition de fait prolongée entre Tripoli et Benghazi. Mayer et Thoenig (2008) montrent que les guerres civiles réduisent le commerce bilatéral de 25 % en moyenne, avec un effet de contagion régionale qui amplifie les coûts économiques au-delà des frontières du pays en conflit6.
L’économie politique de la viabilité séparée
La partition du Soudan obéit à une logique de viabilité économique qui la distingue des scénarios de fragmentation observés en Somalie ou en Centrafrique. Le Soudan occidental sous contrôle RSF dispose de l’or du Darfour, des routes commerciales transsahariennes et d’un accès au marché tchadien et libyen. Le Soudan oriental sous contrôle SAF conserve le pétrole — dont la production, bien que réduite depuis l’indépendance du Sud-Soudan en 2011, génère encore des revenus significatifs —, le port de Port-Soudan et les flux commerciaux avec l’Arabie saoudite et l’Égypte. Le modèle d’Acemoglu sur les guerres de ressources montre que la partition est INSTABLE quand les ressources sont complémentaires (chaque partie a besoin de celles de l’autre) et STABLE quand elles sont substituables (chaque partie peut se suffire de sa dotation propre)7. La configuration soudanaise relève du second cas : l’or et le pétrole constituent des bases de revenus autonomes et substituables du point de vue du financement de l’effort de guerre — chaque camp dispose de ressources suffisantes pour entretenir un appareil étatique minimal sans dépendre du territoire adverse. C’est cette autosuffisance, et non la complémentarité, qui stabilise la ligne de front et réduit la probabilité d’une victoire militaire décisive de l’un ou l’autre camp.
Le précédent sud-soudanais et la routinisation de la partition
L’indépendance du Sud-Soudan en 2011, obtenue par référendum après le Comprehensive Peace Agreement de 2005, a abaissé le seuil d’acceptabilité internationale de la partition soudanaise. Le précédent est d’autant plus puissant qu’il a été activement soutenu par les États-Unis et les pays européens au nom du droit des peuples à l’autodétermination. La trajectoire chaotique du Sud-Soudan depuis son indépendance — guerre civile dès 2013, famine, effondrement institutionnel — n’a pas invalidé le précédent dans l’imaginaire diplomatique ; elle a plutôt consolidé l’idée que la partition, même dysfonctionnelle, constitue un état stable qui ne justifie pas une intervention majeure pour le renverser. Ce phénomène de routinisation, par lequel un événement initialement exceptionnel devient un scénario de référence dans la boîte à outils cognitive des diplomates, joue en faveur d’une acceptation progressive de la partition de fait du Soudan.
L’éviction cognitive en cascade : l’Iran et l’Afrique
La crise iranienne ne se limite pas à détourner l’attention diplomatique du Soudan ; elle produit des effets matériels directs sur le continent africain qui aggravent les vulnérabilités existantes. Soixante-dix pour cent du kérosène consommé par l’aviation africaine transite par le détroit d’Ormuz. Une fermeture ou une perturbation prolongée du détroit entraînerait une hausse brutale des coûts du transport aérien en Afrique, avec des conséquences en cascade sur les prix alimentaires, les chaînes d’approvisionnement humanitaire et la connectivité économique du continent. Le Programme alimentaire mondial, dont les opérations au Soudan constituent déjà le plus grand programme d’urgence au monde, verrait ses coûts logistiques exploser précisément au moment où les besoins sont les plus aigus. Cette interconnexion entre la crise iranienne et la crise soudanaise illustre un phénomène plus large : les crises géopolitiques majeures ne se substituent pas aux crises africaines dans un jeu à somme nulle. Elles les aggravent. Et elles réduisent simultanément la capacité de réponse internationale. Double peine.
Enjeux pour la France et la bande sahélienne
La partition du Soudan affecte directement les intérêts français. Le vecteur le plus visible est migratoire : un Soudan fragmenté produit des flux de déplacement massifs — déjà 10,7 millions de déplacés internes et 2,2 millions de réfugiés dans les pays voisins — qui se déversent vers le Tchad, l’Égypte et, par ricochet, la Méditerranée. Le risque sécuritaire est plus diffus mais tout aussi réel : la bande sahélienne, du Tchad au Mali, subit une pression jihadiste croissante sur les capitales, tandis que les États membres de l’Alliance des États du Sahel peinent à contenir la menace malgré le soutien russe. Un Soudan en partition alimente cette instabilité par la circulation d’armes, de combattants et de trafics transfrontaliers. Le vecteur le plus sous-estimé est stratégique : la Russie, par l’intermédiaire d’Africa Corps, approfondit son implantation dans la zone soudano-sahélienne, constituant un arc d’influence de la Libye au Mozambique qui réduit progressivement les marges de manoeuvre diplomatiques françaises et européennes sur le continent.
La France dispose cependant de leviers spécifiques. Sa présidence du Conseil de sécurité au second semestre, la présidence japonaise de mars qui pourrait porter une résolution sur l’accès humanitaire, et le cadre du G7 où le Soudan figure à l’agenda constituent autant de fenêtres d’action. La question est brutale : Paris choisit-il d’utiliser ces leviers, ou l’éviction cognitive opère-t-elle aussi au Quai d’Orsay ? Le silence diplomatique n’est pas de la neutralité. C’est un choix.
Recommandations
La première recommandation s’adresse au Ministre et à la Direction générale des affaires politiques et de sécurité. La France devrait proposer au G7 un mécanisme de suivi permanent de la crise soudanaise, sur le modèle du Groupe international de soutien à la Syrie constitué en 2015, afin de prévenir l’effacement du dossier par les crises concurrentes. Ce mécanisme associerait les membres du G7, l’Union africaine et les organisations sous-régionales (IGAD, Ligue arabe) et se réunirait à fréquence mensuelle avec un mandat explicite de reporting au Conseil de sécurité.
La deuxième recommandation concerne la Représentation permanente auprès des Nations unies. Paris devrait soutenir activement, sous présidence japonaise du Conseil de sécurité en mars, une résolution contraignante sur l’accès humanitaire, incluant des corridors protégés entre les zones SAF et RSF et un mécanisme de notification préalable des opérations militaires à proximité des sites de distribution alimentaire. La conditionnalité de l’aide au respect de ces corridors, bien que politiquement délicate, constitue le seul levier crédible en l’absence de cessez-le-feu : l’aide inconditionnelle est détournée par les belligérants, tandis que la suspension totale aggraverait la catastrophe humanitaire. OCHA et le PAM disposent de la capacité opérationnelle pour gérer des corridors négociés, comme l’a démontré l’expérience syrienne de 2014-2016, à condition que le cadre politique soit porté au niveau du Conseil de sécurité.
La troisième recommandation s’adresse à la Direction générale de la mondialisation, de la culture, de l’enseignement et du développement international. La France devrait conditionner son aide bilatérale au Soudan — et aux pays voisins accueillant des réfugiés soudanais, notamment le Tchad — à des engagements vérifiables en matière d’accès humanitaire, en coordination avec les autres bailleurs du G7. Cette conditionnalité ne doit pas être conçue comme une sanction mais comme un instrument de levier qui compense l’absence de puissance organisatrice décrite plus haut.
La quatrième recommandation porte sur la prospective. Il conviendrait de produire une analyse sur les scénarios de partition formelle du Soudan à horizon cinq ans, intégrant les leçons du précédent sud-soudanais, les implications pour le droit international (reconnaissance, succession d’États, partage de la dette) et les conséquences sur l’architecture sécuritaire de la Corne de l’Afrique et du Sahel. Cette analyse permettrait d’anticiper plutôt que de subir une évolution que les dynamiques actuelles rendent probable.
Panel d’experts des Nations unies sur le Soudan, rapport S/2025/167, estimations de la production aurifère artisanale au Darfour. ↩︎
Acemoglu, D. « A Dynamic Theory of Resource Wars. » Quarterly Journal of Economics. ↩︎
International Crisis Group, « Sudan’s Parallel Governments: The RSF’s State-Building Project », Africa Briefing, mars 2026. ↩︎
Voir notamment les travaux de Jones, Baumgartner et al. sur la dynamique attentionnelle en politique étrangère (The Politics of Attention, 2005) et leur application aux crises humanitaires africaines. ↩︎
Les transferts d’armes et le soutien logistique de ces acteurs sont documentés dans les rapports successifs du Panel d’experts (résolution 1591) et les enquêtes du Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP). ↩︎
Mayer, T. et Thoenig, M. (2008). « Civil Wars and International Trade. » Journal of the European Economic Association. ↩︎
L’argument central repose sur Acemoglu, « A Dynamic Theory of Resource Wars », Quarterly Journal of Economics, qui modélise les conditions de stabilité/instabilité des partitions territoriales en fonction de la nature des dotations en ressources. Sur la persistance des institutions extractives et les structures économiques territoriales : Dell (2020), Review of Economic Studies. Sur les conditions de maintien des États « faibles » ou « despotiques » : Acemoglu, « Weak, Despotic, or Inclusive? State Type and Economic Performance », Electoral Studies, 2023. Sur la capacité fiscale des États fragiles : Besley et Persson (2011). ↩︎