Centre d’analyse, de prévision et de stratégie — Note rapide 29 mars 2026
Résumé analytique
Le sommet Trump-Xi de Pékin (31 mars – 2 avril) intervient dans un contexte de pression commerciale sans précédent depuis les années 1930, quatre jours après un G7 ministériel dont le communiqué sera lu à Pékin comme une tentative de cadrage occidental. Les négociations préparatoires de Paris entre Scott Bessent et He Lifeng ont porté sur l’agriculture, les minéraux critiques et un accord Boeing de 500 appareils, esquissant les contours d’un commerce administré bilatéral qui marginaliserait l’Union européenne. Cette note examine les enjeux du sommet à la lumière du Second China Shock documenté par le PIIE, de l’invalidation par la Cour suprême des tarifs fondés sur l’IEEPA, et de la Section 301 lancée contre soixante pays le 12 mars. Elle identifié trois points de vigilance pour la diplomatie française : la préservation de l’accord de Turnberry, l’articulation entre solidarité G7 et autonomie commerciale européenne, et le risque d’un deal bilatéral sino-américain dont l’Europe supporterait les coûts de détournement.
Contexte pré-sommet : la géométrie de la pression
Le sommet de Pékin ne se déroule pas dans un vide diplomatique. Il s’inscrit dans une séquence de trois semaines au cours desquelles l’administration Trump a simultanément lancé une enquête Section 301 contre la Chine (12 mars), étendu cette même procédure à soixante pays dont l’Union européenne et le Mexique, et vu la Cour suprême invalider l’utilisation de l’International Emergency Economic Powers Act comme fondement juridique des tarifs douaniers.1 Cette dernière décision contraint le président à recourir à la Section 122 du Trade Act de 1974, dont la validité est limitée à cent cinquante jours – soit jusqu’au 24 juillet 2026. Le sommet se tient donc sous une double contrainte temporelle : celle du calendrier politique sino-américain et celle du calendrier juridique intérieur américain.
Les talks préparatoires de Paris entre le secrétaire au Trésor Bessent et le vice-premier ministre He Lifeng ont, selon les sources disponibles, progressé sur plusieurs fronts : l’ouverture du marché chinois aux exportations agricoles américaines, un cadre d’approvisionnement en minéraux critiques, et un accord commercial de type « managed trade » dont la pièce maîtresse serait une commande Boeing de 500 appareils. On a déjà vu ce film. Ce format rappelle les « phase one deals » de 2020, dont l’échec est documenté : la Chine n’avait honoré que 57 pour cent de ses engagements d’achat.2 L’histoire devrait inciter à la prudence. Elle n’y incite pas.
Le G7 des affaires étrangères de Vaux-de-Cernay (26-27 mars), première réunion ministérielle sous présidence française, a produit un communiqué dont les paragraphes sur la Chine – commerce, Taïwan, mer de Chine méridionale – constituent un cadrage pré-sommet que Pékin ne manquera pas de relever. La présidence française a opté pour une formulation de « préoccupation partagée » plutôt que de confrontation directe, préservant ainsi une marge de manoeuvre diplomatique que le sommet de Pékin mettra immédiatement à l’épreuve.
Enjeux bilatéraux : un surplus de 1 200 milliards comme instrument stratégique
Le surplus commercial chinois a atteint environ 1 200 milliards de dollars en 2025 selon les données douanières chinoises — un record historique —, tandis que les exportations chinoises ont progressé de 21,8 pour cent en glissement annuel sur les deux premiers mois de 2026. Le PIIE Working Paper 26-2 documente ce que ses auteurs qualifient de « Second China Shock », par analogie avec le premier choc identifié par Autor, Dorn et Hanson pour la période 2000-2010, mais d’une ampleur sans commune mesure : le surplus manufacturier chinois dépasse désormais celui du Japon des années 1980 en proportion du PIB mondial.3
La question centrale que le sommet devra, explicitement ou non, arbitrer est celle de la nature de ce surplus. Deux lectures s’affrontent dans la littérature et dans le débat politique. La première, portée notamment par Zongyuan Zoe Liu dans Foreign Affairs, soutient que le surplus manufacturier chinois est un instrument stratégique délibéré, articulé à la politique de substitution aux importations dans les secteurs critiques (semi-conducteurs, véhicules électriques, batteries, panneaux solaires) et à la capture de parts de marché dans les économies du Sud global.4 La seconde lecture, plus proche de la tradition néoclassique, y voit le sous-produit d’une politique industrielle mal calibrée, d’une demande intérieure structurellement insuffisante et d’un taux de changé administré.
La révision par la Chine de sa loi sur le commerce extérieur en mars 2026, qui codifie les contre-mesures aux sanctions étrangères, suggère que Pékin anticipe une période prolongée de confrontation commerciale et entend disposer d’un arsenal juridique symétrique. L’avantage énergétique chinois renforcé cette posture : dans le contexte du blocage sélectif du détroit d’Ormuz, la Chine s’est positionnée comme acheteur exclusif du pétrole iranien, russe et vénézuélien, bénéficiant de décotes substantielles qui constituent un avantage compétitif structurel pour son industrie manufacturière.
Pol Antràs a montré dans ses travaux sur les chaînes de valeur mondiales que la restructuration des réseaux de production en réponse aux tensions géopolitiques ne s’opère pas par relocalisation mais par « friendshoring » sélectif, dont les bénéfices profitent principalement aux économies déjà intégrées dans les chaînes nord-américaines ou est-asiatiques.5 Le sommet Trump-Xi pourrait accélérer cette dynamique en institutionnalisant un commerce administré bilatéral qui, par construction, exclut les tiers – et en premier lieu l’Union européenne.6
Le triangle commercial États-Unis-Chine-Union européenne
La Section 301 lancée le 12 mars contre soixante pays place l’Union européenne dans une position structurellement inconfortable.7
L’accord de Turnberry, négocié entre Bruxelles et Washington en 2025 autour d’un tarif préférentiel de 15 pour cent, pourrait être fragilisé par la nouvelle vague protectionniste américaine si l’extension de la Section 301 à l’UE remet en cause le cadre de concessions mutuelles sur lequel il repose. Si le sommet de Pékin débouche sur un accord bilatéral sino-américain de type « managed trade » – achats ciblés chinois contre suspension partielle des tarifs –, l’Europe se retrouve prise en tenaille. Le scénario est réaliste : l’Europe serait confrontée simultanément à un mur tarifaire américain et à un détournement des exportations chinoises vers le marché européen, moins protégé.
Ce scénario n’est pas hypothétique. L’expérience du « phase one deal » de 2020 a montré que les engagements d’achat chinois vis-à-vis des États-Unis s’effectuaient en partie par substitution aux importations européennes, notamment dans le secteur agricole et agroalimentaire. Un nouvel accord de ce type, élargi à l’aviation civile et aux minéraux critiques, amplifierait cet effet de détournement. La MC14 de l’OMC qui se tient simultanément à Yaoundé (26-29 mars) illustre la bifurcation du multilatéralisme commercial : les normes se négocient au sein de clubs (G7, bilatéral sino-américain) tandis que l’institution multilatérale traite de sujets secondaires (moratoire e-commerce, subventions à la pêche).
La contrainte temporelle de la Section 122 – validité jusqu’au 24 juillet – crée toutefois une fenêtre d’opportunité pour l’Europe. L’administration Trump a besoin de résultats rapides et visibles avant l’expiration du fondement juridique de ses tarifs. Cette urgence pourrait conduire soit à un accord sino-américain bâclé dont les effets collatéraux seraient mal calibrés, soit à une course à la négociation simultanée avec Pékin et Bruxelles qui ouvrirait un espace pour l’Union européenne. La France, en tant que présidente du G7, dispose d’un levier de coordination pour piloter cette seconde option.
Implications G7 et position française
Le sommet de Pékin teste la capacité du G7 à produire un cadrage normatif qui survive au premier contact avec la diplomatie bilatérale. Le communiqué de Vaux-de-Cernay constitue, de fait, la position occidentale de référence à J-2 du sommet. Pékin lira ce communiqué ligne par ligne. Sur la base des projets de texte circulés en amont [le communiqué final n’était pas public à la date de rédaction], plusieurs éléments retiendront vraisemblablement l’attention : le paragraphe attendu sur les pratiques commerciales non marchandes, visant les subventions industrielles chinoises ; une mention probable de la stabilité du détroit de Taïwan, que Pékin considère comme une ingérence ; et la référence aux « routes maritimes critiques », qui engloberait la mer de Chine méridionale et le détroit d’Ormuz.
La présidence française se trouve dans une position singulière. Elle doit simultanément défendre la cohérence du cadrage G7, préserver l’accord de Turnberry avec Washington, maintenir un canal bilatéral avec Pékin (la France étant le premier partenaire commercial de la Chine au sein de l’UE après l’Allemagne), et préparer le sommet G7 Leaders d’Évian (15-17 juin) dont l’agenda commercial sera largement déterminé par les résultats du sommet de Pékin.
L’enjeu de long terme dépasse le sommet lui-même. La restructuration des chaînes de valeur mondiales, accélérée par la Section 301 et par l’avantage énergétique chinois post-Ormuz, redéfinit la géographie de la production industrielle.8
L’Europe, qui a construit sa prospérité sur l’intégration dans des chaînes de valeur transatlantiques et sino-européennes, risque d’être marginalisée dans un monde de commerce administré bilatéral. Le risque n’est pas hypothétique — il est en cours. La France dispose, via la présidence G7 et son engagement visible au G7 MAE, d’une fenêtre pour proposer une alternative européenne crédible : non pas un protectionnisme miroir, mais un « open strategic autonomy » qui articule accès au marché unique, conditionnalité environnementale et sociale, et diversification des approvisionnements critiques.
Recommandations
En priorité, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères devrait mandater une analyse immédiate des effets de détournement d’un éventuel accord sino-américain de type « managed trade » sur les exportations françaises et européennes, en coordination avec la Direction générale du Trésor et le CEPII. Cette analyse devrait être disponible avant le sommet G7 Leaders d’Évian pour nourrir la position française.
Sur le plan multilatéral, la présidence française du G7 devrait inscrire à l’agenda du sommet d’Évian un point spécifique sur la coordination des politiques commerciales vis-à-vis de la Chine, en s’appuyant sur les travaux du PIIE sur le Second China Shock et sur les conclusions de la MC14 de Yaoundé. L’objectif serait de dépasser la logique de cadrage rhétorique (le communiqué de Vaux-de-Cernay) pour proposer un mécanisme de concertation opérationnel entre le G7 et l’Union européenne sur les instruments de défense commerciale.
Le Quai d’Orsay devrait engager, dans les quarante-huit heures suivant le sommet de Pékin, une consultation bilatérale avec la Commission européenne (DG Trade) et avec le USTR pour évaluer les implications de tout accord sino-américain sur l’accord de Turnberry. Le commissaire Dombrovskis et le représentant américain au commerce Jamieson Greer devraient être les interlocuteurs prioritaires de cette démarche.
Enfin, il conviendrait de produire avant le 10 avril une note approfondie sur les implications de la nouvelle loi chinoise sur le commerce extérieur (mars 2026) pour les entreprises françaises exposées au marché chinois, en consultation avec le Service économique régional de Pékin et la Direction des entreprises du Quai d’Orsay.
Les opinions exprimées dans cette note sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
La décision de la Cour suprême dans l’affaire United States Chamber of Commerce v. Trump (mars 2026) a invalidé l’utilisation de l’IEEPA à des fins tarifaires, considérant qu’il ne s’agissait pas d’une « urgence nationale » au sens du statut. ↩︎
Chad P. Bown, « US-China Phase One Tracker: China’s Purchases of US Goods », Peterson Institute for International Economics, mise à jour 2022. ↩︎
PIIE Working Paper 26-2, « Another China Shock », février 2026. Voir aussi Chad P. Bown, « Reciprocity and the China Shock », 2024, et Nicholas Bloom, « The China Shock Revisited », Journal of the Japanese and International Économies, 2024, pour le cadre analytique. ↩︎
Zongyuan Zoe Liu, « China’s Trade Surplus Is a Strategic Weapon », Foreign Affairs, janvier 2026. ↩︎
Pol Antràs, « The Uncharted Waters of International Trade », 2025. Voir aussi Pol Antràs, « De-Globalization? Global Value Chains in the Post-COVID-19 Age », NBER Working Paper 28115, 2020, pour le cadre analytique fondateur. ↩︎
Sur les effets de la fragmentation géoéconomique sur les chaînes de valeur, voir Thierry Mayer et Isabelle Méjean, « The Fragmentation Paradox: Derisking Trade and Global Safety », 2025. Sur les coûts de la sortie unilatérale du libre-échange, voir Andrei Levchenko, Barthélémy Bonadio et Nitya Pandalai-Nayar, « Falling Dominoes? The Impact of the US Exit from Free Trade on the Sustainability of Trade Cooperation », SIAM Review, 2026. ↩︎
Sur les effets macroéconomiques des chocs tarifaires, voir Adrien Auclert et al., « The Macroeconomics of Tariff Shocks », 2025. Sur la sécurité économique européenne face à la politique commerciale et industrielle, voir Chad P. Bown, « Trade Policy, Industrial Policy, and the Economic Security of the European Union », PIIE Working Paper, 2024. ↩︎
Adao, Costinot et Donaldson, « Putting Quantitative Models to the Test: An Application to the US-China Trade War », Quarterly Journal of Economics, 2025, quantifient les effets de la guerre commerciale sur la réallocation des flux. Voir aussi Oleg Itskhoki et Dmitry Mukhin, « The Optimal Macro Tariff », 2025, sur les conditions d’optimalité des tarifs dans un cadre macroéconomique. ↩︎