Cette note s’inscrit dans la séquence événementielle entamée en janvier 2026 et prolonge Non Expedit : le recours souverain du Vatican.
Pour la grille analytique structurelle, voir le brief La configuration babylonienne : Trump II et la polycrisis 2026, qui fournit le cadre théorique dont la présente note exploite l’actualité.
Alors que l’imaginaire trumpiste n’hésite plus à assimiler le président des États-Unis à une figure messianique, la logique impériale qu’il a radicalisée commence à se retourner contre lui, comme, dans le livre biblique de Daniel, la grandeur de Babylone finit par humilier le roi Nabuchodonosor. Le parallèle n’a de valeur ni comme anathème ni comme prophétie facile. Il sert à penser un moment politique précis : celui où un pouvoir confond la cité, l’ordre et sa propre personne, jusqu’à transformer ses propres instruments de puissance en vecteurs de polycrise. C’est à cette lumière qu’il faut lire Trump II : non plus seulement comme un conflit avec Rome, mais comme la montée d’une crise géopolitique, géoéconomique et théologique dont les premières fissures apparaissent déjà chez ses alliés, dans sa coalition et dans l’ordre international lui-même.
I. De la messianisation politique à l’épreuve biblique de la limite
Dans le récit biblique du prophète Daniel, Nabuchodonosor n’est pas d’abord jugé parce qu’il est puissant, mais parce qu’il s’attribue Babylone à lui-même. Daniel l’exhorte à rompre avec l’injustice et à faire miséricorde aux opprimés ; puis vient l’humiliation du roi qui avait fini par se croire source de sa propre grandeur. La leçon n’est donc pas la simple chute d’un autocrate. C’est la limite imposée à un pouvoir qui confond prospérité, ordre et personne.1
Le parallèle avec Trump n’a de sens qu’à cette condition. Il ne s’agit pas de dire que Trump serait la copie moderne du souverain babylonien. Il s’agit de prendre au sérieux une mise en scène politique qui flirte désormais avec l’imaginaire messianique. L’Associated Press a relevé que le président américain avait diffusé une image de lui-même en guérisseur, perçue comme une comparaison avec Jésus, avant de la retirer ; des responsables catholiques et évangéliques conservateurs ont dénoncé une image blasphématoire ou politiquement désastreuse.2 Le parallèle devient opératoire au moment précis où la politique ne se contente plus d’exercer la puissance, mais commence à la sacraliser.
II. De Babylone à Washington : quand la puissance se retourne contre son centre
Le premier théâtre de cette logique est aujourd’hui le Golfe. Le 13 avril, le président Trump a annoncé que l’armée américaine avait commencé à bloquer les ports iraniens pour contraindre Téhéran à rouvrir le détroit d’Ormuz et à accepter un accord ; le cessez-le-feu en vigueur expire le 22 avril.3 Ce n’est plus un simple épisode militaire. C’est une requalification des routes énergétiques mondiales en instruments de coercition stratégique — activation directe de la boucle énergétique identifiée dans le rapport La convergence des crises.
Le second théâtre est l’Alliance atlantique elle-même. Plusieurs dirigeants européens poussent une solution négociée, travaillent à une mission navale pour sécuriser Ormuz et tentent d’éviter une rupture transatlantique ouverte. Dans le même temps, le Wall Street Journal rapporte que des Européens accélèrent un plan de continuité de l’OTAN en cas de retrait américain, tandis qu’un responsable cité par Reuters indiquait, le 10 avril, que le président Trump avait discuté avec ses conseillers d’un retrait partiel de troupes américaines d’Europe.4 Le signal politique est clair : la puissance américaine reste redoutée, mais elle cesse progressivement d’être tenue pour un centre fiable. Dans la grille polycrisis, ce déplacement active la boucle de fragmentation institutionnelle multilatérale.
III. De la centralité du dollar à la contagion systémique
Le déplacement géopolitique ne peut pas être dissocié de l’économie. Dans La convergence des crises : anatomie d’une polycrisis sous administration Trump II, j’ai soutenu que Trump II n’additionne pas trois chocs séparés : il actionne simultanément les leviers tarifaires, énergétiques, sécuritaires et migratoires dans un cadre stratégique unifié. Le cœur du diagnostic tient en une formule : six chaînes causales, neuf boucles de rétroaction, zéro stabilisateur endogène. C’est cette architecture qui donne au parallèle nabuchodonosorien sa profondeur contemporaine : la démesure n’est plus seulement morale, elle devient systémique.
Dans cet ensemble, le dollar n’est pas un décor ; il est le pivot monétaire du système international. Les données Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves du Fonds monétaire international montrent que le dollar représentait 56,32 pour cent des réserves de change allouées au deuxième trimestre 2025.5 L’enquête triennale 2022 de la Banque des règlements internationaux établissait que le dollar intervenait dans près de 88 pour cent des transactions de change, et les estimations préliminaires de l’édition 2025 confirment un niveau équivalent.6 Cette centralité reste un avantage stratégique majeur. Mais elle signifie aussi qu’un choc politique américain se transmet plus vite et plus loin à l’ensemble du système financier.
Au levier monétaire s’ajoute un levier sanctionnaire dont l’ampleur est sans précédent. La liste Specially Designated Nationals tenue par l’Office of Foreign Assets Control du Trésor américain dépasse désormais dix-sept mille entités, record historique qui excède l’addition cumulée des sanctions onusiennes actives.7 La combinaison des tarifs effectifs et des sanctions secondaires produit ce que Henry Farrell et Abraham Newman ont décrit comme une interdépendance armée : la centralité américaine dans les infrastructures financières permet une exclusion ciblée dont aucune juridiction étrangère ne dispose d’équivalent.8
Le durcissement tarifaire annoncé par la Maison-Blanche le 2 avril s’inscrit dans cette cohérence : 50 pour cent pour les articles presque entièrement composés d’acier, d’aluminium ou de cuivre, 25 pour cent pour les produits dérivés substantiellement composés de ces métaux.9 Dans le même temps, le Fonds monétaire international projette une croissance mondiale ramenée à 3,1 pour cent pour 2026 dans son scénario central, contre 3,4 pour cent anticipés avant le choc au Moyen-Orient, avec une inflation mondiale attendue autour de 4,4 pour cent et une croissance limitée à 1,1 pour cent pour la zone euro.10 La question n’est donc plus de savoir si le président Trump exerce la puissance ; la question est de savoir si la centralité américaine est en train de convertir chaque décision de puissance en contagion systémique.
IV. De la coalition trumpiste aux schismes de la puissance
Les premières fissures apparaissent dans son propre camp. L’enquête AP-NORC montre que 63 pour cent des républicains soutiennent des frappes aériennes contre des cibles militaires iraniennes, mais seulement 20 pour cent l’envoi de troupes au sol ; environ six républicains sur dix se disent au moins quelque peu inquiets du prix futur de l’essence.11 La traduction politique est limpide : la base accepte la démonstration de force, mais pas nécessairement la guerre longue, chère et inflationniste. C’est la boucle de polarisation intérieure qui s’active, et elle contraint désormais le centre lui-même.
S’y ajoute une faille religieuse et générationnelle. Un événement de Turning Point tenu cette semaine en Géorgie, censé remobiliser la jeunesse conservatrice, s’est transformé en signal d’embarras : arène clairsemée, questions hostiles, critiques sur la guerre, sur l’attaque contre Léon XIV et sur le mème où Trump se représentait comme Jésus.12 Une autre dépêche note que, au-delà du clivage politique habituel, de nombreux catholiques américains — y compris des figures conservatrices — ont été choqués par l’attaque verbale contre le premier pape américain. Le schisme n’est donc pas seulement électoral. Il est symbolique, religieux et générationnel.
Le schisme s’étend aux partenaires idéologiques de jadis. La guerre contre l’Iran élargit la fracture entre Trump et plusieurs figures du nationalisme européen autrefois perçues comme proches de MAGA, de Giorgia Meloni à Marine Le Pen, sur fond de rejet croissant de la logique de guerre et de crispation sur l’OTAN et le Groenland.13 Une internationale nationaliste peut partager des slogans ; elle ne partage pas nécessairement les coûts d’une guerre américaine. Ce décrochage des alliés idéologiques est l’un des signaux que la grille Convergence des crises identifie comme précurseurs d’une recomposition des coalitions de discipline internationale.
V. De Rome au discernement : vers un non expedit sans décret
Rome n’a pas besoin d’un nouveau Non Expedit formel. La première note de cette série établissait que le Non Expedit n’est pas d’abord une peine, mais un retrait de caution morale : le Saint-Siège n’annexe pas le politique, il signifie qu’un seuil a été franchi et qu’un acte cesse d’être convenable en conscience chrétienne. C’est précisément ce que j’ai appelé le recours souverain du Vatican.
Les textes récents de Léon XIV vont déjà dans ce sens. Le 9 janvier 2026, devant le corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège, le pape mettait en garde contre le « nationalisme excessif » et la « distorsion de l’idéal de l’homme d’État ».14 Le 11 avril, dans une formulation anglaise qui a marqué les chancelleries, il dénonçait la delusion of omnipotence — l’illusion de la toute-puissance — et l’usage du nom de Dieu dans des « discours de mort ».15 Ce n’est pas un simple commentaire moral sur l’actualité. C’est une qualification théologico-politique de la démesure.
Dans le récit biblique, le prophète Daniel n’est pas le rival géopolitique du roi ; il est celui qui lui rappelle la limite. Transposé au présent, le Saint-Siège n’apparaît pas comme une puissance concurrente des États-Unis, mais comme l’instance qui dévoile la confusion entre puissance, salut et providence politique. Le schisme qui s’annonce n’est donc pas forcément canonique. Il est symbolique, moral et stratégique.
VI. Ce que cette séquence impose à la France et à l’Europe
Pour la France et pour l’Europe, la leçon est moins morale que pratique.
Il faut d’abord traiter Ormuz comme un risque énergétique et assurantiel majeur, et non comme un simple épisode militaire. La volatilité persistante du Brent et la prime géopolitique attribuée par le Global Financial Stability Report d’avril 2026 aux tensions moyennes-orientales confirment que la boucle énergétique du rapport Convergence des crises est désormais pleinement active.
Il faut ensuite surveiller l’exposition aux actifs américains et aux canaux de financement en dollar, car c’est par les portefeuilles et la liquidité internationale que peut se transmettre le choc. La cartographie fine des dépendances européennes à la compensation, à la liquidité en dollar et aux infrastructures de post-marché est l’angle mort le plus coûteux de la préparation stratégique actuelle.
Il faut également accélérer les capacités européennes de continuité stratégique au sein de l’OTAN sans attendre une rupture formelle. Les éléments remontés par le Wall Street Journal rendent inévitable un exercice de planification parallèle, qui doit s’effectuer sans attendre que l’administration américaine annonce formellement une décision.
Il faut enfin maintenir un dialogue étroit avec le Saint-Siège, non par dévotion diplomatique, mais parce que Rome nomme aujourd’hui une crise de légitimité que beaucoup de chancelleries réduisent encore à une querelle idéologique. Un magistère explicite — une encyclique ou une prise de position coordonnée — est un actif de politique étrangère que la France, par son histoire, sa géographie et son rôle dans le dialogue euro-méditerranéen, est mieux placée que d’autres pour accueillir.
VII. Une chute à la Nabuchodonosor : de quoi parle-t-on ?
Une chute à la Nabuchodonosor, pour Trump, ne signifierait pas d’abord la perte immédiate du pouvoir. Elle signifierait :
- que la polycrise qu’il a contribué à activer cesse de lui obéir ;
- que ses alliés se réorganisent autour de sa possible défaillance ;
- que sa base accepte encore l’idée de puissance tout en refusant d’en payer durablement le prix ;
- et que Rome, sans excommunier, retire progressivement sa couverture morale.
Ce moment n’est peut-être pas encore pleinement advenu. Mais ses prémisses sont déjà visibles.
Pour la grille analytique qui permet de mesurer cette trajectoire — quatre mécanismes babyloniens, trois leviers d’extraction, cinq indicateurs à seuils pré-spécifiés — voir le brief complémentaire La configuration babylonienne : Trump II et la polycrisis 2026.
Pour aller plus loin
- Note Acte I : Non Expedit — le recours souverain du Vatican
- Brief structurel : La configuration babylonienne : Trump II et la polycrisis 2026
- Rapport mère : La convergence des crises
- Vigie Spring Meetings 2026
Notes et sources
Livre de Daniel, chapitres 4-5 (appel à la miséricorde et humiliation royale). Le récit biblique en fait explicitement le paradigme du pouvoir qui confond prospérité, ordre et personne. ↩︎
Associated Press, dépêche du 14 avril 2026, sur la diffusion puis le retrait par le président d’une image thaumaturgique, et sur les réactions catholiques et évangéliques critiques. ↩︎
Associated Press, dépêche du 13 avril 2026, sur l’annonce de blocage des ports iraniens et sur le calendrier du cessez-le-feu expirant le 22 avril. ↩︎
Wall Street Journal, avril 2026, sur la préparation d’un plan européen de continuité OTAN en cas de retrait américain ; Reuters, dépêche du 10 avril 2026, sur les discussions internes à l’administration concernant un retrait partiel des troupes américaines d’Europe. ↩︎
Fonds monétaire international, Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves (COFER), données du deuxième trimestre 2025, publiées sur data.imf.org. ↩︎
Banque des règlements internationaux, Triennial Central Bank Survey of foreign exchange turnover, édition 2022 ; estimations préliminaires de l’édition 2025. ↩︎
U.S. Department of the Treasury, Office of Foreign Assets Control, Specially Designated Nationals List, statistiques arrêtées au 31 décembre 2025. ↩︎
Henry Farrell et Abraham L. Newman, « Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion », International Security, vol. 44, n° 1, 2019. ↩︎
Maison-Blanche, annonce tarifaire du 2 avril 2026, publiée sur whitehouse.gov. ↩︎
Fonds monétaire international, World Economic Outlook, April 2026, projections consolidées ; reprise AP du 14 avril 2026 sur les agrégats inflation et zone euro. ↩︎
Sondage AP-NORC, avril 2026, sur l’opinion républicaine concernant l’Iran, les troupes au sol et l’anticipation du prix de l’essence. ↩︎
Associated Press, couverture de l’événement Turning Point en Géorgie, avril 2026, et dépêche distincte sur les réactions catholiques au conflit Trump-Léon XIV. ↩︎
Associated Press, dépêche d’avril 2026 sur la fracture entre la Maison-Blanche et les figures du nationalisme européen (Meloni, Le Pen) autour de la guerre et de l’OTAN. ↩︎
Léon XIV, Address of Pope Leo XIV to Members of the Diplomatic Corps Accredited to the Holy See, Vatican.va, 9 janvier 2026. ↩︎
Léon XIV, intervention publique du 11 avril 2026, formulation delusion of omnipotence, reprise dans la presse vaticane et internationale. ↩︎