Policy · Note analytique

À qui profitent les sanctions ? Leçons du cas iranien

| Note analytique | 10 min de lecture
By Eric Gabin Kilama

Les sanctions économiques sont devenues l'instrument privilégié de la politique étrangère occidentale. Depuis 2001, le nombre de programmes de sanctions actifs administrés par l'OFAC américain a plus que doublé. L'Union européenne a élargi son propre arsenal, passant de quelques régimes ciblés à plus de quarante cadres restrictifs en vigueur.

Les sanctions économiques sont devenues l’instrument privilégié de la politique étrangère occidentale. Depuis 2001, le nombre de programmes de sanctions actifs administrés par l’OFAC américain a plus que doublé. L’Union européenne a élargi son propre arsenal, passant de quelques régimes ciblés à plus de quarante cadres restrictifs en vigueur. Cette inflation sanctionnatoire repose sur une hypothèse rarement questionnée : que la coercition économique modifie le comportement des États ciblés dans le sens souhaité par ceux qui l’imposent. Le cas iranien, l’un des régimes de sanctions les plus sévères et les plus durables au monde, offre un test empirique de cette hypothèse — et les résultats sont profondément ambigus.

1. Quatre décennies de coercition : anatomie du régime de sanctions

Depuis la révolution islamique de 1979, l’Iran fait l’objet de mesures restrictives dont la portée n’a cessé de s’élargir. Le gel des avoirs ordonnés par le président Carter a inauguré un cycle qui s’est intensifié par vagues successives : sanctions nucléaires du Conseil de sécurité des Nations unies (2006-2010), embargo pétrolier européen (2012), déconnexion du système SWIFT, puis campagne de « pression maximale » de l’administration Trump à partir de 2018.

Cette dernière phase a constitué un tournant. En retirant unilatéralement les États-Unis de l’accord JCPOA et en imposant des sanctions secondaires à portée extraterritoriale, Washington a contraint les entreprises européennes, japonaises et sud-coréennes à se retirer du marché iranien sous peine de perdre l’accès au système financier américain. Total, Peugeot, Siemens et des dizaines d’autres entreprises ont abandonné des contrats en cours, souvent en violation de leurs propres engagements contractuels et du droit européen.

Le régime de sanctions contre l’Iran est aujourd’hui l’un des plus complets au monde : il couvre le secteur énergétique, les métaux, la pétrochimie, les transactions financières, les transports maritimes et aériens, ainsi que des centaines d’individus et d’entités. Son architecture mêle sanctions primaires (interdisant aux personnes américaines toute transaction), sanctions secondaires (menaçant les tiers de représailles) et restrictions multilatérales onusiennes.

2. L’échec documenté des objectifs stratégiques

L’efficacité des sanctions comme outil de coercition fait l’objet d’un scepticisme croissant dans la littérature académique. Dès 1997, Robert Pape démontrait que même les sanctions les plus sévères échouent dans la majorité des cas à modifier le comportement des États ciblés. Hufbauer, Schott et Elliott, dans leur base de données de référence couvrant plus de deux cents épisodes depuis 1914, estimaient le taux de succès à environ un tiers — un chiffre lui-même contesté comme surévalué par Pape et d’autres.

Le cas iranien illustre ce diagnostic avec une clarté particulière. L’ouvrage How Sanctions Work de Bajoghli, Nasr, Salehi-Isfahani et Vaez (2024) documente méthodiquement l’écart entre les objectifs déclarés et les résultats obtenus. Les sanctions devaient contraindre l’Iran à abandonner son programme nucléaire, à modérer son influence régionale et à transformer son régime politique. Il faut reconnaître un succès partiel : la pression économique a contribué à amener l’Iran à la table de négociation entre 2013 et 2015, aboutissant au JCPOA — l’un des rares cas où les sanctions ont produit un résultat diplomatique tangible. Mais c’est précisément l’abandon unilatéral de cet accord en 2018 qui révèle la fragilité de l’instrument : les gains obtenus par la coercition peuvent être annulés par une décision politique du pays qui l’impose. Sur les trois objectifs de long terme, le bilan est au mieux mitigé, au pire contre-productif.

Le programme nucléaire iranien a progressé, non reculé, sous la pression des sanctions. Le nombre de centrifugeuses en activité a augmenté, le niveau d’enrichissement a dépassé les seuils fixés par le JCPOA, et le « breakout time » — le délai nécessaire pour produire suffisamment de matière fissile pour une arme — s’est considérablement réduit. L’influence régionale de l’Iran, via le réseau de milices alliées au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen, s’est étendue durant la décennie de sanctions maximales. Quant au changement de régime, l’État iranien est devenu plus militariste, pas moins. Les Gardiens de la Révolution — l’institution que les sanctions cherchaient précisément à affaiblir — figurent parmi les rares bénéficiaires du régime de coercition, ayant consolidé leur contrôle sur des pans entiers de l’économie.

3. Une résilience économique inattendue

Contrairement à l’image d’une économie décimée, l’Iran affiche une résilience qui mérite explication. L’impact des sanctions de l’ère Obama est estimé à environ 17 % du PIB cumulé sur trois ans (2011-2014) par Salehi-Isfahani — un choc significatif, comparable à une récession sévère, mais non destructeur. Entre 2011 et 2021, le PIB total a progressé de 10,2 %, et le PIB hors pétrole de 26 % en termes réels. L’emploi a augmenté, y compris dans l’industrie manufacturière.

Plusieurs mécanismes expliquent cette résilience. Premièrement, le degré d’ouverture de l’économie iranienne et sa dépendance aux mécanismes de marché ont paradoxalement favorisé l’adaptation entrepreneuriale. La dévaluation du rial a rendu les exportations non pétrolières compétitives, stimulant la diversification. Les exportations de pétrochimie, d’acier et de produits agroalimentaires ont partiellement compensé l’effondrement des recettes pétrolières.

Deuxièmement, les politiques macroéconomiques ont joué un rôle d’amortisseur. Le gouvernement a accepté une inflation élevée — dépassant 40 % en 2019 — pour prévenir les faillites, tout en utilisant un système de taux de changé multiples pour subventionner les importations essentielles. La Banque centrale a maintenu des lignes de crédit aux secteurs productifs malgré les pressions sur ses réserves.

Troisièmement, les transferts monétaires universels instaurés en 2010 dans le cadre de la réforme des subventions aux carburants, combinés à un système de protection sociale relativement robuste (assurance maladie, retraites, aide au logement), ont maintenu les ménages les plus vulnérables au-dessus du seuil de pauvreté. Cette infrastructure redistributive, souvent ignorée dans les analyses occidentales, a constitué un filet de sécurité essentiel.

4. Les effets redistributifs : les classes moyennes comme victimes principales

Si l’économie agrégée a résisté, l’analyse des données de dépenses des ménages révèle une dynamique redistributive préoccupante. Depuis 2012, la part des dépenses du quintile supérieur a fortement augmenté. Le top 5 % des ménages captait 35 % des dépenses totales en 2020 — un niveau comparable au début des années 2000, effaçant les progrès redistributifs de la décennie précédente. Les 80 % les plus modestes ont vu leur part décliner.

Les classes moyennes ont supporté l’essentiel de l’ajustement. Batmanghelidj et Kalb, dans leur analyse pour Phenomenal World, estiment que près de 9 millions de personnes ont perdu leur statut de revenu intermédiaire entre 2011 et 2019. L’érosion des classes moyennes iraniennes n’est pas simplement un dommage collatéral : elle compromet précisément les forces sociales que les partisans des sanctions espéraient mobiliser contre le régime.

Dans le secteur industriel, la valeur ajoutée réelle a doublé depuis 2015, mais cette croissance a été captée de manière disproportionnée par les détenteurs de capital. La part des salaires dans la valeur ajoutée industrielle est tombée à 14 % en 2020, contre une moyenne de 24 % dans les années 2000. La marge bénéficiaire moyenne des entreprises cotées à la Bourse de Téhéran est passée de 11 % à 26 % après la réimposition des sanctions en 2018. L’économie de sanctions a produit une concentration des richesses au profit de ceux qui disposent de l’accès aux devises, aux réseaux d’import-export informels et aux connexions politiques — c’est-à-dire, dans le cas iranien, les Gardiens de la Révolution et les oligarques qui gravitent dans leur orbite.

5. L’économie politique des sanctions : dépendance mutuelle et espaces de contestation

Les sanctions ont transformé la structure de l’économie politique iranienne de manière plus complexe que ne le suggère la thèse d’un simple renforcement autoritaire. Si la société civile est devenue plus dépendante de l’État — pour les subventions, les devises préférentielles, les autorisations d’importation —, l’État est également devenu plus dépendant de groupes sociaux diversifiés. À mesure que les revenus pétroliers diminuaient, le gouvernement s’est tourné vers la fiscalité intérieure, l’émission d’obligations souveraines et la captation de l’épargne privée. Les contribuables, les détenteurs d’obligations, les travailleurs de l’industrie manufacturière sont devenus des acteurs dont le consentement est nécessaire au fonctionnement de l’économie.

Cette dépendance mutuelle a ouvert des espaces de contestation que l’analyse conventionnelle tend à sous-estimer. Les mouvements de protestation ouvrière de la dernière décennie — dans les complexes pétrochimiques, les mines, les usines automobiles — ont régulièrement conduit à des concessions du régime : augmentations salariales, réformes du code du travail, soutien budgétaire aux entreprises publiques déficitaires. Ces dynamiques ne correspondent pas au schéma attendu d’un régime monolithique imperméable aux pressions internes.

6. L’arme économique et l’ordre international : effets systémiques

À une échelle plus large, l’utilisation croissante des sanctions américaines remodèle l’architecture de l’ordre économique international. L’extraterritorialité des sanctions — le fait que Washington puisse imposer ses restrictions à des entreprises et des banques de pays tiers — a tendu les relations transatlantiques de manière durable. L’amende de 8,9 milliards de dollars infligée à BNP Paribas en 2014 pour violation des sanctions contre le Soudan, l’Iran et Cuba a constitué un électrochoc pour les milieux financiers européens. Agathe Demarais, dans Backfire (2022), documente comment cette dynamique a engendré un mouvement de « dédollarisation défensive » parmi les pays ciblés et leurs partenaires commerciaux.

La Chine, la Russie et l’Iran développent des systèmes financiers parallèles destinés à contourner l’infrastructure de paiement dominée par le dollar. Le CIPS chinois (Cross-Border Interbank Payment System) connecte déjà plus de 1 400 institutions financières dans plus de cent pays. Le SPFS russe et le réseau SHTA iranien complètent cet écosystème alternatif. Ces systèmes sont encore marginaux en volume, mais leur croissance est rapide et leur existence même réduit l’effet de levier des sanctions futures.

L’Europe, quant à elle, oscille entre deux positions difficilement conciliables. D’un côté, elle tente de préserver l’autonomie de sa politique commerciale — le mécanisme INSTEX, créé en 2019 pour faciliter le commerce humanitaire avec l’Iran, en fut la tentative la plus visible — avant d’être dissous en 2023 sans avoir facilité une seule transaction significative. De l’autre, la dépendance structurelle du système financier européen au dollar contraint les entreprises et les banques européennes à se conformer aux sanctions américaines, même lorsque celles-ci contredisent le droit européen.

Les coûts des sanctions ne sont pas également répartis au sein de l’alliance occidentale. Une étude de l’Institut de Kiel (Felbermayr et al., 2020) montre que les sanctions contre la Russie imposées après l’annexion de la Crimée en 2014 étaient dix-huit fois plus coûteuses pour l’Allemagne que pour les États-Unis, rapportées au PIB — une asymétrie qui s’est vraisemblablement aggravée depuis l’invasion de 2022. Les pays du Sud global subissent également des pressions indirectes, notamment par l’élévation des prix des matières premières et la réduction de l’accès aux financements internationaux, ce qui peut paradoxalement approfondir leur dépendance envers les pays ciblés par l’Occident.

7. Implications pour la politique de sanctions

La question centrale n’est plus de savoir si les sanctions « fonctionnent » en termes macroéconomiques — elles infligent un coût réel et documenté. Elle est de savoir si l’architecture actuelle de la coercition économique sert les objectifs déclarés, ou si elle produit des effets systémiques qui minent l’influence de ceux qui la déploient.

Le cas iranien suggère trois leçons. Premièrement, les sanctions larges et non ciblées frappent les populations civiles de manière disproportionnée, érodant les classes moyennes qui pourraient constituer un vecteur de changement politique. Deuxièmement, les régimes autoritaires disposent de mécanismes d’adaptation — économie informelle, réseaux de contournement, répression accrue — qui atténuent l’effet coercitif tout en renforçant les structures de pouvoir existantes. Troisièmement, l’utilisation systématique de la coercition économique accélère la fragmentation de l’ordre monétaire et financier international, réduisant l’efficacité future de cet instrument.

Ces constats n’impliquent pas l’abandon des sanctions comme outil de politique étrangère. Ils appellent un réexamen rigoureux de leur conception, de leur ciblage et de leur articulation avec d’autres instruments diplomatiques. La calibration des sanctions — entre la précision chirurgicale qui permet le contournement et la pression maximale qui pénalise les civils — reste le défi central d’une politique de coercition économique responsable.


Publié sur erickilama.com. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur.

À propos de l'auteur
Eric Gabin Kilama est macroéconomiste-stratège, spécialiste de la transmission des chocs géopolitiques à l'économie. Docteur en économie (CERDI), son expérience au Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay a forgé sa conviction que la géopolitique est redevenue une variable structurelle de l'économie mondiale. Chercheur associé à la FERDI.
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