Policy · Note analytique

Après Ormuz : vulnérabilité énergétique européenne et Pacte de résilience G7

| Note analytique | 19 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

La fermeture du détroit d'Ormuz (5 mars 2026) a provoqué un choc pétrolier immédiat : Brent à 127 dollars (+51 % en 48 heures), quelque 150 navires bloqués (estimations Lloyd's), 21 % du commerce...

Eric Gabin Kilama Mars 2026


Contexte

La fermeture du détroit d’Ormuz (5 mars 2026) a provoqué un choc pétrolier immédiat : Brent à 127 dollars (+51 % en 48 heures), quelque 150 navires bloqués (estimations Lloyd’s), 21 % du commerce mondial de pétrole interrompu. Cette note analyse les restructurations durables que la crise révèle.

Ormuz n’est pas un choc d’offre classique — la production mondiale n’est pas affectée. C’est un « choc de transit », au sens de la catégorie supply shock de Kilian (2009, AER) : le pétrole existe mais ne peut pas atteindre les marchés. La distinction est cruciale pour le diagnostic et la réponse. Kilian décompose les mouvements du prix du pétrole en trois composantes structurelles : les chocs d’offre physique (disruption de production), les chocs de demande agrégée (expansion ou contraction de l’activité mondiale) et les chocs de demande de précaution (anticipation d’une pénurie future). Le choc d’Ormuz combine les premier et troisième canaux sans activer le deuxième. La production mondiale reste intacte ; c’est le transit qui est interrompu, et la perception d’une pénurie prolongée qui amplifie la hausse des prix. Selon le framework de Kilian, le choc de précaution est estimé à environ 28 % de la hausse initiale des prix — ce qui en fait l’amplificateur principal, et donc la cible prioritaire de la politique économique. Un choc de transit est potentiellement réversible, ce qui signifie que la composante spéculative du prix peut être résorbée par des interventions crédibles sur les anticipations, sans nécessairement résoudre le blocage physique.

Caldara et Iacoviello (2022, AER) ajoutent une dimension temporelle décisive : leur indice de risque géopolitique (GPR) montre que la transformation d’un acte géopolitique initial en menace prolongée — le passage de l’événement au scénario de fermeture durable — est la combinaison la plus toxique pour l’investissement mondial. L’incertitude sur la durée du blocage pèse davantage sur les décisions d’investissement que le niveau absolu du prix du pétrole. Cette distinction orienté directement la réponse politique : la priorité est de réduire l’incertitude temporelle, pas seulement le prix.

Analyse

Quatre vulnérabilités structurelles sont révélées par la crise.

Premièrement, l’Arabie saoudite est en position de monopoleur résiduel. La spare capacity mondiale mobilisable en 30 jours est de 3,0-3,5 millions de barils/jour, dont 1,8-2,2 Mb/j saoudiens (IEA, février 2026) — loin des 2,5-3,0 Mb/j de capacité nominale souvent citée. Riyad détient 60-70 % de la spare capacity accessible en cas de fermeture d’Ormuz grâce au pipeline Est-Ouest vers Yanbu (mer Rouge, capacité 5 Mb/j). À 127 dollars le baril, chaque jour de crise rapporte environ 300 millions de dollars supplémentaires au Trésor saoudien. L’incitation à compenser immédiatement la fermeture est faible quand le prix élevé finance la Vision 2030.

Le calcul saoudien est plus complexe qu’un simple arbitrage prix-volume. La Vision 2030 du prince héritier Mohammed bin Salman requiert des investissements massifs — NEOM (500 milliards de dollars d’investissement annoncé), The Line, le programme touristique de la mer Rouge — dont le financement repose sur des revenus pétroliers élevés et stables. Le PIF (Public Investment Fund) a besoin d’un baril au-dessus de 80 dollars pour équilibrer son portefeuille de diversification. À 127 dollars, l’Arabie saoudite engrange des surplus exceptionnels qui financent la transformation économique post-pétrolière — une ironie structurelle où la rente pétrolière finance la sortie de la rente pétrolière.

Les dynamiques OPEP+ compliquent encore le tableau. L’accord OPEP+ repose sur des quotas de production dont la discipline s’est érodée depuis 2023, notamment de la part des Émirats arabes unis et de l’Irak. La crise d’Ormuz renforcé paradoxalement la position de Riyad au sein du cartel : l’Arabie saoudite est le seul producteur du Golfe capable d’exporter sans transiter par le détroit, via le pipeline Yanbu. Les Émirats, le Koweït et le Qatar sont bloqués. Le rapport de force intra-OPEP+ s’est donc inversé en faveur de Riyad, qui dispose d’un monopole de fait sur la capacité d’exportation du Golfe pendant la crise.

Historiquement, les décisions saoudiennes sur la spare capacity ont rarement répondu à la logique de stabilisation que l’Occident leur prête. En 1973, Riyad avait participé à l’embargo. En 1985, l’ouverture des vannes avait visé à punir les producteurs indisciplinés, pas à aider les consommateurs. En 1990, la compensation de la production irakienne et koweïtienne avait servi les intérêts saoudiens autant que la stabilité des marchés. Compter sur Riyad pour compenser le blocage d’Ormuz, c’est confondre capacité technique et volonté politique — une erreur récurrente des analyses occidentales de la politique énergétique saoudienne.

Deuxièmement, le sevrage du gaz russe a été remplacé par une dépendance au GNL du Golfe. Le Qatar fournit environ 8-10 % des importations de GNL de l’UE (Eurostat, EIA 2025), transit intégral par Ormuz. Les stocks gaziers européens (42 % au 1er mars, règlement UE 2022/1032) couvrent 45 jours de consommation hivernale. La reconstitution avant l’hiver 2026-2027 est possible via les fournisseurs non-Ormuz (États-Unis ~58 %, Norvège, Algérie), mais à un coût plus élevé et en compétition avec les acheteurs asiatiques.

La vulnérabilité est inégalement répartie au sein de l’UE. L’arithmétique de la reconstitution hivernale est contraignante. Le règlement UE 2022/1032 impose un taux de remplissage de 90 % au 1er novembre. Au 1er mars, les stocks se situent à 42 % — soit un déficit de 48 points à combler en huit mois. La capacité d’injection journalière des terminaux européens est d’environ 1,5 milliard de mètres cubes par jour (GIE, données 2025). En régime normal, la reconstitution est confortable. En régime de crise Ormuz, trois contraintes se superposent : le GNL qatari (8-10 % des importations) est indisponible, le GNL américain est sollicité par la demande asiatique (qui offre une prime de 2 à 4 dollars par million de BTU au-dessus des prix européens), et les capacités norvégiennes et algériennes sont proches de leur plafond technique.

L’Allemagne est la plus exposée. La sortie du nucléaire (avril 2023) et la réduction du charbon ont rendu le mix électrique allemand dépendant du gaz à hauteur de 27 % (Destatis, 2025). L’industrie énergivore — chimie (BASF, Evonik), sidérurgie (ThyssenKrupp), verre — absorbe 35 % de la consommation gazière nationale. Un doublement du prix du gaz par rapport aux niveaux pré-crise augmenterait le coût de production industriel de 4 à 6 % selon les estimations du DIW Berlin, soit un différentiel de compétitivité cumulatif avec les concurrents américains et chinois qui menace la base industrielle allemande.

La France est relativement protégée par son parc nucléaire (70 % du mix électrique, données RTE 2025), mais pas immunisée. Le gaz représente encore 15 % de la consommation énergétique finale française, principalement pour le chauffage résidentiel et les procédés industriels. La production d’engrais azotés, dépendante du gaz comme matière première, constitue un canal de transmission indirect vers les prix alimentaires.

L’Italie occupe une position intermédiaire, aggravée par sa dépendance historique au gaz algérien (via le gazoduc TransMed) et au GNL spot. Le terminal de Piombino, mis en service en urgence en 2023, augmente la capacité de regazéification mais ne résout pas le problème de coût. L’Italie importe environ 95 % de son gaz ; chaque hausse de 10 euros/MWh sur le TTF se traduit par un surcoût annuel de 5 à 7 milliards d’euros pour l’économie italienne.

Troisièmement, les réserves stratégiques pétrolières sont au plus bas. Les SPR américaines contiennent environ 395-410 millions de barils (DOE/EIA) — contre 727 millions en 2010. Les drawdowns de 2021-2023 pour contenir l’inflation post-Ukraine ont consommé le coussin avant la crise qu’il devait couvrir. La Chine a fait l’inverse : une réserve estimée entre 300 et 400 millions de barils (SIA Energy, IEA) constituée sur les prix bas de 2020-2021. C’est un renversement stratégique silencieux.

L’historique des décisions de libération éclaire les contraintes actuelles. La première libération coordonnée de l’histoire de l’AIE date de la guerre du Golfe de 1991 (17,3 millions de barils). Les libérations de 2005 (ouragan Katrina, 60 millions), 2011 (crise libyenne, 60 millions) et 2022 (invasion de l’Ukraine, 182 millions — la plus importante avant mars 2026) ont suivi un schéma identique : décision politique rapide, décaissement sur 30-90 jours, reconstitution lente. Le problème en 2026 est que la reconstitution post-Ukraine n’a pas eu lieu. Les États-Unis ont autorisé le rachat de 43 millions de barils en 2023-2024, mais le rythme d’acquisition a été freiné par les prix élevés et les arbitrages budgétaires du Congrès.

Le mécanisme de coordination AIE repose sur un Emergency Response Mechanism qui attribue à chaque pays membre une obligation de détention minimale (90 jours d’importations nettes) et un quota de libération en cas de crise. La libération de 400 millions de barils décidée le 11 mars 2026 est la plus importante de l’histoire de l’agence. Au rythme actuel de déficit (environ 3,2 millions de barils/jour retirés du transit), elle couvre quatre mois. Au-delà, la gestion de crise devient un problème d’adaptation structurelle.

La constitution de réserves stratégiques par la Chine constitue un fait stratégique de première importance. Pékin a profité de la chute des prix en 2020 (Brent sous 20 dollars en avril) pour remplir massivement ses capacités de stockage. La réserve chinoise, estimée entre 300 et 400 millions de barils, n’est soumise à aucune obligation de transparence ni de libération coordonnée — la Chine n’est pas membre de l’AIE. En situation de crise Ormuz, la Chine dispose simultanément d’un accès préférentiel au détroit et d’un coussin de réserves. Ce double avantage est sans précédent dans l’histoire des chocs pétroliers.

Quatrièmement, la compétition asiatique pour l’approvisionnement non-Ormuz intensifie la pression sur l’Europe. Le Japon, la Corée du Sud et l’Inde — trois des plus grands importateurs mondiaux de pétrole et de GNL — sont contraints de rediriger massivement leurs achats vers les fournisseurs non affectés par le blocage. Le Japon, qui dépend du Moyen-Orient pour 90 % de ses importations pétrolières (METI, 2025), est le plus exposé. Tokyo a activé ses réserves stratégiques (environ 145 jours de couverture, le niveau le plus élevé de l’AIE en proportion) et engagé des négociations d’urgence avec les États-Unis et le Canada pour des cargaisons spot de GNL.

La Corée du Sud, dont le mix électrique repose à 35 % sur le GNL (KESIS, 2025), fait face à une contrainte similaire. Séoul a signé en urgence des contrats à terme avec les exportateurs américains — à un premium de 15-20 % par rapport aux prix pré-crise. L’Inde, malgré son accès préférentiel au détroit, diversifie ses approvisionnements vers la Russie (via la route arctique) et les producteurs d’Afrique de l’Ouest.

Cette compétition asiatique pour l’approvisionnement non-Ormuz crée une « prime asiatique » qui se transmet directement aux prix européens. Les acheteurs japonais et coréens, dont les économies tolèrent des primes de prix plus élevées que les industries européennes énergivores, évincent de fait les acheteurs européens sur les marchés spot. Le mécanisme est classique en économie des enchères : en situation de rareté, le prix est fixé par l’acheteur marginal le plus disposé à payer — et ce sont les acheteurs asiatiques, contraints par l’absence d’alternatives, qui fixent le prix.

Le dilemme de politique monétaire

Le choc Ormuz est stagflationnaire — il augmente l’inflation tout en réduisant la production (Caldara, Conlisk, Iacoviello & Penn 2024). Les banques centrales du G7 font face au dilemme de 1979 : combattre l’inflation ou soutenir la croissance.

L’histoire offre deux leçons contradictoires. En 1973-1974, Arthur Burns à la Réserve fédérale avait choisi l’accommodation monétaire, contribuant à l’enracinement d’une inflation à deux chiffres qui n’a été maîtrisée qu’au prix de la récession Volcker de 1981-1982. En 1979, Paul Volcker avait choisi le resserrement brutal — taux directeur porté à 20 % en juin 1981 — provoquant une récession sévère (PIB américain : -1,8 % en 1982) mais brisant les anticipations inflationnistes. La zone euro de 2026 ne dispose ni de l’espace budgétaire de 1974, ni de la crédibilité institutionnelle de Volcker en 1979. La BCE opère après une décennie de politique non conventionnelle, avec un bilan de 4 700 milliards d’euros, des taux déjà restrictifs, et une hétérogénéité macroéconomique entre États membres qui rend toute réponse uniforme sous-optimale pour au moins la moitié de la zone.

La Réserve fédérale fait face à un dilemme différent. Les États-Unis sont exportateurs nets de pétrole depuis 2019. La hausse du Brent améliore la balance commerciale énergétique américaine et les revenus des États producteurs (Texas, Nouveau-Mexique, Dakota du Nord), tout en augmentant l’inflation headline et en réduisant le pouvoir d’achat des ménages non producteurs. L’asymétrie de transmission entre la Fed et la BCE signifie que les deux banques centrales ne peuvent pas coordonner leurs réponses — la réponse optimale pour la zone euro (accommodation pour amortir le choc d’offre) est contradictoire avec la réponse optimale pour les États-Unis (neutralité ou léger resserrement pour contenir l’inflation dans une économie en surchauffe relative).

Cette divergence monétaire a des conséquences directes sur le taux de changé euro-dollar. Une BCE accommodante face à une Fed neutre déprécierait l’euro, renchérissant les importations d’énergie libellées en dollars — un cercle vicieux que Obstfeld (2010) qualifie de « piège de la devise faible » en situation de choc d’offre.

L’impact sur les économies émergentes

La destruction de demande, si elle advient, ne sera pas uniforme : elle frapperait d’abord les économies émergentes importatrices (part énergie dans le revenu : 12-18 %) avant le G7 (4-6 %).

L’Égypte est parmi les plus exposées. Le canal de Suez — artère commerciale dont les revenus représentent environ 2 % du PIB égyptien — subit la redirection du trafic maritime provoquée par les tensions en mer Rouge depuis fin 2023, aggravée par la crise d’Ormuz. L’Égypte importe 40 % de son blé et dépend du gaz naturel pour 55 % de sa production électrique. La combinaison hausse du pétrole + hausse du blé (transmission pétrole-engrais-céréales) + baisse des revenus de Suez constitue un triple choc pour une économie dont la dette extérieure atteint 165 milliards de dollars (Banque centrale d’Égypte, T4 2025).

Le Pakistan, malgré son accès préférentiel au détroit d’Ormuz (le transit pakistanais n’est pas bloqué), subit l’inflation importée par la hausse des prix mondiaux. Le pays consacre 35 % de ses recettes d’exportation aux importations d’énergie. La roupie, déjà sous pression, se déprécie face au dollar, renchérissant le service de la dette libellée en devises. Le programme en cours avec le FMI impose des cibles budgétaires difficilement compatibles avec un choc énergétique de cette ampleur.

Le Kenya, pays hôte du Summit Africa Forward (mai 2026), importe la totalité de son pétrole. La hausse du baril se transmet directement au prix du transport intérieur — matatus (minibus urbains), camions sur le corridor Mombasa-Nairobi — et, par ce canal, aux prix alimentaires. L’East African Crude Oil Pipeline (EACOP), en construction entre l’Ouganda et la Tanzanie, n’est pas encore opérationnel et ne résoudrait que partiellement la dépendance régionale.

Le nexus énergie-alimentation est le canal de transmission le plus rapide vers les populations vulnérables. La hausse du pétrole se transmet aux engrais azotés (le gaz naturel représente 70-80 % du coût de production de l’ammoniac), puis aux prix agricoles, puis au coût du panier alimentaire. La FAO estimé que chaque hausse de 10 % du prix des engrais augmente le prix des céréales de 2 à 3 % avec un délai de 3 à 6 mois (FAO, Food Outlook, 2025). Pour les ménages des PMA qui consacrent 50 à 70 % de leur revenu à l’alimentation, cette transmission est directement appauvrissante.

Enjeux pour la France

L’énergie est le terrain de convergence du G7 que les tarifs ne peuvent pas offrir : les sept membres sont tous importateurs nets (les États-Unis étant exportateurs nets de pétrole mais importateurs nets d’énergie totale si l’on inclut les produits raffinés et les intrants industriels), tous vulnérables, tous intéressés par la coordination.

La présidence donne à la France le framing : proposer le Pacte de résilience énergétique G7 est une initiative concrète, chiffrable et défendable à Évian. C’est aussi une initiative dont le bénéfice politique domestique est identifiable — la souveraineté énergétique est un thème transpartisan depuis les gilets jaunes.

L’articulation G7-UE est à gérer : le REPowerEU (2022) et la Plateforme d’achat commun de gaz existent déjà. Le G7 complète ces mécanismes en les élargissant aux partenaires non-UE (Japon, Canada, Royaume-Uni). Le Conseil européen du 20-21 mars a révélé les fractures intra-UE : l’Allemagne et l’Italie, les plus exposées au choc gazier, plaident pour une réponse communautaire ambitieuse ; les Pays-Bas et la Suède, moins dépendants, résistent aux mécanismes de mutualisation des coûts.

Le dividende de transition constitue un argument de long terme : un Brent durablement au-dessus de 100 dollars accélère la viabilité économique du solaire+stockage (coût complet sous 50 dollars/MWh dans les meilleures localisations, IRENA 2025), du nucléaire SMR (dont la France est en pointe avec EDF-Nuward) et de l’hydrogène vert. Ormuz renforcé l’argument de souveraineté pour la transition — plus convaincant que l’argument climatique auprès des pays réticents au Pacte Vert. Le paradoxe est productif : un choc pétrolier finance politiquement la sortie du pétrole.

Recommandations

  1. Pacte de résilience énergétique G7 à Évian. Ce pacte reposerait sur quatre piliers. La reconstitution coordonnée des SPR : objectif 120 jours de couverture pour chaque membre (contre 90 actuellement pour la norme AIE), coût estimé 15-20 milliards de dollars, bénéfice attendu 25 milliards de dollars par an en réduction de la prime de risque (estimation sur la base de la littérature Kilian sur le lien entre niveau des réserves et composante de précaution du prix). La diversification des routes : engagement contraignant de réduction de la dépendance à tout corridor unique en dessous de 30 % des importations dans un délai de cinq ans. Un mécanisme de déclenchement automatique basé sur l’indice GPR-Energy (Caldara & Iacoviello, disponible en temps réel) : libération coordonnée de réserves dès que l’indice dépasse un seuil prédéfini pendant dix jours consécutifs. Ce mécanisme, analogue dans sa logique au « whatever it takes » de Draghi (2012), modifierait les anticipations des marchés par son seul effet d’annonce. Enfin, une coordination des signaux monétaires : déclaration conjointe des banques centrales du G7 qualifiant le choc de supply-side, facilitant la décision des banques centrales de « regarder à travers » l’inflation transitoire plutôt que de resserrer. Risque : le mécanisme de déclenchement automatique comporte un risque d’aléa moral (libération systématique des SPR = prix plancher implicite = sous-investissement en alternatives) et de faux positifs (pic GPR-Energy transitoire sans crise réelle). Le coût budgétaire de 15-20 milliards de dollars doit être mis en balance avec les contraintes fiscales actuelles des membres G7.

  2. Communication G7 coordonnée comme instrument anti-précaution à court terme. C’est l’outil le plus efficace dans un choc de transit réversible. La composante de précaution, estimée à 28 % de la hausse des prix (framework Kilian), est directement adressable par un signal crédible de coordination. Le précédent est l’intervention coordonnée des banques centrales du G7 sur le marché des changes le 18 mars 2011 (après Fukushima), qui avait stabilisé le yen en 48 heures. Un communiqué G7 crédible, accompagné de l’annonce du Pacte de résilience, pourrait réduire la prime de risque de 10 à 15 dollars par baril selon les estimations de Baumeister et Hamilton (2019) sur l’élasticité de la composante spéculative aux signaux de politique publique.

  3. Initiative Riyad-Évian : inviter l’Arabie saoudite au G7 élargi en tant que « partenaire stratégique énergie » (pas invité d’honneur), conditionnée à des engagements concrets sur l’activation de la spare capacity. L’objectif est d’internaliser le calcul saoudien dans le cadre G7 : Riyad obtient la reconnaissance diplomatique de son statut de puissance énergétique de premier rang ; en contrepartie, elle s’engage sur un calendrier de montée en puissance de la production via Yanbu. Le format « partenaire stratégique » — distinct du format « invité » utilisé pour l’Inde ou le Brésil — créerait un précédent institutionnel. Risque : l’invitation de MBS comporterait un risque réputationnel pour la présidence française (droits de l’homme, Khashoggi). Le conditionnement à des engagements concrets sur la spare capacity est nécessaire pour éviter une légitimation sans contrepartie.

  4. GNL américain comme levier de moyen terme (horizon 2028-2030, pas outil de crise). Un package énergie-commerce avec Washington lié aux négociations tarifaires en cours permettrait d’articuler deux dossiers que l’administration américaine traite séparément. Les États-Unis disposent d’une capacité d’exportation de GNL en expansion rapide (projets Plaquemines, Golden Pass, Rio Grande en phase de construction, ajoutant environ 80 millions de tonnes/an d’ici 2028). L’Europe peut offrir des contrats à long terme (15-20 ans) qui sécurisent le financement de ces projets, en échange de prix préférentiels et d’une clause de diversification empêchant la concentration au-dessus de 40 % des importations européennes. Risque : ce package comporte le risque de substituer une dépendance (Golfe) par une autre (États-Unis), dans un contexte où Washington dispose d’un levier de négociation supérieur en raison de l’urgence énergétique européenne. La clause de diversification est le garde-fou minimal.

  5. Mécanisme de solidarité énergétique pour les économies émergentes. Les pays les plus vulnérables au choc Ormuz — importateurs nets sans réserves stratégiques ni accès aux marchés financiers pour se couvrir — n’ont aucun outil de protection. Le G7 devrait proposer à Évian une facilité de stabilisation énergétique, logée à la Banque mondiale ou à la BAD, activable automatiquement lorsque le Brent dépasse 100 dollars pendant 30 jours consécutifs. Montant : 5 milliards de dollars, financés par les DTS rechannelés. Cible : les 20 pays les plus exposés (liste à établir sur la base de l’indice de vulnérabilité énergétique de la Banque mondiale). Le coût est modeste rapporté aux enjeux : 5 milliards de dollars représentent moins de 0,5 % de l’enveloppe ReArm Europe, mais suffisent à prévenir des crises de balance des paiements dans les pays les plus fragiles. L’alternative — laisser ces pays faire défaut ou se tourner vers des financements chinois de précaution — serait stratégiquement plus coûteuse pour le G7.

Limites de l’analyse

Cette analyse repose sur l’hypothèse que la crise d’Ormuz est durable (scénario S2). Si la réouverture intervient en moins de 2 semaines (comme Abqaiq 2019, où les prix étaient revenus à leur niveau pré-attaque en dix jours malgré le retrait temporaire de 5,7 Mb/j de production saoudienne), la fenêtre politique pour un Pacte de résilience se referme — les membres G7 retourneraient au business as usual, comme après chaque spike pétrolier transitoire. L’histoire des chocs pétroliers est une histoire d’amnésie collective : les réformes structurelles ne survivent pas au retour des prix bas. Le programme nucléaire français post-1973 est l’exception, pas la règle.

L’analyse traite l’Arabie saoudite comme un acteur rationnel dont le calcul est modélisable. Le risque d’erreur de calcul — du côté saoudien, iranien ou américain — introduit une incertitude irréductible que les scénarios ne captent pas. Un incident militaire dans le détroit (tir sur un pétrolier saoudien, collision entre bâtiments navals) pourrait transformer un blocage sélectif en fermeture totale, faisant basculer l’analyse du scénario S2 au scénario S4 (embrasement).

Enfin, les estimations d’impact macroéconomique utilisent des élasticités calibrées sur les chocs passés. La structure des économies a changé — moindre intensité pétrolière, pénétration des renouvelables, digitalisation — ce qui pourrait réduire le passthrough. Mais les canaux financiers (incertitude, spreads, anticipations) se sont amplifiés, et les travaux de Bloom (2009, Econometrica) suggèrent que l’effet multiplicateur de l’incertitude géopolitique sur l’investissement est plus élevé aujourd’hui qu’en 1979, en raison de la financiarisation accrue des économies et de la vitesse de transmission de l’information.

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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